poesie
© Editions le Castor Astral, © Editions Bruno Doucey.

Rim Battal, Nawel Ben Kraïem, Hollie McNish : nos trois recos poé­sie pour la fête des Mères

Qui dit fête des Mères, dit poé­sie (et col­liers de pâtes pour les plus chan­ceuses). Pour l'occasion, Causette vous a concoc­té une sélec­tion de recueils qui s'emparent de la mater­ni­té et de sa palette de nuances.

L’Eau du bain, de Rim Battal

Elle est une voix incon­tour­nable de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine. Alors que vient de paraître son nou­veau recueil X et Excès, dans lequel elle explore brillam­ment les zones d’ombre de notre ère numé­rique, l’artiste franco-​marocaine Rim Battal réédite L’Eau du bain, jour­nal poé­tique de sa mater­ni­té, ini­tia­le­ment paru en 2019 et ici pré­fa­cé par la jour­na­liste Judith Duportail. En 127 frag­ments, elle nous emmène dans les méandres de l’enfantement et des col­li­sions intimes qu’il pro­voque. Sur le corps, d’abord – omni­pré­sent et sans fard chez Rim Battal – mais aus­si sur le désir, la psy­ché, l’identité et les pro­fon­deurs de soi. “L’épuisement. Ce n’est pas la fatigue l’épuisement. C’est la fuite de toute sub­stance de la tête par les pieds qui fait flaque entre les jambes comme si dans un accès de démence, l’on eut pis­sé son âme, dépeint celle qui a créé la Biennale intime de la poésie.

De son verbe brut et char­nel – elle ne consi­dère pas ses textes comme “crus” ou “vio­lents”, “justes hon­nêtes” – Rim Battal livre aus­si une réflexion, à la fois intime et sociale, sur la figure mater­nelle. En pre­mier lieu, celle de sa propre mère, qui plane iné­luc­ta­ble­ment sur elle. “En appre­nant que j’étais enceinte la pre­mière fois, ma grande hâte était de voir se défaire mon nom­bril, se déplier ce que ma mère avait noué trente ans plus tôt. Voir en son creux, dans les plis effeuillés, le geste opé­ré, la main, la déli­ca­tesse, la panique, la soli­tude enter­rée. La tra­gé­die ori­gi­nelle”, écrit la poé­tesse, dont les textes sla­loment entre drame et humour. Comme lorsqu’elle évoque ses contor­sions sur la cuvette pour uri­ner sans souf­frir, au retour de la mater­ni­té : “Mère et putain trouvent encore une fois pose com­mune : la levrette.Car de la mère et de la putain, il est évi­dem­ment ques­tion dans ce recueil. D’ailleurs, conclut Rim Battal : “Le monstre s’est appe­lé d’abord Putain, maman ! puis Corps à corps, puis FEU ! pour deve­nir enfin L’Eau du bain.Qui a tout d’une cascade.

Eau du bain

L’Eau du bain, de Rim Battal. Le Castor astral, 112 pages, 9,90 euros.

Le Corps don, de Nawel Ben Kraïem

Nawel Ben Kraïem ne cesse de tis­ser des ponts : entre la France et la Tunisie, la musique et les mots, la scène et l’écriture. Chanteuse, com­po­si­trice et comé­dienne, cette artiste franco-​tunisienne de 36 ans s’apprête à publier son deuxième livre de poé­sie, Le Corps don, à paraître le 14 juin (édi­tions Bruno Doucey). Un recueil qu’elle a écrit durant un séjour à l’hôpital, pen­dant sa deuxième gros­sesse, alors qu’elle était malade. “Poésie de nos petites morts et de nos grandes sur­vies”, où se mêlent défla­gra­tions de vie et fan­tômes mul­tiples, Le Corps don plonge dans les mille exis­tences que peut abri­ter le ventre d’une mère. D’une plume inci­sive et pleine de saveurs – voire de malice –, Nawel Ben Kraïem y dépeint l’expérience ver­ti­gi­neuse de la mater­ni­té. “J’ai sau­té d’une falaise à l’intérieur de moi/​Pour plon­ger vers les astres ou pour plon­ger vers moi/​Je suis mère deux fois et enfant tant de fois”, livre-​t-​elle dans Viens.

