fbpx

Olympe Audouard, la méta­mor­phose du « Papillon »

Si aujourd’hui seule Olympe de Gouges a sur­vé­cu dans nos mémoires, son homo­nyme Olympe Audouard fut pour­tant l’une des figures de proue du fémi­nisme sous Napoléon III. Journaliste, écri­vaine et voya­geuse, la bour­geoise s’est bat­tue toute sa vie pour s’émanciper de son « infé­rio­ri­té » fémi­nine.

capture decran 2021 03 13 a 14.34.10
Olympe Audouard, par Nadar, XIXe siècle. © BNF

27 juillet 1884. Après soixante-​huit ans d’interdiction, le droit au divorce, ins­tau­ré après la Révolution, vient d’être réta­bli par la loi Naquet. Dès son enre­gis­tre­ment, Olympe Audouard, 53 ans, se pré­ci­pite à la mai­rie du Ier arron­dis­se­ment de Paris pour se sépa­rer défi­ni­ti­ve­ment de son époux infi­dèle. Mariée à 18 ans à son loin­tain cou­sin, Alexis Audouard, notaire pro­vin­cial qu’elle ren­contre trois semaines avant l’union, Olympe se des­ti­nait pour­tant à une vie d’épouse et de mère par­faite. Celle que la socié­té patriar­cale du XIXe siècle avait réser­vée pour elle. Son mari se révèle rapi­de­ment plus habile pour s’occuper de ses propres plai­sirs et ceux de ses maî­tresses plu­tôt que de celui de son épouse. Le tout en dila­pi­dant un par­tie de sa dot. Le 23 octobre 1885, à 11 heures du matin, et après vingt-​six ans de com­bat pour s’extraire du car­can mari­tal, la bour­geoise pari­sienne d’origine pro­ven­çale obtient enfin vic­toire : le divorce entre les époux Audouard est offi­ciel­le­ment pro­non­cé.

Mais Olympe Audouard, née Félicité de Jouval en 1832, n’aura pas atten­du si long­temps pour se déta­cher de son mari. À l’image d’une Madame Bovary, porte-​drapeau des mal mariées, Olympe quitte Alexis en 1858, après huit années de mariage désas­treuses ponc­tuées d’humiliations et de vio­lences phy­siques. À l’époque, à défaut de pou­voir divor­cer, la sépa­ra­tion de corps reste le seul moyen de s’extraire de la vie conju­gale. Cependant, la pro­cé­dure est com­pli­quée. Mère de deux petits gar­çons en bas âge, elle doit lut­ter pour en obte­nir leur garde. La sépa­ra­tion de corps ne rend donc pas Olympe libre pour autant. En effet, le couple fait désor­mais « vie à part » mais reste uni devant Dieu et ne peut donc se rema­rier. Olympe monte alors seule à Paris avec ses fils, tout en étant tou­jours sous l’autorité de son mari par­ti refaire sa vie en Algérie. « Elle doit deman­der l’autorisation de son époux pour dépen­ser sa propre dot, sou­ligne Liesel Schiffer, autrice de la bio­gra­phie, Olympe, être femme et fémi­niste sous Napoléon III, parue en 2021 aux édi­tions Vendémiaire. C’est très dif­fi­cile pour elle, elle vit cette période comme un enfer­me­ment et c’est de cet ins­tant que naît sa fibre fémi­niste. » 

