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Salomé par Franz von Stuck, 1906. CC BY-SA

Salomé : iti­né­raire d’une enfant trans­for­mée en jeune fille impu­dique

Causette s’associe au site The Conversation, qui regroupe des articles de chercheur·euses de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et per­met à des médias de repu­blier les textes. Nous vous pro­po­sons ci-​après un article du pro­fes­seur d'histoire ancienne Christian-​Georges Schwentzel, de l'Université de Lorraine, sur le mythe acco­lé à une figure his­to­rique dont parle la Bible, la jeune Salomé.

Christian-​Georges Schwentzel, Université de Lorraine

Parmi les arché­types fémi­nins issus de l'Antiquité plé­bis­ci­tés par la pop culture ces der­nières années, on compte Cléopâtre, les Amazones, ou encore Aphrodite. Mais Salomé, héroïne sul­fu­reuse adu­lée jusqu'au début du XXᵉ siècle, est tom­bée dans un oubli rela­tif. Une injus­tice qu'il convient de répa­rer !

Les évan­giles nous racontent la mise à mort de saint Jean‑Baptiste à l’issue d’un fameux ban­quet où aurait dan­sé Salomé, vers 29 apr. J.-C. La fête devait célé­brer l’anniversaire d’Hérode Antipas, grand-​oncle de la jeune fille et tétrarque, c’est-à-dire gou­ver­neur de quelques ter­ri­toires du sud du Proche-​Orient pour le compte des Romains. La danse de Salomé se déroule dans l’une des for­te­resses d’Antipas, sans doute à Machéronte ou Machaerous, que Flaubert, dans Hérodias, l’un des Trois Contes publiés en 1877, situe très jus­te­ment « à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône ».

Une tête cou­pée comme prix d’une danse

Antipas avait fait arrê­ter et empri­son­ner Jean‑Baptiste, pré­di­ca­teur très popu­laire dont les vio­lentes dia­tribes contre l’ordre éta­bli auraient pu ali­men­ter une révolte. Jean‑Baptiste s’était aus­si ren­du cou­pable d’insultes pro­fé­rées à l’encontre d’Hérodiade ou Hérodias, épouse d’Antipas, qui n’avait de cesse, pour cette rai­son, de récla­mer de son mari la mise à mort de l’insolent pro­phète. Mais Antipas hési­tait, car il savait que Jean était « un homme juste et saint », lit-​on dans l’évangile selon Marc (Mc 6, 20).

C’est alors que l’anniversaire d’Antipas offrit à Hérodiade le jour pro­pice pour par­ve­nir à ses fins. L’épouse du tétrarque y assiste en com­pa­gnie de sa fille, Salomé, née d’un pré­cé­dent mariage. Au cours du ban­quet, « la fille de cette Hérodiade vint exé­cu­ter une danse et elle plut à Hérode et à ses convives » raconte Marc (Mc 6, 22). Le tétrarque, pour la remer­cier, lui fait ce ser­ment : « Tout ce que tu me deman­de­ras, je te le don­ne­rai, serait-​ce la moi­tié de mon royaume ».

Alors, Salomé, sous l’influence de sa mère, exige « sur un plat, la tête de Jean le Baptiste ». Le tétrarque n’ose refu­ser, afin de ne pas se dédire devant ses invi­tés. Il envoie sur le champ un garde déca­pi­ter Jean‑Baptiste dans sa pri­son. Et Salomé reçoit la tête qu’elle remet à sa mère.

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Portait Saint-​Jean de la cathé­drale de Rouen.Salomé danse sur les mains lors du ban­quet d’Antipas. A droite, elle remet la tête de saint Jean‑Baptiste à Hérodiade.
La danse de Salomé a‑t-​elle eu lieu ?

Cette célèbre danse a peut-​être bien eu lieu. Cependant, comme le fait remar­quer l’historien Harold W. Hoehner, les évan­giles n’attribuent à la per­for­mance de Salomé aucune conno­ta­tion éro­tique.

Née vers 18 apr. J.-C., la prin­cesse ne devait d’ailleurs être alors qu’une très jeune fille, âgée de seule­ment onze ou douze ans.

Le terme grec qui la désigne dans les évan­giles est kora­sion : un dimi­nu­tif neutre de korè (« jeune fille »). Non seule­ment le mot kora­sion évoque une fillette, mais il la prive aus­si de toute fémi­ni­té. La danse de Salomé n’a donc rien d’un strip-​tease, à moins de sup­po­ser que Marc et Matthieu aient manié l’ironie. Dans un sens équi­valent à « brin de fille », kora­sion aurait pu, par anti­phrase, dési­gner une femme agui­chante. Mais cette hypo­thèse paraît peu vrai­sem­blable dans les évan­giles où toute fami­lia­ri­té est dépla­cée.

À l’origine du thème de la danse de Salomé, il n’y eut donc peut-​être rien de plus que la démons­tra­tion de danse d’une enfant, à l’occasion de l’anniversaire de son grand-​oncle.

Salomé méta­mor­pho­sée en fille impu­dique

Salomé se méta­mor­phose en figure éro­tique, envi­ron trois siècles après la rédac­tion des évan­giles, dans le 16e ser­mon (Pour la décol­la­tion de Saint Jean‑Baptiste) de saint Augustin.

