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« À contre-​courant des égé­ries yéyés, Anne Sylvestre n'avait aucun pro­blème à tirer la tronche »

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Une cassette d'Anne Sylvestre © Ebay

La grande Anne Sylvestre nais­sait il y a 88 ans, le 20 juin 1934. Pour conti­nuer de la célé­brer, Causette s'est entre­te­nue avec Véronique Mortaigne, jour­na­liste et autrice de l'époustouflante bio­gra­phie Anne Sylvestre, une vie en vrai.

Anne Sylvestre une vie en vrai

De ses conver­sa­tions avec l'auteure-compositrice-interprète Anne Sylvestre, Véronique Mortaigne garde un sou­ve­nir à la fois ému et lumi­neux. Journaliste au Monde pen­dant 26 ans et aujourd'hui chro­ni­queuse et docu­men­ta­riste, elle a publié en avril Anne Sylvestre, une vie en vrai aux édi­tions Equateurs, pré­cieuse bio­gra­phie intime et poli­tique de l'artiste dis­pa­rue en novembre 2020. Intime parce qu'Anne lui accor­de­ra sa confiance quand, en 1998, elle lui révèle lors d'un entre­tien un lourd secret : son père, Albert Beugras, a été col­la­bo, et pas l'un des moindres puisqu'il fut le bras droit de Jacques Doriot, fon­da­teur du Parti popu­laire fran­çais. Politique parce que, si Anne Sylvestre a conser­vé de cette bles­sure fon­da­men­tale une peur farouche de l'engagement col­lec­tif, sa vie et son œuvre ont été une affir­ma­tion poli­tique en elles-​mêmes. Un plai­doyer exis­ten­tiel et artis­tique pour la liber­té, celle de soi comme celle des autres. Entretien avec Véronique Mortaigne.

Causette : Vous avez déjà consa­cré des bio­gra­phies à Cesaria Evora ou Manu Chao. Qu'est-ce qui vous a tou­chée suf­fi­sam­ment chez Anne Sylvestre pour déci­der de vous y atta­quer ?
Véronique Mortaigne :
Quand j'écris sur Cesaria Evora ou Manu Chao, c'est aus­si, au-​delà de leurs vies, le contexte dans lequel ils ont été révé­lés qui m'intéresse. Ainsi, j'ai eu l'impression en tra­vaillant avec Cesaria Evora de retra­cer l'histoire contem­po­raine du Cap Vert, et de réa­li­ser un grand voyage en Amérique latine avec Manu Chao. Me plon­ger dans la vie d'Anne Sylvestre, c'était cette fois racon­ter une époque, ces années d'après guerre où on vit avec l'ombre des trau­mas pas­sés, mais aus­si un moment où les femmes se battent pour arra­cher leur indé­pen­dance vis-​à-​vis des tuteurs mas­cu­lins. Anne Sylvestre est en ce sens par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante parce qu'elle est concer­née par l'ensemble de ces pro­blé­ma­tiques et, quant à la deuxième, par deux fois : en tant que femme mais aus­si en tant qu'artiste. A ce titre, sa tra­jec­toire est excep­tion­nelle puisqu'elle devien­dra la pre­mière femme en France à mon­ter sa boîte pour pro­duire elle-​même sa musique, dès 1973. C'est vrai­ment un per­son­nage à contre-courant.

