Capture decran 2023 12 04 a 2.10.53 PM
© Théâtre des Mathurins

Noémie de Lattre : "A 40 ans, je me suis enfin posé la ques­tion du plaisir"

La comé­dienne et humo­riste revient avec un nou­veau spec­tacle, L'harmonie des genres, sur les sté­réo­types, #MeToo et le plai­sir fémi­nin. Entretien.

Causette : Ce nou­veau one woman show évoque des thèmes très variés, com­ment l'avez-vous conçu ?
Noémie de Lattre :
Ce n'est pas un spec­tacle qui rentre dans des cases. Et jus­te­ment, ça tombe bien puisque le but, c'est de défon­cer les cases. Mais déjà, sur la forme, c'est un seule en scène, où, en fait, je suis avec trois musi­ciennes. Donc on est quatre en scène. Il y a de la musique, du chant, de la danse, du stand- up, du mani­feste et du théâtre. Il y a des pas­sages émou­vants, d'autres drôles, d'autres enga­gés. Donc c'est vrai­ment très pro­téi­forme. Pour le fond, j'ai vrai­ment essayé d'envisager ce spec­tacle comme un outil, un soin et un guide. J'ai tou­jours réflé­chi à com­ment faire du bien aux gens." Qu'est-ce que je peux mon­trer sur scène qui fasse que, quand les gens repartent, ils aient le cou­rage d'entreprendre, d'oser, de se sen­tir libres, de regar­der le monde dif­fé­rem­ment ? Comment ins­pi­rer les gens ?".

Causette : Quelle est votre défi­ni­tion du fémi­nisme ?
N. de L. :
C'est un huma­nisme comme les autres. C'est-à-dire que si tu estimes que tous les êtres humains doivent être libres et égaux, alors tu es huma­niste. Si tu estimes que les femmes sont des êtres humains, tu es fémi­niste. C'est aus­si simple que ça. C'est consi­dé­rer que les femmes ne sont pas des indi­vi­dus de seconde zone, pas des sous-​hommes, ni le deuxième sexe. C'est un mot qui ne devrait même pas exis­ter et qui devrait être inclus dans l'humanisme. Mais, effec­ti­ve­ment, de la même manière qu'il y a des luttes anti­ra­cistes ou anti-​validistes, il y a des luttes fémi­nistes pour défendre ce point pré­cis de l'humanisme qui est l'égalité des genres. 

De la matrice à la "patrice"

Causette : Dans le spec­tacle, vous dites que l'on vit dans un monde d'hommes, dans une "patrice". Kezako ?
N. de L. : Je dois ce terme à une inter­naute, je ne sais pas si elle se recon­naî­tra et mal­heu­reu­se­ment, à l'époque, je n'ai pas gar­dé son nom. J'avais fait une vidéo dans mon bain où je par­lais de l'idée de la matrice : en com­men­taire, elle avait dit "Bah non, du coup, pas matrice, patrice." Et je m'étais dit "Mais bien sûr, c'est tel­le­ment brillant." Les mots ont de l'importance. Donc c'est impor­tant de dire que là, c'est vrai­ment une "patrice", c'est-à-dire que c'est un sys­tème patriar­cal qui nous fuck le cer­veau. La matrice, ça peut être une matrice pour faire un plâtre, pour faire une sculp­ture, ça peut être plein de choses. Mais en tout cas, pour par­ler de ce sys­tème andro­cen­tré, binaire et sexiste qu'est le patriar­cat, alors oui, "patrice", ça a beau­coup de sens.

Causette : Dans ce cas, quel serait votre monde idéal ?
N. de L. :
C'est un peu ce que j'explique à la fin du spec­tacle : ima­gi­ner une huma­ni­té unie. Si on dit qu'il y a les Noirs et les Blancs, les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les grands et les petits, les gros et les minces, soit une vision binaire et pola­ri­sée du monde, for­cé­ment, on crée une oppo­si­tion. C'est méca­nique. Alors que si on dit qu'on est une huma­ni­té, que c'est un conti­nuum, que c'est quelque chose qui est uni, har­mo­nieux, qui est un et qu'on est un point, un indi­vi­du… Comme il n'y a plus d'altérité, il n'y a plus d'altercations possibles. 

Causette : Avez-​vous bon espoir, dans ce sens ?
N. de L. : Aucun espoir, non. En tout cas, de mon vivant, je ne pense pas… Mais en revanche, je pense que si on n'a pas fait péter la pla­nète avant, oui, on va y arri­ver. Et je suis per­sua­dée que tous ces gens, dans le monde occi­den­tal, qui se battent contre les droits des femmes, seront un jour vus comme ridi­cules. L'Histoire va les dézin­guer. C'est d'ailleurs ce qui me per­met de mettre ma colère au bon endroit. Si j'avais l'impression que c'était à moi de tout chan­ger, je serais dévo­rée par la colère. Là, je sais que ces gens ont vrai­ment fon­da­men­ta­le­ment tort, que tout le monde le sait plus ou moins consciem­ment et que l'Histoire ne leur par­don­ne­ra pas. Un jour, il y aura une prise de conscience : "Vous ima­gi­nez ? Vous ima­gi­nez qu'on pen­sait que c'étaient les jeunes filles qui étaient res­pon­sables des mau­vais com­por­te­ments des jeunes gar­çons ? Vous ima­gi­nez que les femmes étaient moins payées que les hommes ? Vous vous ren­dez compte que quand tu étais une femme, tu n'étais pas libre ?". Si tu regardes le monde dans lequel on vit avec un œil exté­rieur, un œil d'extraterrestre, tu te dis "On est barges."

