Chloé Delaume : « Les féministes se font cracher à la gueule depuis quelque temps de façon assez éhontée »

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© Sophie Couronne

En cette rentrée, Chloé Delaume – qui a mis un bon coup de pied dans la fourmilière il y a un an et demi avec son pamphlet féministe Mes bien chères sœurs – revient avec une comédie sur le célibat truffée de punchlines hilarantes, Le Cœur synthétique. Une impitoyable analyse sociologique du marché de la séduction passé 45 ans. Où il est beaucoup question de lose, des paradoxes du féminisme et de sororité. Le tout saupoudré d’une touche de sorcellerie. Interview fleuve et sans langue de bois.

Causette : On vous avait laissée il y a un an avec Mes bien chères sœurs, qui a super bien marché. Qu’est-ce que ce pamphlet a changé pour vous ?
Chloé Delaume :
Oui, je suis contente que ça ait été entendu. Il a marché trois fois plus que mes autres livres. Ça m’a poussée dans mon envie de continuer à parler aux copines. Ça a incarné les lecteurs. Car avec ce livre, j’ai fait beaucoup de lectures et de rencontres et, du coup, je suis allée à la rencontre du profil de femmes à qui j’avais envie de parler, c’est devenu concret.

Et alors, c’est qui votre lectorat ?
C. D. : Plutôt des femmes un peu énervées et qui ont un rapport sensible à la langue. Il y en a pas mal en fait ! Et c’était chouette, car c’était la première fois, en vingt ans de publication, que je me sentais utile. Jusqu’à présent, l’utilité était esthétique. J’écrivais pour défricher des formes. Ça restait cantonné à l’art. Avec Mes bien chères sœurs, ça a été autre chose. D’abord, il y a eu l’émergence du terme de « sororité », qui tourne beaucoup plus maintenant. Je ne dis pas que j’y suis pour quelque chose, mais c’est arrivé au bon moment. Un moment où je pouvais être entendue. J’ai eu la sensation que ça donnait de l’empowerment. J’ai réussi, je crois, à apporter un peu de force aux frangines, du coup, je me suis sentie un peu utile. Et on fait pas un boulot où on se sent utile très souvent, pour être honnête.

Comment ce pamphlet est-​il né ?
C. D. : J’ai fait une « résidence Île-​de-​France ». Pendant plusieurs mois, un auteur va travailler dans un lieu sur une thématique qu’il développera ensuite dans un livre. Je voulais travailler sur les utopies féministes, donc je suis allée bosser pendant dix mois à la librairie féministe Violette and Co, rue de Charonne et au Palais de la femme, qui se trouve juste à côté. Pour faire une passerelle entre les deux. À la librairie, j’invitais des autrices ou des éditrices pour parler du rapport des utopies féministes dans la littérature et, en parallèle, je faisais des ateliers d’écriture avec des femmes du Palais de la femme et du public de la librairie. Au début, je voulais faire une pièce de théâtre. Puis j’ai vite compris que c’était pas simple. Alors je me suis dit : « On va faire un manifeste. » Même si, en vérité, je ne savais pas vraiment la forme que ça allait prendre avant de m’y mettre.

Solanas, je l’ai lue à 15 ans. J’ai tout pris au premier degré. […] Ça m’a fait hurler de rire et j’ai adhéré tout de suite


Vous aviez Virginie Despentes et Valerie Solanas en tête en l’écrivant ?
C. D. : Solanas beaucoup. Solanas, pour moi, c’est la mère fondatrice [Valerie Solanas est l’autrice du très radical et très culte Scum Manifesto, ndlr]. Je l’ai lue à 15 ans. J’ai tout pris au premier degré. Et je me souviens très bien que ma camarade qui m’avait prêté le bouquin était très dubitative. Moi, ça m’a fait hurler de rire et j’ai adhéré tout de suite. Et puis, l’année dernière, j’ai été marraine d’un festival, Les Parleuses, qui a pour but de mettre en valeur le matrimoine littéraire et j’ai présenté une conférence sur Valerie Solanas. C’est elle que j’ai choisie comme figure tutélaire. C’est en podcast ! Toutes les lectrices de Causette peuvent l’écouter.

En ce moment, dans le paysage féministe français, les tensions sont vives. Comment analysez-​vous le climat actuel ?
C. D. : Je pense vraiment que c’est la guerre et qu’on en a pour cinq ans. Il y a un an et demi, quand j’ai sorti Mes[…]

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