Musique 2000

K. Maro, Nuttea, Vitaa : ces artistes des années 2000 qui ont révo­lu­tion­né le féminisme

Il n’y a pas que Beyonce qui puisse se targuer d’être féministe. On l’ignore trop souvent mais, au tournant du millénaire, des tubes français ont charrié avec leurs refrains cadencés un mouvement égalitaire de fond, participant à leur manière à la révolution des rapports hommes-femmes. Décryptage.

Tu m’oublieras - Larusso 
Contre la charge émotionnelle

Année 98. Titanic fait un carton, les Français·es découvrent la semaine de 35h et le pays remporte sa première coupe du monde de football. Mais surtout, un ovni musical débarque sur les ondes : Tu m’oublieras de Larusso. Dans son - seul et unique - tube, Larusso explore sans détour le thème de la rupture amoureuse. « Tu oublieras / Tous ces jours, tout ce temps / Qui n'appartenaient qu’à nous », s'alarme la chanteuse, exposant ici ses souvenirs amoureux.

On note parmi eux « l’amour qu’[iels faisaient] n’importe où », « les sourires, les regards qui parlaient d’éternité », « le premier rendez-vous » mais aussi « le soleil que [ses] mains faisait naître dans les [siennes] ». Tu m’oublieras est une chanson certes triste mais aussi engagée, qui dénonce la charge émotionnelle. Car ici, c’est bien la femme qui porte le poids des souvenirs de la relation passée. On retrouve chez Larusso l’argument théorique de la sociologue américaine Arlie Russel Hochschild qui, en 1983, développe le concept de « travail émotionnel ». Dans les pas de l’Américaine, la politologue islandaise Anna G. Jónasdóttir met des mots sur les maux de Larusso (et les nôtres) : « Dans les couples hétérosexuels, les femmes expriment leur amour en prenant soin de l’autre, tout en sacrifiant leurs propres besoins. L’homme se nourrit de cette relation pour prendre sa place dans le monde extérieur, plutôt que de retourner à sa partenaire une attention réciproque. » Face à cela, Larusso trouve son indépendance en répondant avec aplomb : « No more love ». 

Elle te rend dingue - Nuttea
Contre le carcant du couple

En cette année 2000, la France parle encore en francs, le bug informatique planétaire n’a pas eu lieu et en décembre, une loi va être votée pour que les infirmières scolaires puissent prescrire la contraception d’urgence. Avec Un Signe du temps, son troisième album, le Guadeloupéen Nuttea rencontre le grand public et ses morceaux passent en boucle sur la FM. Parmi eux, Elle te rend dingue (poom-poom short) qui, derrière ses apparences de chanson calibrée pour faire danser les jeunes gens dans les boums, recèle en elle la subversivité d’une ôde à la puissance féminine. Ici, tels Salomé et sa chevelure ensorcelant Hérode, c’est la femme et son micro-short qui ont le pouvoir sur les hommes, lesquels aiment à perdre la raison (« Le temps s’est arrêté ici depuis que tu n’es plus là »). 

Dans une interview donnée à Konbini en 2021, Olivier Lara de son vrai nom raconte que la chanson s’est écrite pour les besoins d’un projet dont la commande était « un truc lover mais toasté ». Pari réussi notamment grâce au clip, qui met en scène un Nuttea prêt à se pendre devant le refus de sa belle (et de son poom poom short) de céder aux avances du « lover » pour qui la lune « ne brille plus ».

« Elle te rend din-din-dingue / Quand elle a son poom-poom short (short) », chante Nuttea, donnant à voir une héroïne qui séduit à l’insu de son plein gré -  « Et ton problème c’est simplement qu’elle s’en moque » - reléguant ainsi la figure de la femme fatale manipulatrice dans le siècle que l’on vient de quitter. Au XXIème siècle, nous dit l’artiste, les femmes winnent (du verbe winner) dans leur short (sho-ort) avant tout pour elles-mêmes. Et que ce soit clair, « des filles comme elles ne se domptent pas ». Un évident écho à la célèbre phrase de Simone de Beauvoir « la femme est tout ce que l’homme appelle et tout ce qu’il n’atteint pas », que Nuttea a forcément lue, comprend-on en écoutant le titre.

