IST : convaincre sur le pré­ser­va­tif, un sport d'endurance

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addic­tives.
Ici, le Dr Kpote raconte la dif­fi­cul­té du métier de pré­ven­tion à faire entendre aux lycéen·nes que le pré­ser­va­tif peut les sau­ver d'infections sexuel­le­ment trans­mis­sibles bénignes… Autant que du Sida.

kpote92
© F.Thielking /​Plainpicture

Le 18 juillet, Santé publique France a publié une étude inquié­tante démon­trant une mul­ti­pli­ca­tion par trois des IST (infec­tions sexuel­le­ment trans­mis­sibles) entre 2012 et 2016. Le chla­my­dia, bac­té­rie qui kiffe les ados, et les infec­tions à gono­coques, plus connues sous la déno­mi­na­tion fort élo­quente de « chaude-​pisse », sont par­ti­cu­liè­re­ment visées. Selon les infor­ma­tions trai­tées, la tranche d’âge la plus tou­chée est celle des 15–24 ans, les jeunes femmes étant les plus expo­sées. Cerise sur le tré­po­nème (bac­té­rie res­pon­sable de la syphi­lis pour les non-averti·es), on peut aus­si évo­quer le grand retour de la vérole (autre petit nom de la syphi­lis), qui fait plus que poin­ter le bout de son chancre avec quatre à cinq cents nou­veaux cas diag­nos­ti­qués par an. Dès publi­ca­tion de l’info sur la Toile, de nom­breux haters ont incri­mi­né les migrant·es africain·es venu·es jusque dans nos bras infec­ter nos fils et nos com­pagnes, nous ren­voyant aux années sombres du sida où la conta­mi­na­tion était tou­jours le fait de l’autre, l’étranger, le tox, le pédé. Force est de consta­ter que les temps changent, pas les boucs émissaires.

Mais lais­sons là le racisme viral et reve­nons au cœur du sujet : une baisse signi­fi­ca­tive de l’utilisation des pré­ser­va­tifs. Comme j’aime à le signa­ler aux jeunes, on ne va pas créer une police de la capote qui ver­ba­li­se­rait, sous les draps, tout ce qui bouge à décou­vert. La peur a fonc­tion­né un temps, au plus fort de l’épidémie de sida, mais aujourd’hui, ses res­sorts semblent rouillés. Pour ne pas faire dans la morale anxio­gène, j’affirme aux ados que la prise de risque est rece­vable à condi­tion qu’elle soit éclai­rée, par­ta­gée et non subie, ce qui est loin d’être le cas à leur âge ! Je ne manque jamais, bien sûr, d’en lis­ter les consé­quences, invi­tant à tem­pé­rer toute
vel­léi­té de trompe-la-mort.

Sur les réseaux, beau­coup de parents se plaignent d’une absence d’éducation
sexuelle auprès des jeunes, mais les mêmes qui la réclament une fois le nez dans les IST étaient par­fois les pre­miers à dis­cré­di­ter notre pas­sage dans le bahut de leurs mor­pions. Adieu zézette et zizi ! Nous sommes pro­fon­dé­ment désolé·es de vous apprendre que pour pré­ve­nir intel­li­gem­ment, on doit men­tion­ner le vagin, le pénis, l’anus, lis­ter des pra­tiques sexuelles variées, dénon­cer le por­no sans capotes visible par tous, rap­pe­ler qu’une bonne par­tie de jambes en l’air peut se conclure chez le gyné­co ou le der­ma­to. Pour être effi­cace, il faut faire dans le concret et pas dans le registre buco­lique de la cigogne qui ferait ger­mer des gosses dans les roses et les choux bio. On a beau pro­po­ser des pré­ser­va­tifs depuis les années 1980, la pré­ven­tion n’est pas une science exacte. Savoir ne signi­fie pas faire. Avoir ne veut pas dire uti­li­ser. De nom­breux freins existent à l’utilisation des capotes, et ce n’est pas juste une his­toire d’information, même si on réclame depuis des lustres l’application de la loi qui pré­voit trois séances par an de la sixième à la ter­mi­nale. Lorsqu’on inter­roge les jeunes sur les rai­sons de leur non-​utilisation du pré­ser­va­tif, certain·es tentent un « la flemme, c’est trop cher », argu­ment aus­si­tôt démon­té par l’infirmière qui en dis­tri­bue gra­tui­te­ment toute l’année. La weed, le tabac, les der­nières Nike sont rare­ment ration­nées quand le latex l’est. Logique, à un âge où la prise de risques est valo­ri­sée et le fait de prendre soin de soi vu comme une fra­gi­li­té. Le site Onsexprime.fr a réper­to­rié les pires excuses pour ne pas uti­li­ser un pré­ser­va­tif. Du clas­sique « moins de sen­sa­tions », très exa­gé­ré pour des novices, on passe au « ça fait déban­der », qui peut être une vraie réa­li­té peu ver­ba­li­sée. Toutefois, un gar­çon à Villemomble (Seine-​Saint-​Denis) a dai­gné nous éclai­rer
sur sa tech­nique per­so : « Tu demandes à ta meuf de twer­ker nue pour t’exciter. Et toi, tu enfiles le truc en la matant pour res­ter dur. »