Votre livre dépeint une Anne Sylvestre qui a en effet mené sa car­rière libre­ment et n'a jamais vou­lu entrer dans le jeu du gla­mour, à une époque où l'industrie musi­cale pro­pulse des talents fémi­nins qui se plient aux normes édic­tées par le regard mas­cu­lin, qu'il s'agisse de Sylvie Vartan, Françoise Hardy ou Jane Birkin.
V.M. :
Elle est très ferme sur une chose : elle ne vou­lait être enga­gée dans aucune cause en rai­son de ses trau­mas fami­liaux, donc elle n'a jamais vou­lu inté­grer de mou­ve­ment fémi­niste, bien qu'elle fut très proche de membres du MLF et notam­ment d'Antoinette Fouque, mais elle se reven­di­quait fémi­niste.
Avant tout, il y a des chan­sons comme Non, tu n'as pas de nom ou encore Une sor­cière comme les autres qui sonnent réso­lu­ment fémi­nistes à nos oreilles.
Ensuite, en effet, elle n'a jamais vou­lu se plier au codes du métier, qui impo­sait aux chan­teuses de sou­rire et de faire rêver. Elle est, et se reven­dique, comme une auteure-​interprète et le regard mas­cu­lin l'étouffe. Dans les années 60 lorsqu'apparaissent les yéyés, qu'elle détes­tait, un mar­ke­ting contrai­gnant les accom­pagne, les chan­teuses étaient for­ma­tées par les com­pa­gnies de disques, qu'il s'agisse de leurs mor­ceaux ou de leurs appa­rences. Anne, au contraire, tirait la tronche sans pro­blème, por­tait des vête­ments amples et accueillait les jour­na­listes dans son foyer en ban­lieue, pas maquillée et ses filles sous le bras. Alors que la presse met­tait en scène des couples ultra gla­mour tels que Vartan et Halliday ou Hardy et Dutronc et donc des femmes qui ont réus­si sur les plans pro­fes­sion­nels comme pri­vés, Anne a tou­jours été très dis­crète sur ses deux maris. Comme elle le sera par la suite vis-​à-​vis de ses amours avec des femmes.

Lire aus­si l La play­list fémi­nine idéale d'Anne Sylvestre

Comment est-​elle venue au fémi­nisme ?
V.M. :
Je me suis beau­coup posé cette ques­tion et pour y répondre, il faut sou­li­gner encore une fois que son fémi­nisme cor­res­pond avant tout à une aspi­ra­tion pour la liber­té. Je crois que c'est très lié à ses rap­ports avec son père, à qui elle en a beau­coup vou­lu d'avoir bas­cu­lé du mau­vais côté lors de la Seconde guerre mon­diale mais que pour­tant elle a ado­ré jusqu'à la fin, au point de repo­ser dans le caveau fami­lial. A la fin de la guerre, Albert Beugras s'enfuit en Allemagne avec Jean, le frère aîné de 18 ans, qui meurt là-​bas – ce qui, là encore, crée une pro­fonde bles­sure chez Anne. Après un pas­sage en pri­son, Albert Beugras revient au ber­cail et reprend tout natu­rel­le­ment sa place de patron du foyer. Anne a gran­di et ça se passe très mal à ce moment là avec lui car elle ne sup­porte pas de voir sa mère à nou­veau assu­jet­tie, elle qui s’est échi­née à tra­vailler et éle­ver leurs enfants seule pen­dant la guerre et ensuite quand il est taule à tra­vailler et éle­ver ses enfants. Il veut qu’Anne rentre à la mai­son tous les soirs pour mettre la table et elle, elle ne tolère pas l’irresponsabilité d’un père de famille qui pérore après avoir conduit sa famille dans le chaos et la honte.
Pour autant, une même force de carac­tère rap­proche le père et la fille et, éton­ne­ment, bien qu'il appar­tienne à l'ancien monde catho­lique conser­va­teur, Albert Beugras va sou­te­nir sa fille quand elle com­mence le caba­ret. C'est encore plus éton­nant quand on connait ses posi­tions anti­sé­mites et qu'Anne débute aux 3 Baudets, tenu par le juif séfa­rade Jacques Canetti. Un jour, Albert va même inter­pe­ler dans l'assistance un homme qui s'est moqué du nez d'Anne Sylvestre en le tan­çant : "qu'est-ce qu'il a, le nez de ma fille ?"

Pour autant, vous expli­quez qu'elle n’aimait pas être per­çue comme la fémi­niste de ser­vice…
V.M. :
Anne Sylvestre a tou­jours peur d’être réduite, que ce soit aux Fabulettes [ses chan­sons pour enfants, ndlr], à la fille de col­la­bo ou à la fémi­niste. On peut ain­si réécou­ter en sou­riant cette émis­sion où elle est l'invitée de Laure Adler dans L'Heure bleue, parce qu’Adler est pleine d’admiration et Sylvestre se fâche – elle avait vrai­ment un sacré carac­tère – quand la jour­na­liste essaie de l'amener sur cer­tains ter­rains. Sylvestre demande à être prise en entier, sans être mor­ce­lée, ce qu’on fait sou­vent avec les femmes. Elle reven­dique la tota­li­té de son être. Dès qu’elle a l’impression qu’on va la réduire à quelque chose, elle n’aime pas. Elle était par exemple furieuse quand la presse disait d'elle qu'elle était une Brassens en jupons, ce que, Brassens qui lui avait confié un temps ses pre­mières par­ties, détes­tait également.

