Caroline Estremo, le rire sanitaire

Avec ses vidéos tru­cu­lentes et son spec­tacle à suc­cès, elle soigne les réflexes des zygo­ma­tiques de mil­liers de Français·es. Dans un tout autre genre, l'ex-infirmière aux urgences et humo­riste Caroline Estremo mon­te­ra les marches du fes­ti­val de Cannes le 9 juillet pour son rôle dans La Fracture, de Catherine Corsini.

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Caroline Estremo © Studio Happytosee

Qu'elle raconte un rendez-​vous gyné­co – « Aïe, ça fait mal ! Attention c'était mon col, pas un ticket à grat­ter ! » – ou qu'elle campe un infir­mier – « Moi, la tenue taille 0, elle me va super bien. Enfin, remarque, elle me bloque un peu au niveau du biceps » -, Caroline Estremo fait rire avec ses mimiques et son char­mant accent dans lequel roule un tor­rent de cailloux. A 33 ans, l'ancienne infir­mière aux urgences du CHU de Toulouse semble avoir trou­vé sa voie, celle de la comé­die, et se régale de faire rire les gens après les avoir soi­gnés. Une tran­si­tion natu­relle pour la Toulousaine qui n'était pas la der­nière à faire des blagues en salle de pause, tant, explique-​t-​elle à Causette, « il y a le besoin d'exorciser tout ce qu'on voit pas­ser aux urgences d'agressivité par­fois ou de détresse face à la mala­die ou à la mort. » Et Caroline, qui vient de publier Salle de pause (édi­tions First), une auto­bio­gra­phie dans laquelle elle retrace son par­cours des blocs opé­ra­toires aux estrades qui accueillent son one-​woman show, a tou­jours été de celles à « uti­li­ser l'humour comme un bou­clier pour dépas­ser les dif­fi­cul­tés de la vie ».

Un jour de 2016, déman­gée par le sou­ve­nir de son rêve d'enfant – deve­nir comé­dienne -, la jeune infir­mière publie une vidéo de huit minutes (une éter­ni­té eu égard aux actuels stan­dards de l'économie de l'attention sur Internet !), face camé­ra, sur Youtube. Dedans, elle y raconte com­ment elle a cla­qué la porte de ses études de droit, subi­te­ment appe­lée par une voca­tion altruiste, pour deve­nir infir­mière, comme sa mère. « Je suis allée en stage, et je me suis ren­du compte qu'il y avait une coquille, s'amuse celle qui rap­pelle que le salaire à l'entrée dans la pro­fes­sion est de 1 600 euros par mois. Mais j'ai insis­té. J'ai bien vu qu'elles tiraient toutes la gueule, qu'elles étaient toutes en dépres­sion. Et concrè­te­ment, elles rou­laient toutes en Clio, j'aurais dû avoir un "doubt". »

La vidéo touche dans le mille, avant tout la com­mu­nau­té des infir­mières et des per­son­nels soi­gnants des urgences, qui se la par­tagent en masse. Des médias la contacte, la jeune femme est lan­cée. Caroline Estremo n'avait aucune inten­tion de faire pas­ser un mes­sage poli­tique, mais, en choi­sis­sant de faire rire en par­lant de son métier, elle ne peut s'empêcher de por­ter un regard acerbe sur ses condi­tions de tra­vail. « J'ai tou­jours dit que je n'étais pas porte-​parole de reven­di­ca­tions, affirme-​t-​elle quand Causette sou­lève la ques­tion. Mais c'est un fait, les infir­mières sont débor­dées et mal payées, je ne dis rien de nou­veau. J'essaie sim­ple­ment d'amener ces obser­va­tions par l'humour, pour que le mes­sage passe, après, les gens en font ce qu'ils veulent. » Très vite, le franc-​parler de cette jolie brune aux yeux noirs immenses et aux tâches de rous­seur pro­non­cées fait recette. 

Faire rire et dédramatiser

Aujourd'hui, l'humoriste est sui­vie par plus de 46 000 per­sonnes sur Instagram, « des soi­gnants avant tout, leur amou­reux ou amou­reuse, mais aus­si par de plus en plus de gens qui ne sont pas liés au milieu ». De temps à autres, elle par­tage à sa com­mu, ses « petits chats », ain­si qu'elle les sur­nomme, des mor­ceaux d'intimité où appa­raissent la femme de sa vie « Elo » et leur fille Erika, née d'une PMA en Espagne. Surtout, elle a mon­té le spec­tacle Infirmière sa mère, qui devait tour­ner en 2020 avant que la pan­dé­mie de Covid ne s'abatte sur la scène.

