« Amours croi­sées » de Laura Nsafou : « J’ai essayé de faire une bande des­si­née qui nous force à réflé­chir à notre manière d’aimer »

Avec Amours croi­sées (éd. Marabulles), Laura Nsafou, accom­pa­gnée de Camélia Blandeau au des­sin, se met au roman gra­phique et raconte fine­ment les infi­nies pos­si­bi­li­tés des com­bi­nai­sons amoureuses. 

L’écrivaine afro­fé­mi­niste Laura Nsafou, décou­verte avec le blog Mrs Roots, s’est atte­lée avec Amours croi­sées à un nou­veau pro­jet lit­té­raire. Après trois ans de tra­vail de concert avec Camélia Blandeau, illus­tra­trice lumi­neuse, l’autrice dévoile la com­plexe his­toire d’amour entre Yari et Hide, deux jeunes Parisien·nes, mais aus­si celles d’une tru­cu­lente gale­rie de per­son­nages secon­daires. Aucune cer­ti­tude assé­née dans cette BD, qui, jusqu’à sa fin grande ouverte, vogue d’une idée à l’autre. Mais l’envie de pro­po­ser une vision élar­gie des rela­tions amoureuses. 

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Causette : Vous tenez à pré­ci­ser à la fin d'Amours croi­sées qu’il ne s’agit pas d’une bande-​dessinée sur le couple libre, alors que c’est son thème cen­tral. Pourquoi ? 
Laura Nsafou : Parce que le couple libre est sou­vent pré­sen­té de façon raco­leuse et réduc­trice dans la sphère mains­tream – « le poly­amour, c’est ça ». Or, en ren­con­trant les per­sonnes concer­nées, je me suis ren­du compte que cha­cune le vivait à sa manière, sans forme défi­nie. Il y a évi­dem­ment des prin­cipes et une éthique, mais les façons dont on choi­sit de rela­tion­ner en dehors de cer­tains codes sont infi­nies, tout comme les formes de sin­gu­la­ri­té que cela crée. Et c’est ça que j’ai vou­lu explo­rer, pour que cha­cun des lec­teurs en viennent à se deman­der com­ment il aime­rait et com­ment il vou­drait être aimé si le spectre des pos­sibles était grand ouvert. Et aus­si parce qu’il y a déjà beau­coup de livres, écrits par des per­sonnes poly­amou­reuses, qui parlent mieux que moi du polyamour !

Les dia­logues sonnent par­ti­cu­liè­re­ment vrais, com­ment les avez-​vous tra­vaillé ? 
L. N. : Le cœur du pro­jet est vrai­ment venu de mon entou­rage, de dis­cus­sions entre amies aux situa­tions amou­reuses très dif­fé­rentes que j'écoutais en me disant que j’avais vrai­ment envie d’un livre qui retrans­crive ça, ces échanges entre dif­fé­rentes visions. En ce qui concerne l’aspect poly­amour, je suis évi­dem­ment allée à la ren­contre de per­sonnes poly­amou­reuses, dont cer­taines ont d’ailleurs créé des espaces de dis­cus­sion bien­veillants et qui per­mettent de mon­trer que le poly­amour peut-​être com­plexe, que c’est un tra­vail constant et que ce n’est pas du tout « que du gain » comme on peut le penser. 

En dehors des témoi­gnages de vos amies, avez-​vous eu recours à des sources plus théo­riques pour pré­pa­rer cette bande des­si­née ?
L.N. :
Oui, j'ai vrai­ment essayé de mélan­ger le côté orga­nique et un aspect plus théo­rique. J’ai notam­ment beau­coup tra­vaillé avec des écrits de fémi­nistes noires, parce que, en pre­nant le per­son­nage de Yari [l’une des deux pro­ta­go­nistes prin­ci­pales, ndlr], je vou­lais évo­quer la dif­fi­cul­té sup­plé­men­taire que repré­sente le fait d’être une jeune femme noire dans le milieu du dating en Occident, le fait de déjà batailler contre des repré­sen­ta­tions qui nous ont stig­ma­ti­sées ou hyper­sexua­li­sées. Le tra­vail d’Audre Lorde sur l’érotisme m’a beau­coup nour­ri, ain­si que l’essai de bell hooks qui – bien que de nom­breux débats aient émer­gé dans les sphères fémi­nistes ces der­nières années sur "com­ment on aime" – me paraît tou­jours inéga­lé. C’est pour ça que, sur le compte Instagram dédié à Amours croi­sées, on a vou­lu remettre des extraits de cer­taines oeuvres mar­quantes, pour que les lec­teurs qui sou­haitent conti­nuer leurs réflexions puissent s’en saisir. 

Pourquoi cette envie de pas­ser à la bande des­si­née pour racon­ter cette his­toire ?
L. N. :
J’ai tou­jours ado­ré les romans gra­phiques, et, de la même façon qu’en lit­té­ra­ture jeu­nesse, je ne pou­vais m’empêcher de consta­ter un manque en termes de diver­si­té de per­son­nages. Chaque fois que je cher­chais une bande des­si­née avec une héroïne noire, j’étais en fait soit ren­voyée aux comics amé­ri­cains, soit à une his­toire qui se déroule quelque part dans un pays d’Afrique fran­co­phone en guerre ou durant la ségré­ga­tion raciale. En gros, on voit sou­vent les mêmes choses. Et, à force de galé­rer pour trou­ver une bande des­si­née por­tant sur une femme noire vivant en France, j’ai eu cette volon­té d’en faire une moi-même. 

Avez-​vous des recom­man­da­tions cultu­relles qui jus­te­ment ne pré­sentent pas les rela­tions amou­reuses sous un biais nor­ma­tif ? 
L. N. : Corps sonores, de Jul’Maroh, qui est vrai­ment un roman gra­phique que j’adore. Mais aus­si La Saveur du prin­temps, de Kevin Panetta et Savanna Ganucheau, qui traite d’une his­toire d’amour gay entre deux ado­les­cents. Et, évi­dem­ment, La Couleur pourpre, d’Alice Walker – qui est éga­le­ment un film mais que je pré­fère en livre, cer­tains élé­ments étant édul­co­rés dans la ver­sion ciné­ma­to­gra­phique –, qui raconte l’histoire de deux femmes noires sur fond de ségré­ga­tion­nisme américain. 

Amours croi­sées, de Laura Nsafou et Camélia Blandeau. Éd. Marabulles, 192 pages, 19,95€ euros.

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