Self-​marriage : la revanche de la vieille fille

C’est fou ce qu’un rite peut dire de notre socié­té. Celui du self-​marriage, ou « mariage avec soi », sou­ligne nos contra­dic­tions lorsqu’il s’agit de céli­bat fémi­nin. Alors qu’il prône l’indépendance et l’amour de soi, il ren­force aus­si, selon certain·es, la norme conju­gale et la socié­té de consommation. 

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© Karolina Wojtas

Passer 25 ans sans la bague au doigt ne vaut plus l’étiquette de « Catherinette » ni l’obligation qui va avec la cou­tume, à savoir para­der en ville coif­fée d’un cha­peau vert et jaune, pour trou­ver un mari peu regar­dant à l’égard de ce grand âge. À la figure de la vieille fille hon­teuse aux accou­tre­ments cou­leur Brésil s’est sub­sti­tuée une femme seule, men­ton levé, en robe blanche et bou­quet fleu­ri en main. Car, pour célé­brer son céli­bat, il existe aujourd’hui un nou­veau rite : le self-​marriage (« mariage avec soi »). Pratique éga­le­ment connue sous le nom de « solo­ga­mie ». Les pre­mières céré­mo­nies connues sont célé­brées au début des années 2010 aux États-​Unis et au Royaume-​Uni par des femmes à la démarche fémi­niste. Depuis, la donne a chan­gé. On trouve des agences d’organisation de self-​marriage. La rap­peuse amé­ri­caine Lizzo en a fait son clip Truth Hurts, en 2017. Et il existe même des kits de tee-​shirts, des alliances et des « feuilles de route vers l’optimisme » estam­pillés « I mar­ried me », à com­man­der sur Internet. L’histoire du self-​marriage rap­pelle celle de Noël. Celle d’un rite plein de bons sen­ti­ments, par ailleurs empreint des névroses de notre socié­té libérale. 

"Le mariage est la seule célé­bra­tion de l’amour que nous connais­sons dans la socié­té occidentale"

Sophie Tanner, écrivaine

Au pre­mier abord, les argu­ments des heu­reuses tour­te­relles ont tout d’un mani­feste fémi­niste. Sophie Tanner est l’une d’entre elles. De son expé­rience, elle a publié un roman en 2019 : Reader, I mar­ried me ! (Eh, lec­teur. Je me suis mariée à moi-​même ! ). À Causette, elle en parle comme d’une « décla­ra­tion d’indépendance » post-​rupture. « Il m’avait trom­pée et je ne pou­vais m’empêcher de pen­ser que c’était de ma faute. Puis, un beau matin, je me suis réveillée opti­miste, en réa­li­sant que j’avais beau­coup de choses à célé­brer dans ma vie. On n’a pas besoin d’un homme pour vivre heu­reuse. » Le for­mat « mariage », et non pas anni­ver­saire ou fête lamb­da, est un « choix sub­ver­sif, explique-​t-​elle. Pour une femme, s’assumer et s’aimer publi­que­ment est une atti­tude contro­ver­sée ». Or, se justifie-​t-​elle, « le mariage est la seule célé­bra­tion de l’amour que nous connais­sons dans la socié­té occi­den­tale ». Le seul rite de pas­sage col­lec­tif à l’âge consi­dé­ré comme « adulte », aus­si. L’idée est éga­le­ment de bous­cu­ler la tra­di­tion judéo-​chrétienne. Il n’y a qu’à regar­der le por­teur d’alliance lors de la céré­mo­nie de Sophie Tanner. Il n’était autre que… son chien. 

“Performance fémi­niste” 

Grace Gelder, tren­te­naire à l’allure de Janis Joplin, est éga­le­ment l’une des pre­mières à s’être unie avec elle-​même, en 2014. Elle ren­ché­rit : « L’histoire du mariage est une his­toire de pos­ses­sion, de pro­prié­té mas­cu­line. » Son self-​marriage, soutient-​elle à Causette, lui a per­mis de prou­ver qu’elle « s’appartenait » à elle-​même. En robe cou­leur pas­tel, étole de four­rure blanche et pieds nus ornés de rubans beiges, devant une qua­ran­taine de convives, elle a pro­non­cé ses vœux face à un miroir. « Je pren­drai soin de moi avec excel­lence », a‑t-​elle juré. Elle consi­dère sa céré­mo­nie comme une « per­for­mance et une décla­ra­tion féministe ».

