VoB Nico M Rennes
Samedi 4 décembre aux Trans Musicales de Rennes, Voice of Baceprot sur scène. Firdda Marsya Kurnia à gauche, Widi Rahmawati à droite et Euis Sitti Aisyah au fond © Nico M.

Voice of Baceprot : quand voile rime avec trash metal

Les rockeuses indo­né­siennes Marsya, Widi et Sitti portent le hijab et jouent avec la même fureur que Rage Against The Machine. Rencontre avec l’une des sen­sa­tions des 43es Trans Musicales de Rennes, actuel­le­ment en tour­née en Europe.

Samedi 4 décembre, vers 1 heure du matin, un « girl band » peu com­mun met une claque aux fes­ti­va­liers des Trans Musicales de Rennes. Sur la scène du Hall 3 du Parc des expo­si­tions, trois musi­ciennes indo­né­siennes vêtues de noir, des bottes au hijab, défou­raillent un trash métal tech­nique et mélo­dique devant une foule esto­ma­quée. Le trio Voice of Baceprot, moyenne d’âge 21 ans, déjoue tous les pré­ju­gés. Firdda Marsya Kurnia (chant et gui­tare), Widi Rahmawati (basse) et Euis Sitti Aisyah (bat­te­rie) prouvent que l’on peut à la fois être musul­mane, prô­ner l’émancipation des femmes et hur­ler « Motherfucker ! » pour conclure une reprise ardente de Killing in the name, le brû­lot du groupe amé­ri­cain Rage Against The Machine.

La tour­née du com­bo indo­né­sien s’intitule Fight, Dream Believe. Un trip­tyque qui résume bien son par­cours. « Cela a été un long com­bat pour arri­ver jusqu'ici, raconte quelques heures avant le concert, Marsya, la plus bavarde des trois et sur­tout la plus à l’aise en anglais. C’était l'un de nos rêves les plus chers de jouer en Europe. Malgré les dif­fi­cul­tés, nous avons tou­jours gar­dé confiance en nous. » Originaires de Singajaya, un petit vil­lage d’une cen­taine d’âmes, à deux heures de route de la ville de Garut, dans la par­tie ouest de l’île de Java, ces pas­sion­nées de musiques extrêmes ont su bra­ver le conser­va­tisme sco­laire, les inter­dits paren­taux et la pres­sion d’une socié­té patriarcale.

Une décharge d’adrénaline en décou­vrant System of a Down

Dès le col­lège, dans un éta­blis­se­ment cora­nique tra­di­tion­nel, les trois ado­les­centes sont de fortes têtes qui n’hésitent pas à répondre à leurs pro­fes­seurs. Pour cana­li­ser leur éner­gie, elles sont priées d’intégrer le cours d’art dra­ma­tique diri­gé par le conseiller d’orientation, Ahba Erza. « Le but était de mon­ter une comé­die musi­cale, explique Marsya. Mais nous n’étions pas bonnes comé­diennes. On pre­nait plus de plai­sir avec les ins­tru­ments. Dans nos familles, per­sonne ne joue. C’est Ahba qui nous a fait décou­vrir la musique. » L’ordinateur por­table du prof’ sert de juke­box. Un jour, elles tombent sur le mor­ceau Toxicity, du groupe de hea­vy metal amé­ri­cain System of a Down. « Une décharge d’adrénaline », se sou­vient Marsya. Sa cama­rade Sitti s’enferme une semaine en stu­dio pour apprendre la par­tie de bat­te­rie. Les filles ont trou­vé leur voie. Une « voix bruyante » qui donne son nom au groupe qu’elles montent en 2014 – en soun­da­nais, « bace­prot » signi­fie « bruyant ». « L’école cherche uni­que­ment à faire de nous des robots obéis­sants, constate Marsya. Alors que chaque étu­diant à des talents et des rêves par­ti­cu­liers qui ont besoin d'être sou­te­nus. » Pour joindre le riff à la parole, elles écrivent School revo­lu­tion, une cri­tique acide du sys­tème sco­laire indo­né­sien qui abo­lit tout libre arbitre chez les élèves.