Causette : Cela va être pro­gres­sif ?
N. de L. :
C'est ça, exac­te­ment. Il faut quand même savoir que moi, quand je suis née, l'avortement n'était pas auto­ri­sé. Nos mères n'ont pas eu le droit de vote quand elles ont eu 18 ans. Nos mères, c'est pas la pré­his­toire. Effectivement, on vient d'un temps où les femmes n'avaient pas de compte en banque, pas de ché­quier, pas le droit de tra­vailler, pas le droit de voter, pas le droit de por­ter des pan­ta­lons. Donc oui, heu­reu­se­ment que ça avance. Mais c'est vrai que je suis encore fas­ci­née d'avoir un pré­sident de la République qui dit "Le mas­cu­lin fait le neutre." Mec, dans quel monde vis-tu ? 

"Le genre est un continuum"

Causette : Dans le spec­tacle, vous évo­quez les sté­réo­types de genre, celui de l'homme fort et de la femme douce et fra­gile, qu'est-ce qui vous agace le plus là-​dedans ?
N. de L. : Ce qui m'agace le plus dans les codes gen­rés féminin/​masculin, ce n'est pas un code en par­ti­cu­lier, c'est le prin­cipe même de ces codes. C'est-à-dire que, juste parce que tu as un zizi ou une zézette, tu es cen­sé être comme-​ci ou comme-​ça, tu as droit à ci ou à ça, tu es cen­sé faire ci ou faire ça. Encore une fois, cela me semble une aber­ra­tion totale. On voit très bien d'où ça vient, on connaît l'histoire, on sait pour­quoi ça s'est ins­tal­lé comme ça. Mais pour l'instant, au niveau natio­nal, la déci­sion n'est même pas prise de lut­ter contre les sté­réo­types de ce genre. Ils sont conti­nuel­le­ment entre­te­nus. Le monde est comme ça, c'est comme ça. Un papa, une maman, une fille, c'est fémi­nin, un gar­çon, c'est mas­cu­lin. Non, vrai­ment non. Il faut arrê­ter avec ça. Pour moi, il y a l'idée d'un conti­nuum, c'est-à- dire que d'un côté, il y a l'homme très viril et d'un autre côté, la femme très fémi­nine. Et qu'entre les deux, chaque indi­vi­du peut se per­mettre de bou­ger. Les per­sonnes, cis ou trans, dans leurs attri­buts, leurs qua­li­tés, leurs com­por­te­ments, peuvent choi­sir pour toute la vie, à cer­tains moments de leur vie, ou en fonc­tion de telle ou telle per­sonne, de se dépla­cer sur ce spectre. 

Causette : Dans votre spec­tacle, vous par­lez du mou­ve­ment #MeToo et de la remise en cause de la parole des vic­times : qu'est-ce que cela dit de notre époque ?
N. de L. : Effectivement, on a enten­du des voix dire "Mais c'est pas nous, on n'a rien fait. Mais pour­quoi les hommes ?". Moi, ce que j'entends, c'est la peur. La peur panique de l'inconnu, une peur panique de petits gar­çons, de perdre ses pri­vi­lèges, de chan­ger de monde qui est un truc fina­le­ment très humain, bien sûr. Bien sûr que c'est ça la réac­tion de base. Bien sûr que c'est com­pli­qué de recon­naître ses pri­vi­lèges. Bien sûr que c'est com­pli­qué de partager.

Causette : Dans le texte, vous met­tez aus­si à jour vos contra­dic­tions en disant que vous aimez quand même les hommes.
N. de L. : Les contra­dic­tions, c'est le tra­vail… Moi, j'ai 45 balais, donc déjà, ça fait 45 ans de vie dans ce monde-​là, d'éducation, de dres­sage gen­ré, plus, avant ma nais­sance, des siècles et des siècles de "patrice", c'est super dur. Tu ne peux pas, en cla­quant des doigts, chan­ger des réflexes. On a été ber­cés, abreu­vés, dro­gués par des images de domi­na­tion mas­cu­line et de sou­mis­sion fémi­nine, par des rap­ports de force, par l'avilissement des femmes, par ce qu'on appelle la culture du viol qui nous rend accep­table, voire dési­rable, ces rap­ports de force non consen­tis pour la plu­part. C'est mons­trueux. Mon ima­gi­naire, c'est-à-dire même mon inti­mi­té, même mes rêves sont empreints de ces images- là. Ça met du temps, de créer d'autres modèles. C'est pour ça que chaque film, chaque pièce de théâtre, chaque vidéo récente qui pro­pose d'autres modèles est émi­nem­ment poli­tique, néces­saire, révolutionnaire.

