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© Annie Spratt

« Les métiers aux­quels nos parents se sont rési­gnés ont mar­qué leurs corps abî­més et éteint leurs regards d’anciens rêveurs »

Causette est par­te­naire de Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives.
Dans ce qua­tor­zième épi­sode, Chloé, 25 ans et Parisienne, écrit une lettre au métier de ses rêves, envo­lés par le déter­mi­nisme social.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d’une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !

"Très cher métier de mes rêves, 
Oui, je t’appelle très cher, car te rêver me coûte très cher.
Longtemps, je t’ai rêvé, convoi­té. Il est temps pour moi de te quit­ter. 
Te souviens-​tu de notre ren­contre ? Si naïve, si douce, si belle parce que si vraie. Je n’étais qu’une enfant, qui se repré­sen­tait encore ses parents en héros. Je fan­tas­mais le monde des « plus grands », dans lequel tout me sem­blait pos­sible. Je m’y pro­je­tais en future femme libre et forte.

À l’école, j’écoutais avec atten­tion la parole de notre pro­fes­seur : « Travaillez bien à l’école pour choi­sir votre métier quand vous serez grands. » Ces mots son­naient comme une pro­messe. J’avais alors 7 ans. C’était simple : si je tra­vaillais fort, j’y arri­ve­rais ! 

Je m’accrochais à ta pro­messe : deve­nir une adulte pleine d’assurance, assu­mant ses res­pon­sa­bi­li­tés, com­blée dans un quo­ti­dien où aucune jour­née ne se res­sem­ble­rait. La pro­messe, contrai­re­ment à mes parents, de me réjouir chaque jour de ce que j’avais à accom­plir. Je confor­tais l’idéal méri­to­cra­tique de notre socié­té. 

Tu toques aux portes des enfants d’ouvriers, tu nour­ris les fan­tasmes des classes moyennes. Les métiers aux­quels nos parents se sont rési­gnés ont mar­qué leurs corps abî­més et éteint leurs regards d’anciens rêveurs.

Mes parents sem­blaient, eux aus­si, prêts à défon­cer cette porte béton­née pour moi. Ils vou­laient, plus que tout, que leurs enfants accèdent à un rang social éle­vé, à une vie pai­sible et confor­table et à un métier qui serait une source de joie et de fier­té. Il s’agissait d’accomplir de pres­ti­gieuses études, pour sor­tir de la chambre étroite que nous par­ta­gions à quatre.

De pro­messe, tu es deve­nu une obli­ga­tion. C’était nous deux ou rien. Parce que, dans notre famille, per­sonne ne t’avait côtoyé de près, nos parents rêvaient pour nous. Grâce à toi leur fille allait deve­nir une per­sonne “du monde de la culture”, une intel­lec­tuelle. Leurs regards reflé­taient l’espoir, mais aus­si la peur que je ne le suive pas. Ils deve­naient une mise en garde contre le risque de finir comme eux. Alors, j’ai pris un aller simple vers la condes­cen­dance envers la classe sociale d’où je venais et que je vou­lais quit­ter.

J’attendais beau­coup de toi. Tu devais rendre le sou­rire à mes parents en me sor­tant de cette pri­son sociale. Toi, tou­jours toi. Tu m’étouffais. Tu m’as tenue enfer­mée, en m’interdisant la légè­re­té, l’insouciance que j’ai vue chez tant de gens de mon âge, qui, fina­le­ment, y arrivent, sans même l’avoir vou­lu et sans y avoir beau­coup tra­vaillé. 

Parfois j’essayais de t’échapper. En plon­geant dans ma pas­sion, dans l’acte même, sans me deman­der com­ment je le ferai exis­ter dans le monde, qui le ver­rait, qui le pro­dui­rait, qui le dis­tri­bue­rait. Seule devant mon cahier, devant ma ligne que je répé­tais en fai­sant les cent pas dans ma chambre, devant le livre où je me recon­nais­sais, je me sen­tais à nou­veau libre. Mais très vite, tu nous rejoi­gnais. Puisque je vou­lais vivre de ma pas­sion, plus je l’exerçais et plus je vieillis­sais, plus il fal­lait pen­ser à com­ment en faire un métier. 