Les débuts du groupe ne sont pas simples. Les parents refusent que leurs filles fassent un bou­can d’enfer. Ils craignent que ces sons dis­tor­dus éloignent leur pro­gé­ni­ture de la foi. En Indonésie, qui compte 270 mil­lions d’habitants, 90 % de la popu­la­tion est musul­mane. En cachette, les trois irré­duc­tibles répètent et pro­gressent en repre­nant des mor­ceaux de leurs groupes pré­fé­rés : Metallica, Lamb of God, Slipknot… Jusqu’au jour où leurs parents les voient en live sur le pla­teau d’une télé­vi­sion locale. « Ma mère était furieuse et très embar­ras­sée, confie Marsya. Pour elle, le métal c’était du bruit, la musique du diable. »

Surprises des ques­tions des jour­na­listes français·es sur leur voile

Le métal est pour­tant un genre très appré­cié en Indonésie et compte de nom­breux groupes. Le pré­sident Joko Widodo reven­dique même publi­que­ment sa pas­sion pour le genre. Mais cette musique n’a pas tou­jours été bien vue par les auto­ri­tés, notam­ment dans la pro­vince ultra­re­li­gieuse de Banda Aceh, au Nord de Sumatra. Le suc­cès des filles de Voice of Baceprot leur a valu des menaces sur les réseaux sociaux. Au lieu de les cal­mer, cela n’a fait que ren­for­cer leurs convic­tions. God, allow me (please) to play music, l’une de leurs der­nières com­po­si­tions, aborde ain­si de front la ques­tion de la liber­té d’expression. « C’est une sorte de droit de réponse envoyé à ceux qui assi­milent le métal à une source de dis­trac­tion qui exerce une mau­vaise influence sur les esprits, com­mente Marsya. Certains estiment que cette musique doit être inter­dite aux femmes. C’est pour­quoi je chante ‘’Je ne suis pas une cri­mi­nelle, je ne suis pas une enne­mie". Je veux juste m'exprimer à tra­vers mes chan­sons. » Les textes enga­gés de Voice of Baceprot sont assé­nés en anglais et en soun­da­nais, une façon de tou­cher à la fois un public local et d’être com­pris par le plus grand nombre.

Pendant le concert, Marsya prend la parole pour s’étonner du nombre de jour­na­listes qui lui ont deman­dé l’après-midi pour­quoi elles portent le voile sur scène. « On a choi­si de le faire parce qu'on se sent bien avec, c'est un signe de beau­té et de paix. » Pour les musi­ciennes, l’Islam et le métal sont tout à fait com­pa­tibles. « La seule chose avec laquelle l'Islam n'est pas com­pa­tible ce sont les gens qui pré­tendent le contraire. » Marsya a l’art de la répar­tie. Avec ses cama­rades, elles militent avant tout pour la tolé­rance et le res­pect. Leur indo­ci­li­té musi­cale est avant une cri­tique salu­taire de la pres­sion sociale qui veut can­ton­ner en Indonésie les femmes au rôle d’épouse et de mère au foyer. « Nous sou­te­nons tout ce qui peut per­mettre aux femmes d'être indé­pen­dantes. Si c'est ça, être fémi­nistes, alors, oui nous sommes fémi­nistes. » Sa voi­sine, Sitti, approuve silen­cieu­se­ment. Elle porte à la cein­ture une pochette banane sur laquelle on peut lire en lettre colo­rées « Never nor­mal ». Un clin d’œil invo­lon­taire à la sin­gu­la­ri­té de Voice of Baceprot. « Être nor­mal, c’est ter­ri­ble­ment ennuyeux », confirme Marsya. A bon entendeur.

Voice of Baceprot est en concert le 9 décembre à l’Atelier des Môles, Montbéliard (Doubs).

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