Le divorce est en effet la genèse de son enga­ge­ment fémi­niste. « Elle défend le droit des femmes de façon un peu invo­lon­taire au départ puisqu’elle com­mence par défendre ses propres droits avec le divorce comme prin­ci­pale reven­di­ca­tion, seule manière pour une femme d’être défi­ni­ti­ve­ment libre », indique Liesel Schiffer. Pour com­prendre l’enjeu fémi­niste por­té par Audouard, il faut sai­sir la com­plexi­té du XIXe siècle, qu’elle tra­verse. L’époque est en effet à l’instabilité poli­tique. La France pro­clame Napoléon Bonaparte « empe­reur des Français » en 1804, tâte ensuite fur­ti­ve­ment une seconde fois la République en 1848, puis renoue avec l’Empire en 1852, à la suite du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, avant de se réveiller répu­bli­caine le 4 sep­tembre 1870. Une insta­bi­li­té poli­tique qui se retrouve éga­le­ment dans la condi­tion des femmes de ce siècle. Les Françaises du XIXe entre­voient effec­ti­ve­ment une paren­thèse de liber­té après la Révolution, qui se referme rapi­de­ment sous l’Empire où triomphe la domi­na­tion mas­cu­line, incar­née par la figure mili­taire et auto­ri­taire de Napoléon Bonaparte. En témoigne l’instauration du Code civil en 1815, ins­ti­tu­tion­na­li­sant l’infériorité fémi­nine. Les femmes deve­nant des éter­nelles mineures pas­sant alors de la sou­mis­sion du père à l’autorité du mari. 

Mauvaise répu­ta­tion
Capture d’écran 2021 03 13 à 14.49.39
Olympe Audouard, pho­to­gra­phie des frères Mayer et Pierson,
vers 1870. © Paris Musées/​Musée Carnavalet

Arrivée à Paris, Olympe, mère fraî­che­ment céli­ba­taire sans être pour­tant divor­cée, se heurte donc à la vio­lence de sa condi­tion. « Elle fut très cer­tai­ne­ment sou­te­nue finan­ciè­re­ment par son père pen­dant ses pre­mières années pari­siennes », indique la bio­graphe. Les femmes seules sont en effet très mal vues par la socié­té machiste et miso­gyne de l’époque. Olympe est constam­ment sur­veillée par la police des mœurs. « Comme une majo­ri­té de femmes seules, elle sera même men­tion­née à tort comme pros­ti­tuée dans les archives secrètes de la police des mœurs du Second Empire et de la IIIe République, c’est même comme ça que je l’ai décou­verte », sou­ligne l’autrice. Malgré une mau­vaise répu­ta­tion, la jeune bour­geoise, à peine tren­te­naire, est bien déci­dée à faire car­rière. Elle se lie d’amitié avec les grands écri­vains de son temps. Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Victor Hugo, deviennent à la fois des bien­fai­teurs, des pro­tec­teurs, des amis et des amants. « Olympe fini­ra même plus tard par retour­ner la situa­tion en les aidant finan­ciè­re­ment. Elle par­vient à deve­nir domi­nante, ce qui est assez fort pour une femme de l’époque », constate Liesel Schiffer. Assez vite intro­duite dans les cercles lit­té­raires pari­siens, Olympe Audouard pro­fite de l’essor de la presse pour se lan­cer dans une car­rière de jour­na­liste, au départ pour gagner sa vie. « Elle ne semble pas vou­loir jouer les dames de com­pa­gnie comme nombre de bour­geoises déclas­sées, elle sub­vien­dra à ses besoins et à ceux de ses enfants en uti­li­sant sa plume », pré­cise la bio­graphe. 

