05 Stage Man
© M.Henry

Déconstruis avec les stars

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addictives. 

Quand le CSA m’a contac­té pour être juré dans l’émission Déconstruis les sté­réo­types avec les stars, j’ai cru à un canu­lar télé­pho­nique de Radio Baba. Mais la lec­ture du pilote m’a confir­mé qu’on était bien au CSA et non chez Hanouna. La prod, en s’inspirant d’une ancienne émis­sion de télé-​réalité, vou­lait attri­buer à des stars sélec­tion­nées pour leur sexisme avé­ré un « Cause tou­jours ! » ou un « La ferme, célé­bri­tés ! » qui sta­tue­rait de leur ave­nir à l’antenne. « Avec leurs vannes pour­ries, ces couillons sont en tête des tren­ding topics sur Twitter. Faut inver­ser la ten­dance », m’a lâché le patron du « gen­darme de l’audio-visuel », Roch-​Olivier Maistre, visi­ble­ment sur la sel­lette.
Sur le pla­teau, alors que je me pré­sen­tais au groupe, un type, lunettes rouges au bout du nez, m’a cou­pé en éruc­tant : « Mais enfin, M. Kpote, c’est insup­por­table, votre atti­tude ! Vous vous pré­sen­tez à nous alors même qu’on ne vous connaît pas ! » En véri­fiant son patro­nyme sur le script, j’ai répon­du : « M. Praud, il va fal­loir vous débar­ras­ser de cette manie de cou­per la parole à vos invité·es. Vous fai­siez moins le man­ter­rup­teur quand vous inter­vie­wiez les foot­bal­leurs ! »
Le mot « man­ter­rup­teur » à peine pro­non­cé, j’ai eu droit à un shits­torm réac aus­si fort que si je m’étais poin­té en hijab à l’anniv de Julien Odoul au parc Astérix. Utiliser un angli­cisme de fémi­na­zie pour dia­bo­li­ser une atti­tude somme toute logique a fait hur­ler un dénom­mé Naulleau : « En vous écou­tant, j’ai une pen­sée pour Camilla Läckberg, Caroline De Haas, Laélia Véron et autres aya­tol­lettes du fémi­nisme : on ne naît pas pénible, on le devient. » Catégoriser les femmes selon un cri­tère de péni­bi­li­té tein­té d’une aya­tol­lah­pho­bie gen­rée était osé. Comme j’évoquai la dis­cri­mi­na­tion inter­sec­tion­nelle, le mec a tra­duit « sexe et sec­tion­nel », dénon­çant ma loyau­té à la cen­sure cas­tra­trice. Je l’aurais bien invi­té à poser ses « couilles sur la table », mais j’ai trop d’estime pour Victoire Tuaillon pour lui faire livrer en Uber Eats des rognons de coq à la sauce miso. Heureusement, dans l’oreillette, on me souf­flait que « La ferme, célé­bri­tés ! » l’emportait pour virer du pla­teau ce nar­va­lo de Naulleau. 

Quelle nou­nou s’était gau­che­ment assise sur leur châ­teau Playmobil pour jus­ti­fier une telle haine vis­cé­rale des femmes ?