"On ne parle pas du plai­sir des femmes"

Causette : D'ailleurs vous dites avoir vrai­ment décou­vert le plai­sir à qua­rante ans…
N. de L. :
En fait, à qua­rante ans, ce n'est pas que j'ai décou­vert le plai­sir, c'est que j'ai décou­vert que je ne m'étais jamais posé la ques­tion du plai­sir, ce qui n'est pas pareil. C'est-à-dire que je pense que si je n'avais pas eu de plai­sir, je me serais inter­ro­gée plus tôt. Là, il se trouve que la chance m'a don­né un corps qui me donne beau­coup de plai­sir. Mais, en revanche, je me suis ren­due compte que ça fai­sait 25 ans que je ren­trais dans les rela­tions sexuelles avec une seule idée en tête, plaire et satis­faire. Que pour moi, un rap­port sexuel, c'était ça. Que jamais je ne me disais "Cool, je vais kif­fer. J'ai envie de ça." Jamais une seule fois je n'avais pen­sé à mon plai­sir, à mes dési­rs et à mes fan­tasmes, à ce que j'aimais et à ce que je vou­lais. Jamais. J'avais réus­si à tra­ver­ser 25 ans de vie sexuelle sans ça parce qu'on n'en parle jamais. On n'en parle pas à l'école, ni dans l'éducation sexuelle, ni dans le por­no, mains­tream. On ne parle pas du plai­sir des femmes, du désir des femmes. On ne parle pas du point de vue des femmes. Et les hommes ne sont pas non plus édu­qués à ça. Même les plus géné­reux, les plus gen­tils, les plus bien­veillants. Parce qu'il y en a plein qui m'ont deman­dé "Qu'est-ce que tu veux ? Est-​ce que ça te va ?". Plein. Mais je n'étais pas capable de leur répondre. Je n'entendais même pas la ques­tion. Mille fois, j'ai répon­du "Oui" sans me deman­der si ça m'allait. Et oui, ça a été un choc quand je me suis ren­due compte de ça et que j'ai com­men­cé à m'interroger sur ce que je vou­lais et sur ce que j'aimais. Par exemple, je ne me suis plus jamais épi­lée la chatte depuis ce moment- là. Plus jamais. Pareil pour ces nanas, dont j'ai fait par­tie, qui ne peuvent pas du tout avoir une rela­tion intime avant d'être pas­sées chez elle et de s'être net­toyées inté­gra­le­ment à l'eau de Javel. Toutes ces petites choses qui, en plus, de ce que ça coûte concrè­te­ment, en argent, en temps, en éner­gie, sont des petites choses qui ont voca­tion à t'éloigner encore plus du prin­ci­pal, c'est-à-dire juste kiffer.

"Ce spec­tacle m'a fait un bien fou"

Causette : A la fin du spec­tacle, vous dites espé­rer que vos bles­sures puissent nous ser­vir : cela fait du bien. Le spec­tacle vous fait-​il du bien aus­si ?
N. de L. :
Oui, ce spec­tacle, il m'a fait un bien fou à deux niveaux. Déjà, dans l'écriture. Toutes les recherches que j'ai faites sur moi, sur les femmes en géné­ral, m'ont énor­mé­ment éclai­rée, elles m'ont fait faire un gros che­min sur moi-​même. Il y a même un moment où j'ai dû sus­pendre l'écriture parce que ça a occa­sion­né des prises de conscience per­son­nelles tel­le­ment fortes que j'avais besoin de faire ce travail-​là pour moi, avant de pou­voir en faire un objet artis­tique et uni­ver­sel. Quand j'ai repris l'écriture, c'était encore plus solide et encore plus assu­mé, donc c'était super. Le deuxième béné­fice qui est hal­lu­ci­nant, c'est quand je le joue. Parce qu'effectivement, les réac­tions sont dingues. Vraiment, les gens rient, applau­dissent, mais il y a un côté mili­tant. Il y a des com­men­taires, il y a de l'émotion. Il y a des gens qui reviennent pour la deuxième ou troi­sième fois, donc qui connaissent cer­taines des cho­ré­gra­phies et des paroles. Je me sens tel­le­ment utile. Vraiment, hyper sou­vent, je me dis "OK, je peux mou­rir. J'ai ser­vi à quelque chose."

noemie de lattre 1688723513

L'harmonie des genres, Théâtre des Mathurins à Paris et en tour­née à Lyon, Bordeaux, Lille…

Partager
Articles liés
Cledat Petitpierre Poufs aux sentiments ©Yvan Cledat

Nos cinq recos de fes­ti­vals féministes

Théâtre, danse, ciné­ma… Causette vous recom­mande cinq fes­ti­vals cultu­rels enga­gés pour pas­ser la fin de l’hiver. Amiens Europe-​Feminist Futures Festival, Amiens, du 18 au 26 janvier © DR L’Amiens Europe-​Feminist Futures Festival...

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.