Pour ques­tion­ner la norme conju­gale, Polina Aronson y est allée fort. Cette socio­logue russe s’est, elle aus­si, auto­mariée. Mais en robe noire, lunettes de soleil, sur une scène de karao­ké, devant des dizaines de client·es inconnu·es, sa fille et son mari (car oui, elle était déjà mariée). L’objectif : « vivre » son sujet de recherche de l’intérieur, au-​delà de l’analyse. De l’expérience, la cher­cheuse res­sort très cri­tique. « Le self-​marriage, estime-​t-​elle, ren­force para­doxa­le­ment le dis­cours hété­ro, patriar­cal et mono­game selon lequel le mariage est le but de la vie. Il ne fait qu’entériner le fait que les femmes ont besoin du mariage pour accé­der à cer­tains pri­vi­lèges. » Polina parle d’expérience. Si elle a épou­sé son com­pa­gnon à 24 ans, c’est par uti­li­ta­risme assu­mé. C’était le seul moyen de le rejoindre lorsque lui a eu le droit d’aller vivre à Londres. « Nous, les femmes d’Europe de l’Est, sommes des citoyennes de seconde zone. En me mariant, j’ai accé­dé à la pre­mière zone et demie… » De la même manière que les com­mu­nau­tés LGBT demandent le droit au mariage pour être recon­nues, explique-​t-​elle, il s’agit donc pour les femmes solo­games de se marier pour être prises au sérieux. Passer du rang de Bridget Jones déses­pé­rée à celui de tren­te­naire talen­tueuse qui s’affirme devant ses proches. 

Mais le dis­cours du « self-​love », pour­suit Polina Aronson, est aus­si un pur pro­duit capi­ta­liste. Dans sa démarche de solo­ga­mie, elle s’est ins­crite à un « pro­gramme » de pré­pa­ra­tion au self-​marriage. Dix semaines de « cours » en ligne, pour 200 dol­lars (183 euros), déli­vrés par une coach cali­for­nienne, Dominique Youkhehpaz. « Une per­sonne intel­li­gente, qui s’y connaît en médi­ta­tion et en rites païens, recon­naît Polina, mais dont les tech­niques ne m’ont jamais convain­cue. » Elle a – entre autres – été invi­tée à s’écrire à elle-​même des poèmes d’amour, à « archi­ver » ses rela­tions (mettre les objets sym­bo­liques du pas­sé dans des sacs plas­tique pour les jeter) ou à par­tir en lune de miel. Ou encore d’autres pro­po­si­tions comme : « Invite-​toi à dîner, offre-​toi un cadeau…, énu­mère Polina Aronson. Tout le dis­cours propre au self-​marriage a pour but d’encourager la consom­ma­tion en “don­nant” aux femmes le “droit” de faire des choses nor­ma­le­ment illé­gi­times pour les femmes céli­ba­taires, comme aller au res­tau­rant seule. » Le self-​marriage n’est, selon elle, qu’une « semi-​révolte », che­val de Troie du modèle éco­no­mique occi­den­tal. Et de ponc­tuer, « le vrai punk, ce serait de dire “fuck le mariage de manière générale” ».

“Non-​amour” 

Son dis­cours rejoint celui de la socio­logue Eva Illouz. Dans son der­nier ouvrage, paru début février, La Fin de l’amour. Enquête sur un désar­roi contem­po­rain (éd. Seuil), elle voit la solo­ga­mie comme l’un des symp­tômes d’une socié­té du « non-​amour », où les liens amou­reux suivent un mar­ché sen­ti­men­tal, dont la règle géné­rale serait : plus on est indépendant·e, plus on a de valeur. Mais cette quête d’autonomie crée une « insé­cu­ri­té géné­ra­li­sée », écrit-​elle. « Par consé­quent, les agents sexuels apprennent à déve­lop­per des tech­niques pour défendre leur estime de soi, sou­la­ger leurs angoisses […], tout cela grâce aux mar­chés en pleine expan­sion du déve­lop­pe­ment per­son­nel, de la psy­cho­lo­gie et de la spi­ri­tua­li­té. » Une entour­loupe de plus, sou­tient Polina Aronson. « Je n’adhère pas à l’injonction à être auto­suf­fi­sante. Nous sommes tous inter­dé­pen­dants. Pour moi, la vraie alter­na­tive au mariage n’est pas dans l’indépendance for­ce­née, mais dans le poly­amour. »

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