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© Capture écran ChunghwaMinkuo

“Femmes russes à marier en Chine” : des “deep­fakes” basés sur des vidéos de you­tu­beuses font de la pro­pa­gande sino-​russe et vendent des produits

Des influen­ceuses ont décou­vert que leur visage était uti­li­sé sans leur consen­te­ment sur des sites chi­nois. À par­tir de leur image sont créés des deep­fakes qui font du pro­sé­ly­tisme pour la Chine et les liens que le pays entre­tient avec la Russie. 

“La Chine sauve l’économie russe” ; “J’envie vrai­ment mes amis chi­nois nés avec la natio­na­li­té la plus pré­cieuse du monde”. Certains sites chi­nois, comme Xiaohongshu – à la fois réseau social et pla­te­forme de com­merce en ligne – uti­lisent des deep­fakes, des images créées par l’Intelligence arti­fi­cielle (IA) à l’aide de vidéos ou de pho­tos exis­tantes, repré­sen­tant des jeunes femmes pré­ten­du­ment russes pour van­ter, entre autres, le rap­pro­che­ment entre la Russie et la Chine. Les ambi­tions sont mul­tiples, car il s’agit à la fois d’attiser la fer­veur patrio­tique envers la Chine, mais aus­si de géné­rer du pro­fit, selon le New York Times, qui s’est pen­ché sur le phé­no­mène dans un long article publié le 20 mai.

Difficile de connaître l’identité des acteur·rices à l’origine de ces deep­fakes, mais l’objectif prin­ci­pal semble être en effet d’abord com­mer­cial : la plu­part des vidéos dirigent le·la spectateur·rice vers un lien pro­duit. Les pro­fils de ces deep­fakes cor­res­pondent tous aux stan­dards de beau­té fémi­nine et au fan­tasme par­ti­cu­lier autour des femmes russes : les “Russes à marier” qu’interprètent ces deep­fakes sont jeunes et élan­cées, leurs traits sont fins et leurs che­veux longs. Les hash­tags “femme russe” ou “beau­té russe” sont uti­li­sés afin d’attirer des hommes comme autant de poten­tiels ache­teurs. Mais en plus de cet hame­çon­nage mobi­li­sant des sté­réo­types exo­tiques, le public cible prin­ci­pal sem­ble­rait être les hommes chi­nois nationalistes. 

Nationalisme et sexisme, un mariage rentable 

Citée par le New York Times, Chenchen Zhang, pro­fes­seure de rela­tions inter­na­tio­nales à l’université de Durham, en Angleterre, ana­lyse : “Cette repré­sen­ta­tion de jeunes femmes blanches de manière sexuel­le­ment objec­ti­vée est un trope typique du natio­na­lisme sexiste, ou du sexisme natio­na­liste.” Elle ajoute : “Les télé­spec­ta­teurs peuvent voir leur fier­té natio­na­liste et mas­cu­line réaf­fir­mée en consom­mant ce conte­nu.” Et qui se sent flat­té, met plus faci­le­ment la main au porte-monnaie.

La manne semble en effet fonc­tion­ner. Un homme qui n’a don­né que son nom de famille au quo­ti­dien amé­ri­cain, Chen, a décla­ré qu’il gagnait envi­ron 1 000 dol­lars par mois grâce à ses deux comptes met­tant en scène des femmes russes géné­rées par l’IA, avant de les fer­mer en mars, par peur d’un dur­cis­se­ment de la régle­men­ta­tion. L’entourloupeur s’est donc fait un paquet d’argent sur le dos de jeunes femmes non consen­tantes et qui, bien sou­vent, ne sont même pas rému­né­rées pour leur tra­vail de you­tu­beuses. Comme Olga Loiek, influen­ceuse… ukrai­nienne, qui a décou­vert avec effroi l’exploitation de son image pour vendre des pro­duits ain­si que pour van­ter la Russie.

De la “mor­ning rou­tine” à la ten­ta­tive d’endoctrinement

La jeune femme qui pro­duit du conte­nu de déve­lop­pe­ment per­son­nel a pos­té une vidéo YouTube fin jan­vier inti­tu­lée Quelqu’un m’a clo­née en Chine… Elle y raconte avoir ouvert le mes­sage d’un·e de ses abonné·es alors qu’elle se réveillait à peine de sa nuit : “Est-​ce que tu parles le man­da­rin ? Je pense que quelqu’un a volé tes pho­tos et vidéos à des­ti­na­tion du réseau social chi­nois Xiaohongshu.” Olga Loiek relate ensuite com­ment elle s’est débat­tue pour faire fer­mer ces pro­fils après les avoir signalés.