Le sexisme bien inté­gré dont ces mecs fai­saient preuve pre­nait sûre­ment racine dans une expé­rience trau­ma­tique de l’enfance. Quelle nou­nou s’était gau­che­ment assise sur leur châ­teau Playmobil, quelle affreuse can­ti­nière leur avait ser­vi du céle­ri rémou­lade, quelle mère avait osé les pri­ver de téton pour s’émanciper, pour jus­ti­fier une telle haine vis­cé­rale des femmes ? Je les inter­ro­geais à ce sujet quand un drôle de type avec le même regard exor­bi­té que Gollum a sou­pi­ré : « Depuis la série Hélène et les Garçons, l’objectif péda­go­gique n’est plus “Tu seras un homme mon fils”, mais plu­tôt “Tu seras une femme mon fils”. » Le petit Zem de CNews fai­sait un AVC, un acci­dent vas­cu­laire du chibre, avec une forte tumé­fac­tion du canal phal­lo­cra­tique. Je lui ai sug­gé­ré de se mettre en « Pose », his­toire de tra­vailler son inclu­si­vi­té, mais il a pré­tex­té que le voguing était un truc « de noirs et de pédés ». Dans l’oreillette, on m’a souf­flé : « Qu’il cause tou­jours, mais à condi­tion de se faire soi­gner ! » J’ai récla­mé un véto pour le faire piquer.
Après une pause, on est pas­sé au cas 2R, Riolo et Rothen, com­men­ta­teurs sur RMC Sport et rois de la blague façon gros rouge qui tache. Ils évo­quaient la plainte pour viol dépo­sée contre Neymar. « Je m’attendais à ce que ce soit un avion de chasse. C’est de la deuxième divi­sion », a dit Riolo au sujet de la plai­gnante. Rothen a sur­en­ché­ri : « Il peut avoir tout ce qu’il veut et il a pris une ligue 2. » J’ai deman­dé au reste du groupe si évo­quer le phy­sique d’une vic­time de viol leur sem­blait des pro­pos adap­tés. Un dénom­mé Moix a répon­du que, qu’on soit en ligue 1, 2 ou du LOL, seules les jeunes gam­bettes valaient le dépla­ce­ment : « Je ne vais pas vous men­tir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extra­or­di­naire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extra­or­di­naire du tout. » S’étaient-ils regar­dés dans la glace, tous ces quin­quas dépres­sifs et pré­sen­tant tous les signes du syn­drome de jeu­nisme sexuel où le cœur bat au rythme du Viagra ? Un vété­ran du petit écran est entré dans le débat : « Dans ma géné­ra­tion, les gar­çons recher­chaient les petites Suédoises qui avaient la répu­ta­tion d’être moins coin­cées que les petites Françaises. » Pivot, qui avait pas­sé sa vie le nez dans les roberts, des Suédoises débon­naires aux dic­tion­naires, avait la nos­tal­gie d’une époque où on n’avait pas à ter­gi­ver­ser pour embal­ler. J’ai pro­fi­té de son revi­val ado pour rap­pe­ler au groupe qu’il y avait un âge du consen­te­ment entre adultes et mineurs, fixé à 15 ans.
Un cer­tain Finkie s’est fen­du d’un « Je n’aime pas le foot­ball fémi­nin. Ce n’est pas comme ça que j’ai envie de voir des femmes. » « La ferme ! » a ful­mi­né Virginie, une des scriptes bien vénère. « Faites chier avec vos décla­ra­tions à la Kong ! N’importe quel connard rou­gi à l’alcool, chauve à gros bide et look pour­ri peut se per­mettre des réflexions sur le phy­sique des filles, des réflexions désa­gréables s’il ne les trouve pas assez pim­pantes ou des remarques dégueu­lasses s’il est mécon­tent de ne pas pou­voir les sau­ter. Ce sont les avan­tages de son sexe. » Il y a eu un silence de plomb, juste trou­blé par un « Et gna­gna­gna et gna­gna­gna » de Finkie en toile de fond. Les mecs étaient sur la pente des­cen­dante, la fameuse Despentes.
Le petit Zem, pour se ras­su­rer, a lais­sé par­ler sa « sora­li­té » avec un « le salaud est l’homme pré­fé­ré des femmes » sans y croire vrai­ment. Pivot reli­sait Le Deuxième Sexe en siro­tant une Spendrups, sa binouze sué­doise pré­fé­rée. Accusés de pro­mou­voir la culture du viol, Riolo et Rothen ont reçu une mise à pied, un comble pour des foo­teux. J’ai sur­pris Finkie en train d’essayer de com­man­der sur Amazon, avec son Nokia à cla­pet, le bou­quin de l’ex-internationale de foot Mélissa Plaza. Après un der­nier « La ferme, célé­bri­tés ! », j’ai ren­du mon tablier. Déconstruire avec ce genre de stars rele­vait de la télé-​virtualité. Ces mecs appar­te­naient bien au passé. 

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