Dans la lignée de la vidéo qui l'a faite connaître, Infirmière sa mère est une cathar­sis dro­la­tique d'un métier-​courage où tra­vailler relève sou­vent du sport de com­bat. Dans son auto­bio­gra­phie Salle de pause, la comé­dienne raconte d'ailleurs ces moments où les équipes doivent gérer des gens alcoo­li­sés qui n'hésitent pas à défé­quer devant les infirmier·ères pour faire part de leur mécon­ten­te­ment quant au manque de rapi­di­té du ser­vice. En confron­ta­tion, les semaines de prin­temps 2020 où la jeune femme – qui avait dit au revoir à l'hôpital début 2020 pour se lan­cer défi­ni­ti­ve­ment dans la car­rière de comé­dienne – n'a pas hési­té à reve­nir tra­vailler pour ren­for­cer les équipes du CHU durant la pre­mière vague pan­dé­mique, lui ont parues presque calmes. « Pour accueillir au mieux les patients coro­na­vi­rus, la direc­tion de l'hôpital avait envoyé toute la "bobo­lo­gie" aux cli­niques de la ville, se souvient-​elle. Par ailleurs, le sud-​ouest a été très épar­gné par la pre­mière vague, com­pa­ré au nord et à l'est de la France. Donc cette période a certes été flip­pante car, comme tout le monde, nous ne savions pas com­ment nous pro­té­ger de ce virus incon­nu, mais rela­ti­ve­ment calme chez nous. » La jeune femme pro­fite de ce retour dans les cou­loirs de l'hôpital pour conti­nuer à faire rire et « dédra­ma­ti­ser » la pan­dé­mie, en publiant sur son compte Instagram des pas­tilles « Merci Coco », dans les­quelles elle relaie les incon­grui­tés de l'organisation des uni­tés Covid telles que racon­tées par ses fol­lo­wers en pre­mière ligne ou des perles de patient·es, comme ce couple qui emmène son enfant à l'hôpital pour cause de Covid sans se pro­té­ger tout en étant eux aus­si por­teurs du virus.

Aujourd'hui, le Covid semble loin der­rière Caroline Estremo. On lui demande si, en tant qu'infirmière, elle a déjà été chal­len­gée par des anti-​vax com­plo­tistes pénibles, mais non, les « petits chats » sont par­ti­cu­liè­re­ment bien­veillants (et c'est sans doute pour ça qu'elle les appelle ain­si). Tout au plus, se remémore-​t-​elle, « le truc le plus méchant qu'un inter­naute m'ait dit, la vanne était excep­tion­nelle, c'est : "On pour­rait faire atter­rir un avion sur son nez". J'ai rigo­lé autant que j'ai été vexée. »

Des salles de pause aux salles de ciné

Caroline et son nez de carac­tère viennent de reprendre la scène là où ils l'ont lais­sée (les dates de la tour­née sont ici). Et, mieux, elle s'apprête à mon­ter, le 9 juillet, les marches du fes­ti­val de Cannes, rien que ça ! La jeune femme a en effet décro­ché un petit rôle dans La Fracture, aux côtés de Valeria Bruni-​Tedeschi, Marina Foïs et Pio Marmaï. Le film de Catherine Corsini sélec­tion­né en com­pé­ti­tion offi­cielle s'inspire d'un évé­ne­ment de mai 2019, dans lequel plu­sieurs manifestant·es gilets jaunes avaient fait irrup­tion avec fra­cas dans la Pitié-​Salpêtrière à Paris pour se pro­té­ger de la police. Repérée en tant que pro­fes­sion­nelle médi­cale sachant jouer par la cas­teuse, Caroline Estremo a dû ran­ger ses blagues au pla­card pour réa­li­ser un autre rêve d'enfant : faire du cinoche. « J'avais fait un peu de théâtre durant mon ado­les­cence, mais jouer au théâtre est très dif­fé­rent de jouer dans un one-​woman show ou de faire du ciné­ma, détaille la comé­dienne. Le tour­nage était exi­geant mais fan­tas­tique. Catherine Corsini tenait à ce que les scènes médi­cales soient les plus réa­listes pos­sibles, et deman­dait aux pro­fes­sion­nels médi­caux comme moi qui jouaient de ne pas hési­ter à dire s'il y avait des choses inco­hé­rentes, qui rele­vaient plus de la série amé­ri­caine que de notre quo­ti­dien de soi­gnant. Là où j'ai été le plus à l'aise (rires), c'est les scènes de colère contre les patients insup­por­tables, ça, je le tenais bien ! »

Un jour, elle le sait, le per­son­nage d'infirmière sera un peu usé des planches, et il fau­dra pas­ser à autre chose. « Ça tombe bien, j'ai plein d'idées ! »

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Salle de pause, de Caroline Estremo, aux édi­tions First

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