Toutes les femmes de ta vie – L5
Contre l'essentialisation de « la femme »

C’est 2001, le délai d’IVG est porté à 12 semaines en France et, dans le monde, le XXème siècle s’effondre en même temps que les tours du World trade center. Une bande de jeunes chanteuses vient de remporter Popstar et cherche à remplacer les Spice girls dans le cœur des Français·es avec Toutes les femmes de ta vie : un hymne féministe brandi à la barbe de ceux qui voudraient enfermer nos individualités dans un éternel féminin. Absolument non !, nous disent Alexandra, Coralie, Marjorie, Claire et Louisy, en revendiquant une féminité multiple et affranchie de ses chaînes : « Toutes les femmes de ta vie / En moi réunies / Ton âme sœur, ton égérie / Parfois ta meilleure ennemie / Toutes les femmes de ta vie / Glamour ou sexy / L’héroïne de tes envies / Je suis toutes les femmes, tu vois, toutes les femmes de ta vie. »

La puissance du message des L5 sur l’autodétermination des individus femmes fait écho à des textes aussi fondamentaux qu’Une Pièce à soi de Virginia Woolf ou encore au Regard féminin d’Iris Brey : bravant la domination du regard masculin pour proposer un autre angle (« L’amour a tellement de visages / À toi d’ouvrir les yeux / Est-ce que tu envisages ? »), les L5 deviennent maîtresses de leur propre récit et identification. Ne craignant pas la radicalité de leur positionnement, elles disent aux hommes qu’elles sont entières et que c’est à prendre ou à laisser pour ceux que cela effraierait : « Si tu fermes les yeux / Regarde en toi / Regarde un peu tout ce que tu perds. » Magistral.

Femme like U - K. Maro
Contre les stéréotypes de genre

2004. On légifère sur les signes religieux ostentatoires à l’école et Pink TV, la première chaîne gay du pays, commence à diffuser en octobre. Le Canado-libanais K. Maro déboule sur les ondes et enflamme la France avec son (unique) tube Femme like U, une ode à la sensualité électrique de deux corps (et « deux vies, deux voix ») qui se rencontrent. 

À l’instar du Vicomte de Valmont séduisant l’ingénue Cécile pour qu’elle se livre dans Les Liaisons dangereuses, K. Maro en appelle à la générosité de son interlocutrice : « Donne-moi ton coeur baby, ton corps baby / Donne-moi ton bon vieux funk / Ton rock, baby, ta soul baby. » On le voit, l’homme moderne qu’incarne l’artiste ne désire pas tant le corps que l’esprit (et donc l’intelligence) de sa belle, puisque, assume-t-il, il a « [sa] soul dans [ses] veines ». 

Surtout, K. Maro crie au monde son souhait d’être guidé sur le chemin de la vie par sa compagne quand il dit : « Je veux une femme like U / Pour m’emmener au bout du monde / Une femme like U, hey, hey ». En acceptant de confier sa route au leadership féminin, le chanteur se rapproche du propos de l’autrice Lucie Azema dans son ouvrage Les femmes aussi sont du voyage : « Les femmes étant historiquement des êtres captifs, le voyage est l’un des moyens les plus symboliques pour qu’elles s’affranchissent de leur condition : voyager est toujours pour la femme un acte fondateur ; c’est dire “je vais où je veux, je ne suis qu’à moi”. » On remercie K. Maro de se poser ici en allié de l’émancipation féminine par l’aventure globe-trotter.

Confessions Nocturnes - Diam’s feat Vitaa 
L'invention de la sororité

C’était en 2006. Deezer n’existe pas encore, on achète des cd à la Fnac et Chirac est toujours président. Dans la rue, les jeunes se mobilisent en masse contre le contrat première embauche (CPE) et sur le terrain, Zizou brise les espoirs des Français·es en assénant son mythique coup de boule à Marco Materazzi en finale de la Coupe du monde. Et tout ce temps, sur NRJ et MTV, une chanson passe en boucle, Confessions Nocturnes. « Mel, assieds-toi, faut qu’j’te parle… », fredonne Vita, s’adressant à Diam’s, aka Mélanie dans le civil. La première confie à la seconde avoir « passé [sa] journée dans le noir », et pour cause, « [son] mec se tape une autre femme » (ouais). Quid de l’autre femme ? Elle s’appelle Andy, c’est une fille de la nuit et elle a un mec qui vit sur Saint-Denis.