Effectivement, mettre une capote à deux, scé­na­ri­ser la pose, peut pré­ser­ver de ce
fameux coup de mou pénien tant redou­té par le mâle en herbe, inféo­dé à l’injonction
érec­tile. La com­pli­ci­té dédra­ma­tise l’instant et favo­rise l’utilisation. Si certain·es
jeunes se pro­tègent lors du pre­mier rap­port, une fois qu’ils et elles se sont inti­me­ment découvert·es, ils et elles ont ten­dance à être moins obser­vants avec le temps. Et si l’un ou l’une avait été contaminé·e avant ? Et si l’un ou l’une l’était depuis la nais­sance ? Je sur­prends des regards inter­ro­ga­teurs entre couples qui pré­sagent de bons débats à la cafèt et de tests à venir.

À Ivry (Val-​de-​Marne), j’avais ren­con­tré un mec beau­coup plus radi­cal sur le sujet,
en mode « Call of au plu­mard » : « Ma copine-​cochon [sic], je la ter­mine à balles réelles [sans capotes]. Les mecs qui baisent avec des balles à blanc [avec des capotes], ce sont des bal­tringues. » Ce genre de mecs qui jouent à la rou­lette russe avec les virus, je les fais grim­per à 120 bat­te­ments par minute avec des his­toires de cul qui se sont ter­mi­nées en cendres au Père-​Lachaise. Une fois désar­més, ils demandent où se faire tester.

Dans les couples hété­ros, les sté­réo­types de genre s’invitent au moment de la
négo­cia­tion du pré­ser­va­tif et impactent la déci­sion ou non de se pro­té­ger. Certains
gar­çons, édu­qués en bons mâles domi­nants, exa­gèrent les codes d’une viri­li­té qui les
pré­dis­pose à une prise de risques sexuels. Que ce soit pour tirer à « balles réelles » ou sim­ple­ment pour affi­cher leur maî­trise des choses de la vie en se reti­rant avant
éja­cu­la­tion, ils vont jouer la par­ti­tion du « même pas peur ». En géné­ral, ils ont
bien inté­gré en cours de SVT que, bio­lo­gi­que­ment, les filles sont les plus expo­sées
et, du coup, ils s’estiment immunisés.

Certaines filles, elles, mises sous pres­sion par les « for­ceurs », ne se sentent pas
légi­times, voire en capa­ci­té de refu­ser un rap­port non pro­té­gé. Le fait de les main­te­nir dans l’ignorance de leurs corps et de leurs propres choix sexuels nuit gran­de­ment à leur san­té affec­tive ! Au moment de la négo du pré­so, cette vul­né­ra­bi­li­té les met en dan­ger puisqu’elles finissent par accep­ter ce qu’elles vou­laient refu­ser. Travailler sur l’égalité et la légi­ti­mi­té de chacun·e à choi­sir et vivre plei­ne­ment sa sexua­li­té, c’est œuvrer à la réduc­tion des risques sexuels bien plus qu’en balan­çant des tonnes de latex à la sor­tie des lycées.

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