Maintenant, je com­prends pour­quoi ça n’a pas mar­ché entre nous. Ce n’est pas moi qui n’étais pas à la hau­teur, c’est toi qui men­tais : « Travaille bien pour faire le métier de tes rêves », « Quand on veut, on peut ». Ah oui ? Comme ça alors, seule la moti­va­tion suf­fi­rait ? Si on échoue, c’est parce qu’on ne l’a pas vou­lu assez ? Je ne te crois pas. 

Tu n’existes qu’auprès de ceux et celles qui furent bien accom­pa­gnés dans leur vie, socia­le­ment, intel­lec­tuel­le­ment et finan­ciè­re­ment. Tu ne laisses plus de place à ceux et celles qui ont dû tra­vailler en étu­diant, les aban­don­nés de l’Education Nationale, ceux qui n’ont pas gran­di avec les bons adultes. Tu ne ren­con­tre­ras plus de Charles Chaplin ou d’Albert Camus. Et que serait deve­nue Edith Piaf, si elle avait eu 20 ans en 2020 ? Tu as bien chan­gé. Notre époque a beau dire tout haut « Avec ton talent et ton tra­vail, tu y arri­ve­ras c’est sûr ! » tout bas, elle nous dit plu­tôt : « Trouve le bon réseau, sois au bon endroit au bon moment ! ».

Ne va sur­tout pas dire que c’est notre géné­ra­tion qui manque de gens déter­mi­nés, de tra­vailleurs achar­nés. Notre ère regorge de tra­vailleurs, de rêveurs, d’ambitieux pour eux et pour le monde. Seulement, notre époque est deve­nue un chan­tier en pente. Les infor­tu­nés sont contraints de lâcher prise. J’admire cepen­dant ceux et celles qui essaient tou­jours d’escalader. Moi, je ne veux pas cou­ler d’épuisement. 

J’ai essayé, j’ai beau­coup tra­vaillé, pen­dant des années. Je reste pas­sion­née, mais je n’ai pas gran­di dans un milieu culti­vé, j’ai dû finan­cer mes études, payer mon loyer, assu­mer les décou­verts. La pré­ca­ri­té, c’est épui­sant. Ça fait vieillir plus vite. Licence en poche, j’ai quand même fait des stages dans le sec­teur de ma pas­sion, mais en péri­phé­rie. Je croyais que je fini­rais par te rejoindre. Mais de stages mal payés en jobs ali­men­taires du week-​end, je n’avais plus le temps, ni l’énergie, ni l’envie, de me déme­ner pour te retrou­ver.

Je ne veux pas entas­ser les décep­tions. Oui, j’ai peur d’échouer. Et alors ? Ne me reproche pas de n’avoir pas tout fait pour te gar­der près de moi. Je suis fati­guée de t’attendre. Je te vois faire le beau sur les réseaux sociaux, ins­tal­lé dans des sché­mas de réus­site aux côtés de l’élite cultu­relle, les biens accom­pa­gnés qui répé­te­ront à qui veut l’entendre (tout le monde ?) que la for­mule de la réus­site, c’est tra­vailler et y croire très fort.

Tu étais l’essentiel pour moi, mais je dois main­te­nant apprendre à te lais­ser par­tir pour te retrou­ver dans de vrais moments de plai­sir, libé­rée de toute pres­sion.

Tu n’es plus qu’une vague idée au loin que j’ai eu un jour et qui passe par­fois me rendre visite en agi­tant son dra­peau de réus­site pour les autres. Arrête de me ren­voyer tes gri­maces. Laisse-​moi me réjouir pour eux. Cesse de t’asseoir à côté de moi quand je vais au ciné­ma."

Chloé, 25 ans, Paris

Lettre d’une géné­ra­tion, épi­sode 13 l Lettre à mon uté­rus : « J’ai réa­li­sé que j’étais cyclique, comme le reste de la nature »

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