Financée par l’éditeur Édouard Dentu, Olympe n’est pas seule­ment jour­na­liste, elle fonde son propre heb­do­ma­daire, chose rare pour une femme de l’époque. Le pre­mier numé­ro du Papillon – du nom du bal­let épo­nyme d’Offenbach – sort de sa chry­sa­lide le 25 jan­vier 1861. Le suc­cès est rapi­de­ment au rendez-​vous, les col­la­bo­ra­teurs sont nom­breux et dès 1862, Le Papillon, ven­du 50 cen­times, se retrouve chaque dimanche dans tous les kiosques pari­siens. « Dès mon second numé­ro, j’eus cinq cents abon­nés et mille à la fin du mois. Je reçus des demandes pour la Perse, la Chine, la Turquie, l'Île d’Haïti, l’Égypte et l’Amérique, et la pen­sée que ma petite revue, por­tant mes idées, s’en allait vers ces pays loin­tains me com­blait de joie », raconte Olympe Audouard dans ses Mémoires à la fin de sa vie. Si elle évoque avec ten­dresse ses débuts, la rédac­trice en cheffe doit pour­tant faire face à l’intraitable cen­sure du Second Empire. Sous ses airs faus­se­ment libé­raux, Napoléon III tient la presse d’une main de fer : Olympe ne peut faire la moindre cri­tique, sous peine de voir dis­pa­raître des kiosques son pré­cieux Papillon. Pour l’anecdote, elle sera convo­quée à dix-​sept reprises par les ser­vices de la cen­sure. C’est peut-​être la rai­son pour laquelle son enga­ge­ment se retrouve fina­le­ment peu dans sa revue. « Le Papillon n’est pas un jour­nal fémi­niste, on n’y parle pas d’actualité, c’est un jour­nal mon­dain où l’on traite de choses légères, indique Liesel Schiffer. On parle de la cour, des évé­ne­ments cultu­rels, Olympe sort beau­coup, alors elle devient à la fois cri­tique de mode, lit­té­raire, théâ­trale et artis­tique. » 

capture decran 2021 03 13 a 14.42.47
Le Papillon, 17 mai 1863. © BNF

Si elle ne peut prendre la plume pour expri­mer libre­ment ses idées, la patronne de presse par­le­ra tout de même de la condi­tion des femmes dès qu’elle le pour­ra et tou­jours de façon habile pour ne pas s’attirer la cen­sure. « Selon la loi, nous sommes consi­dé­rées comme des enfants, nous sommes tou­jours en tutelle, nous n’avons voix nulle part, l’Académie même est inter­dite aux femmes, comme si le talent avait un sexe », déclare Olympe en 1862 dans un numé­ro du Papillon. Par le biais des faits divers, Olympe dénonce la non-​condamnation des hommes qui tuent leurs com­pagnes.

2 la crinoline air a la facon de barbari 2010 5 15861
Une image popu­laire d’Épinal, ven­due par des col­por­teurs
dans toute la France, cari­ca­tu­rant ici la mode des cri­no­lines.
Léonce Schérer (dess.), Jules Verronais, Metz.
La Crinolomanie (1857), litho­gra­phie colo­riée au pochoir.
© Musée de l’image – Ville d’Épinal/cliché E. Erfani


À tra­vers un article de mode sur la cri­no­line, un jupon bouf­fant gar­ni de baleines fai­sant régu­liè­re­ment de pauvres vic­times en rai­son de sa matière inflam­mable, Olympe cri­tique l’enfermement de la femme et les injonc­tions ves­ti­men­taires. Mais sur­tout, dès qu’elle le peut, la pro­prié­taire du Papillon aborde la ques­tion du mariage. Dans de longues tri­bunes, la femme de lettres énu­mère les fautes des époux et, de fait, celles d’Alexis : « Il peut la trom­per, lui témoi­gner une par­faite indif­fé­rence, la délais­ser et la condam­ner à une morne soli­tude, la rudoyer, la bru­ta­li­ser, inven­ter mille petites per­sé­cu­tions pour lui rendre la vie into­lé­rable, offrir son cœur, sa for­tune et même celle de sa femme à une jolie dan­seuse, il a le droit d’enfermer sa femme dans une cam­pagne ou de la lais­ser au fond de sa pro­vince et mener joyeuse vie à Paris. »