Dans un incroyable élan sororal, les meilleures amies se lancent alors dans une épopée vengeresse contre l’homme infidèle que l’on peut voir ici comme le symbole du patriarcat. « Être sœur, c’est être, ensemble, plus fortes », souligne l’autrice féministe Chloé Delaume dans son ouvrage collectif Sororité. Et c’est le cas ici : « Donne-moi une clé, donne-moi sa plaque que je la raye sa BM / que je la crève sa BM, que je la saigne comme il te blesse sa BM / Si tu savais comme j’ai la haine », rappe Diam’s en soutien à son amie effondrée. « La sororité est l’arme collective la plus utile et la plus nécessaire, elle permet aux femmes de s’allier et de lutter ensemble », affirme encore Chloé Delaume. C’est donc armées de cette puissante sororité, que les comparses débarquent dans la chambre 203 de d’hôtel où se trouve les amant·es. « T’es pas un homme, t’es qu’une victime / T’as un problème avec ton slip ou quoi ? », demande Diam's à l’homme « qui vient de briser [son] amie ».

Dans la voiture du retour, c’est Vitaa – après avoir écouté le répondeur du mec de Diam’s - qui fait comprendre à cette dernière, qu’elle aussi « [elle va] passer [ses] journées dans le noir. » Comme Chloé Delaume qui « [s’est rendu] compte [qu’elle] ne [pouvait] lutter contre le patriarcat en restant isolée », Diam’s et Vitaa se sont unies, ensemble, face à la violence des hommes. Confessions Nocturnes est résolument L'hymne des femmes du XXIème siècle

Les filles adorent - PZK
Écouter la voix des femmes

En 2009, Barack Obama devient le premier président noir des États-Unis pendant que Nicolas Sarkozy tombe dans les vapes en plein jogging. On ne serait pas surpris·es que la bande-son passant dans ses écouteurs au moment du drame chantonne « Les filles adorent être au top de leur forme Pour nous autres, nous les hommes faire du sport… » de PZK (pour « Petits zizis klan », ce qui montre bien que ces gars-là n'ont pas peur de déconstruire leur virilité).

Impossible de ne pas voir dans le tube une allégeance à la somme féministe Our Bodies, Ourselves, ce manuel pratique portant sur le corps des femmes rédigé par un collectif de féministes américaines. Ouvrage majeur qui a connu de multiples rééditions, son troisième chapitre, intitulé « Plaisirs à obstacles », parle de sexualité féminine et souligne que cette dernière est « la force vitale à l’intérieur de nous (...) si puissante et sacrée qu’on doit la traiter avec le plus grand respect. » D’où le fait que les femmes préfèrent « j'te fais l'amour » à « j'te baise » comme le décrypte si bien PZK. 

Être une femme - Michel Sardou
Contre les inégalités salariales

2010. Entre le tremblement de terre à Haïti et les premiers frémissements du printemps arabe, c’est une vibration bien française qui fait bouger l’Hexagone, le remake d’Être femme de Michel Sardou. Une truculente deuxième version pour deux fois plus d’engagement ! 

Féministe de première heure, le chanteur sortait dans les Eighties ce tube mythique dans lequel il défendait pour la gente féminine le droit d’exercer le métier de leur choix : « être un général d'infanterie, rouler des patins aux conscrits » ou encore « s'installer à  la Présidence et de là faire bander la France ». Déjà à l’époque, le chanteur réalisait l’exploit de lier deux thématique majeures de la lutte pour l’égalité des genres : le plafond de verre et la libération sexuelle. Chapeau l’artiste.

Trente ans plus tard, ce grand défenseur des droits des femmes revient avec un titre éponyme, réécrit pour coller à l’air du temps. Dorénavant, « les femmes sont des hommes à temps plein, fini les revendications, c'qu'elles ont voulu, maintenant elles l'ont ». Mais, en fin analyste des formes retorses que peut prendre la violence symbolique, Michel a bien saisi que « question salaire, ça n'va pas mieux, celui d'un homme coupé en deux, on les enfume de parité, mais qui promet l'égalité ». Anticipant la multiplication des grèves contre les inégalités salariales qui prendront place à la fin des années 2010, Sardou a définitivement tout de la pythie.

Le clou du spectacle arrive avec une fin savoureusement satyrique, où il propose aux femmes fatiguées de « retrouver l'adresse du type gâché dans leur jeunesse, un homme gentil qu'elles ont laissé au bord des occasions manquées, refaire sa vie, et pourquoi pas, être une femme et belle à la fois ». Une paraphrase osée mais réussie de la pensée de Gloria Steinem, selon qui « plus une culture est patriarcale et polarisée en termes de genre, plus elle valorise la romance ».

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