Pire : elle a pro­gres­si­ve­ment com­pris que plus de trente comptes exploi­taient son image en la fai­sant pas­ser pour une Russe et que cha­cun d’eux “sem­blait suivre un pro­jet pré­cis”, ouver­te­ment poli­tique. Le compte “Natashaimported food”, qui avait plus de 140 000 “fans”, pré­ten­dait par exemple être tenu par “Natasha”, une Russe de 21 ans. On y voyait la fausse Olga décla­mer : “La Chine et la Russie sont de bons voi­sins, l’amitié entre ces deux États dure­ra tou­jours”, avant que la vidéo se ter­mine sur un lien redi­ri­geant vers une bou­tique de bon­bons chi­nois. “April”, un autre ava­tar de l’Ukrainienne, affir­mait vivre en Chine depuis huit ans et incar­nait des vidéos titrées “Je pense que la Chine est le pays le plus puis­sant”, “Est-​ce que vous accueillez des femmes russes à marier en Chine ?” Dans la vidéo qu’Olga Loiek a publiée sur son compte YouTube, elle revient sur le trau­ma­tisme cau­sé par cette décou­verte : “Des membres de ma famille vivent en Ukraine et sont actuel­le­ment dépla­cés et tués. Et là, je vois une copie de moi-​même, un clone, qui dif­fuse un dis­cours sym­pa­thique envers la Russie.” Une situa­tion insou­te­nable pour celle qui voit son image ins­tru­men­ta­li­sée par des incon­nus lui fai­sant tenir des pro­pos qu’elles réfutent, mais qui, en outre, par­viennent à en vivre, alors que le conte­nu qu’elle publie sur sa chaîne ne lui rap­porte rien. 

Même sort pour Shadé Zahrai, coach aus­tra­lienne avec plus de 1,7 mil­lion d’abonné·es sur TikTok, qui ne s’est pas expri­mée publi­que­ment sur le sujet. Ses clips vidéo ont éga­le­ment été dou­blés par une voix par­lant le chi­nois man­da­rin et sur­nom­mant ses inter­nautes “Grand-​frère”. Dans une de ces mer­veilles d’escroquerie, vision­née plus de 220 000 fois, un des ava­tars de Shadé Zahrai pro­pose aux spectateur·rices d’épouser une femme russe. Ce motif est récur­rent : les deep­fakes vantent leur nou­velle vie en Chine et portent aux nues les hommes chi­nois. Ou, au contraire, elles demandent de l’aide à ces der­niers pour qu’ils les sauvent de la pau­vre­té et les emmènent loin de la Russie. Les cibles tombent dans le pan­neau : Olga Loiek relate que des dizaines de com­men­taires com­pli­men­taient son phy­sique et récla­maient son numé­ro. Une ver­sion 2.0 du prince char­mant et de la prin­cesse éplo­rée, l’Intelligence arti­fi­cielle en supplément. 

Selon Olga Loiek, la plu­part des femmes vic­times de cette super­che­rie à large échelle ne savent même pas qu’on a volé leur visage pour faire l’éloge de la Chine. La you­tu­beuse ne l’aurait jamais appris si certain·es de ses abonné·es ne l’avaient pas prévenue. 

Lire aus­si l Les “deep­fakes” de Taylor Swift relancent le débat sur les tra­vers de l’intelligence artificielle

Quels moyens, pour ces jeunes femmes dont l’image est usur­pée dans le Far East de l’Internet chi­nois, pour ripos­ter ? Des mesures ont été intro­duites par le gou­ver­ne­ment chi­nois afin de régle­men­ter sur son ter­ri­toire l’usage de l’IA géné­ra­tive des­ti­née au public. Entrées en vigueur le 15 août 2023, elles sti­pulent notam­ment que l’utilisation des conte­nus ne doit pas por­ter atteinte aux droits de pro­prié­té intel­lec­tuelle et que, avant d’utiliser les ren­sei­gne­ments per­son­nels d’une per­sonne, celle-​ci doit avoir don­né son consen­te­ment en amont. Mais visi­ble­ment, les utilisateur·rices savent pas­ser entre les mailles de la loi et s’en donnent même à cœur joie. Dans un contexte poli­tique où le gou­ver­ne­ment chi­nois cen­sure à tour de bras, les idées patrio­tiques semblent, par contre, béné­fi­cier d’un véri­table passe-droit.

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