Au fil des vingt-​cinq poèmes qui com­posent ce livre, elle ne cesse d’ailleurs de convo­quer sa propre enfance en Tunisie, “petit pays piment”. Évoque ses peurs, ses com­bats, ses mues. Et puis les rêves : ceux qu’on fait pour soi et ses enfants comme “Ceux par­tis en fumée/​Que le temps a brûlés/​Elle fume comme un pompier/​Pour les gar­der entiers/​Pour les gar­der près d’elle/Qui vieillit à vue de nez/​Alors elle sort une clope/​Qui scin­tille à vue d’œil/Puis elle fume le paquet/​Pleure comme un bébé/​Et ral­lume le pas­sé”, veut croire Nawel Ben Kraïem, qui livre ici un recueil incan­des­cent. Dont elle inter­pré­te­ra des extraits, en musique, lors de son concert au New Morning (Paris), le 2 juin. 

Le corps don

Le Corps don, de Nawel Ben Kraïem. éditions Bruno Doucey, 120 pages, 15 euros.

Je sou­haite seule­ment que tu fasses quelque chose de toi, de Hollie McNish

C’est un objet hybride, “une sorte de mix­ture par­ti­cu­lière, com­po­sée de jour­nal en prose, d’essais et de poèmes avec éga­le­ment des nou­velles”, pré­vient en pré­am­bule Hollie McNish. Révélée en France avec Personne ne m’a dit (Solar, 2018), la poé­tesse et sla­meuse anglaise réci­dive avec Je sou­haite sim­ple­ment que tu fasses quelque chose de toi, son deuxième recueil tra­duit en fran­çais et paru en 2023 chez Le Castor astral. Hommage à sa grand-​mère ado­rée, décé­dée durant l’épidémie de Covid, cet ouvrage réunit plu­sieurs années d’écriture, où se mêlent réflexions fémi­nistes, sou­ve­nirs d’enfance, dis­cus­sions au super­mar­ché et bouillon­ne­ments éro­tiques. Avec, tou­jours, les jon­gle­ries lin­guis­tiques et le regard facé­tieux de Hollie McNish, qui se sai­sit du quo­ti­dien pour nous tendre un miroir sur l’époque.

Entre rires (car oui, Hollie McNish est drôle) et colères, elle se sai­sit tour à tour des injonc­tions à être belle, de la sexua­li­sa­tion des petites filles, des céréales anti­mas­tur­ba­tion de Kellogg’s ou de l’expérience de la paren­ta­li­té, dans laquelle elle a été pro­pul­sée au milieu de la ving­taine. “Alors je t’en prie pardonne-​moi, mon amour, lève les yeux au ciel tant que tu veux/​tandis que se déchaîne la vingtaine/​de ma qua­ran­taine”, écrit d’ailleurs Hollie McNish à sa fille. Qui s’adresse aus­si à sa mère (Maintenant je com­prends, maman, déso­lée), défend la mother (fucker) et rage de voir sa fille gran­dir à l’ombre du racisme – “Il n’y a pas de fées ché­rie, désolée/​Il n’y a pas de lutins ché­rie, désolée/​Même pas de sor­cières ché­rie, désolée/​Ici, qui te res­semblent”, scande-​t-​elle dans ce recueil doux-​amer. Et réso­lu­ment réjouissant.

611LgKzTE7L. AC UF10001000 QL80

Je sou­haite sim­ple­ment que tu fasses quelque chose de toi, de Hollie McNish. Le Castor astral, 480 pages, 24,50 euros.

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