Voyageuse soli­taire

Si Olympe porte avec une déter­mi­na­tion che­villée au corps la défense des droits des femmes, elle ne s’allie pas pour autant à ses contem­po­raines fémi­nistes de la pre­mière vague. « Elle n’a pas l’esprit col­lec­tif, son divorce c’est son com­bat per­son­nel, sou­ligne Liesel Schiffer. Mais au fil de ses écrits, une fibre sociale finit par se déve­lop­per. » Un inté­rêt pour la ques­tion des femmes de son époque qui lui vient de sa propre his­toire mais aus­si de ses voyages. Avec l’industrialisation, le XIXe siècle s’ouvre en effet à de nou­veaux hori­zons. En 1863, Olympe Audouard, qui vient de perdre ses deux fils de mala­die, part seule à la conquête du monde. « C’est plu­tôt rare une femme qui voyage seule à l’époque, rap­pelle Liesel Schiffer. Et c’est sur­tout assez mal vu pour une bour­geoise de son milieu. » Mais Olympe n’a tou­jours que faire d’une mau­vaise répu­ta­tion, elle suc­combe à l’orientalisme, puis à la conquête de l’Ouest amé­ri­cain et même des steppes russes. De ses voyages naî­tront sept récits, qu’elle com­pile dans une nou­velle publi­ca­tion, La Revue cos­mo­po­lite, en 1867. 

Ébranlée par la mort de ses enfants, Olympe Audouard ferme son Papillon en 1863, seule­ment deux ans après ses débuts. Elle tente de relan­cer l’hebdomadaire une ving­taine d’années plus tard, mais le régime a chan­gé depuis. Le jour­nal à la mode du Second Empire n’est plus du goût de la nou­velle République et les lecteur·rices ne sont pas au rendez-​vous. Contrainte de renon­cer au jour­na­lisme, elle per­pé­tue néan­moins son com­bat pour les droits des femmes à tra­vers ses Mémoires publiées en 1884, jusqu’à la consé­cra­tion du 23 octobre 1885. À 53 ans, Olympe est défi­ni­ti­ve­ment libé­rée du joug d’un homme. Mais, le temps a filé et avec lui nombre de ses amis. Alexandre Dumas meurt en 1870, Théophile Gautier deux ans plus tard, Édouard Dentu en 1884, et Victor Hugo l’année sui­vante. À la perte de ses proches s’ajoute la misère finan­cière. La rédac­tion de ses der­niers écrits ne suf­fit plus à ren­flouer ses comptes. Olympe quitte Paris sans un sou pour se réfu­gier dans sa sta­tion bal­néaire niçoise en 1898. Dernier voyage pour l’intrépide, qui s’éteint le 13 jan­vier 1890.

Olympe Audouard vint au monde en éter­nelle mineure et mou­rut en femme libre. Elle tra­ver­sa un siècle et autant de régimes poli­tiques. Il paraît qu’un papillon ne voit le jour uni­que­ment lorsque les condi­tions d’ensoleillement et d’humidité sont favo­rables. On peut dire qu’Olympe réunis­sait en elle toutes ces condi­tions. Son Papillon a véri­ta­ble­ment ouvert la voie au jour­na­lisme fémi­niste. « Digne héri­tière » d’Olympe, selon les mots de Liesel Schiffer, une cer­taine Marguerite Durand lan­ce­ra, le 9 décembre 1897, La Fronde, pre­mier quo­ti­dien fémi­niste du monde. 

Olympe, être femme et fémi­niste au temps de Napoléon III, de Liesel Schiffer. Éd Vendémiaire. 560 pages. 26 euros.

Partager

Cet article vous a plu ? Et si vous vous abonniez ?

Chaque jour, nous explorons l’actualité pour vous apporter des expertises et des clés d’analyse. Notre mission est de vous proposer une information de qualité, engagée sur les sujets qui vous tiennent à cœur (féminismes, droits des femmes, justice sociale, écologie...), dans des formats multiples : reportages inédits, enquêtes exclusives, témoignages percutants, débats d’idées… 
Pour profiter de l’intégralité de nos contenus et faire vivre la presse engagée, abonnez-vous dès maintenant !  

 

Une autre manière de nous soutenir…. le don !

Afin de continuer à vous offrir un journalisme indépendant et de qualité, votre soutien financier nous permet de continuer à enquêter, à démêler et à interroger.
C’est aussi une grande aide pour le développement de notre transition digitale.
Chaque contribution, qu'elle soit grande ou petite, est précieuse. Vous pouvez soutenir Causette.fr en donnant à partir de 1 € .

Articles liés