En par­lant de son rap­port aux médias, considérez-​vous qu'elle vous a choi­sie pour vous confier son secret sur son héré­di­té ?
V.M. :
Oui, en quelques sortes. C'est en 1998, lors d'un entre­tien dans les bureaux du Monde. On s'est alors déjà ren­con­trées plu­sieurs fois, à l'occasion de concerts. Ce qu’elle appré­cie je crois, c’est le fait que Le Monde n'est pas sen­sa­tion­na­liste : on n’en fait pas un gros titre, on le glisse à la fin de l'entretien, comme cela s'était dérou­lé.
Quand Anne Sylvestre avait débar­qué dans le milieu du caba­ret pari­sien, cela s'était su puis les gens avaient fini par oublier, notam­ment parce qu'elle avait été adou­bée par Jacques Canetti. Elle, elle a tou­jours eu besoin d'expier cette his­toire fami­liale et l'évoquait à mots cou­verts dans ses chan­sons, par exemple dans Le Pont du nord. Lors de cet entre­tien, elle me dit regret­ter qu’on ne déchiffre pas ses évo­ca­tions sibyl­lines dans ses textes. Et puis, il faut dire qu'elle était de mau­vaise humeur parce que tout le monde à la rédac­tion était venu la voir pour la féli­ci­ter pour ses fabu­lettes [rires], c'est peut-​être que c’est ça, la véri­table rai­son de ses révélations.

Vous évo­quez dans votre livre la concur­rence avec Barbara…
V.M. :
Elles ont avant tout une admi­ra­tion artis­tique réci­proque, mais c'est leur mai­son de disques com­mune, Philipps, qui les met en concur­rence. Pourtant, ce ne sont pas les mêmes registres. Barbara exprime de grands sen­ti­ments, une dou­leur uni­ver­selle. Anne, elle, est dans le quo­ti­dien, elle s’adresse direc­te­ment aux gens en leur don­nant des pré­noms. Il y a beau­coup d'humour, de légè­re­té, et c'est en même temps pro­fond, comme une gale­rie de carac­tères à la manière de La Bruyère. On a l’impression que ses chan­sons nous regardent dans les yeux, c’est très intime, fina­le­ment.
Ensuite, il y a là encore une bles­sure : le fait que sa petite sœur Marie Chaix soit deve­nue la secré­taire per­son­nelle de Barbara. D'ailleurs, on peut dire que Marie Chaix a exor­ci­sé l'histoire fami­liale en écri­vant des romans sur le sujet, en épou­sant un Américain et en deve­nant la secré­taire d'une artiste juive. Pour Anne, ça a été plus com­pli­qué de ne plus culpa­bi­li­ser, jusqu'au bout.

Il y a une ultime bles­sure, dans cette vie mar­quée par l'histoire…
V.M. :
La mort de son petit fils dans les atten­tats du 13 novembre 2015. La dou­leur est immense et ravive chez Anne les ques­tions autour de la culpa­bi­li­té : qui est res­pon­sable de quoi ? C'est les mêmes qui la taraude quand elle res­sasse le pas­sé de son père et se demande si elle est res­pon­sable de ses erreurs. Bien sûr que non, évi­dem­ment, mais elle ne peut s'empêcher de s'en vouloir.

Une chan­son mécon­nue d’Anne Sylvestre qui méri­te­rait l'attention de nos oreilles ?
V.M. :
Les impe­di­men­ta. Je ne connais­sais pas ce mot avant de l'entendre dans ce titre, il s'agit de tout ce qui peut entra­ver le mou­ve­ment, ou com­pli­quer une avan­cée [dans le sens pre­mier du terme, il s'agit de bagages encom­brant la marche d'une armée, ndlr]. Ici, elle applique le terme aux expé­riences pas­sées quand on se lance dans une nou­velle his­toire d'amour, et je trouve ça par­ti­cu­liè­re­ment joli.

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