Elle y exhibe sa poi­trine au cours d’une danse effré­née : « Tantôt, elle se courbe de côté et pré­sente son flanc aux yeux des spec­ta­teurs ; tan­tôt, en pré­sence de ces hommes, elle fait parade de ses seins. »

À lire aus­si : La « femme dan­ge­reuse », cette construc­tion cultu­relle

C’est ain­si que Salomé est deve­nue une jeune fille impu­dique et fatale. À l’instar d’autres figures com­pa­rables dans les socié­tés patriar­cales, elle incarne un péril fémi­nin contre lequel les hommes doivent se pré­mu­nir.

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Le ban­quet d’Hérode, par Cranach l’Ancien (1531), Hartford, Connecticut. Wikimedia
Le des­tin excep­tion­nel d’une dan­seuse fan­tas­mée

Saint Augustin se fit, bien mal­gré lui, le pro­mo­teur de l’exceptionnel des­tin de Salomé dont la condam­na­tion se trans­for­ma bien­tôt en fan­tasme. La danse de la jeune fille connut un immense suc­cès à par­tir du Moyen Âge. Sur le tym­pan du por­tail Saint-​Jean de la cathé­drale de Rouen, que Flaubert connais­sait bien, une Salomé acro­ba­tique se contor­sionne, tête en bas et jambes en l’air.

Au XVe siècle, le peintre Benozzo Gozzoli figure une ado­les­cente fière qui n’hésite pas à regar­der Antipas droit dans les yeux. Médusé, le tétrarque a la main droite immo­bi­li­sée sur le cœur, tan­dis que, de l’autre, il serre un cou­teau de cui­sine dres­sé au-​dessus de la table du ban­quet, dis­cret sym­bole phal­lique sug­gé­rant son exci­ta­tion.

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La danse de Salomé, par Benozzo Gozzoli (1461), National Gallery of Art, Washington. CC BY

Pleine d’assurance, Salomé l’est aus­si chez Cranach l’Ancien (1531) : elle n’a nul­le­ment l’air impres­sion­née par la tête san­gui­no­lente qu’elle porte dans un plat, comme le tro­phée de sa vic­toire, tan­dis qu’Antipas esquisse un geste de dégoût. Cranach met en valeur l’opposition entre la beau­té fière de Salomé et le tétrarque, repré­sen­té comme un gros per­son­nage à l’air lour­daud. Il joue éga­le­ment sur le contraste entre l’élégance de la jeune vierge et le visage du pro­phète déca­pi­té, mêlant éro­tisme et cruau­té en une œuvre qu’on peut qua­li­fier de sadique.

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La danse des sept voiles, par Gaston Bussière (1925). CC BY
Le dédou­ble­ment de la menace fémi­nine

En 1877, lorsque Flaubert publie Hérodias, l’un de ses Trois Contes, il se sou­vient de la contor­sion­niste du tym­pan de la cathé­drale de Rouen. Il s’inspire aus­si de ses propres expé­riences, notam­ment en com­pa­gnie des dan­seuses Kuchuk Hanem et Azizeh qu’il a connues en Égypte.

Le per­son­nage de Salomé exprime à la fois l’attrait et la ter­reur que pro­voque en lui le pou­voir de séduc­tion. La décol­la­tion du saint sym­bo­lise la cas­tra­tion de l’homme alié­né par le désir.

Un désir qui ensor­celle et brouille tout juge­ment, sus­ci­té par la simple vue de par­ties du corps fémi­nin : « Un bras nu s’avança, un bras jeune, char­mant ». Le phy­sique de la jeune fille est frag­men­té. Ses diverses par­celles ou carac­té­ris­tiques contri­buent à allu­mer la convoi­tise du spec­ta­teur : « les arcs de ses yeux, les cal­cé­doines de ses oreilles, la blan­cheur de sa peau ».

Le vête­ment est lui aus­si détaillé, sur­li­gnant la chair qu’il rend encore plus attrayante : « un voile bleuâtre lui cachant la poi­trine et la tête », des « cale­çons noirs », de « petites pan­toufles en duvet de coli­bri ». Flaubert exprime une sorte de féti­chisme de la parure fémi­nine orien­tale et agui­chante. Une ima­ge­rie reprise plus tard au ciné­ma : voyez ci-​dessous la danse de Brigid Bazlen en Salomé dans le film King of Kings de Nicholas Ray (1961)

Bien que le titre du conte ne se réfère qu’à Hérodias, l’œuvre est construite sur un dédou­ble­ment de la menace fémi­nine à tra­vers les figures étroi­te­ment connec­tées de la mère maque­relle, véri­table maî­tresse de céré­mo­nie, et de sa fille, non moins redou­table, en tant qu’exécutante du scé­na­rio mater­nel. C’est ain­si qu’Antipas tombe dans les filets de ces deux femmes fatales : la mani­pu­la­trice et l’ensorceleuse.

L’idole déchue

Après Flaubert, Salomé peuple encore l’imaginaire occi­den­tal pen­dant quelques décen­nies. En 1891, Oscar Wilde invente le thème de la danse des sept voiles pour sa pièce de théâtre, Salomé, bien­tôt mise en musique par Richard Strauss (1905). La figure de Salomé atteint alors son apo­gée artis­tique.

À lire aus­si : Wonder Woman peut-​elle être à la fois sexy et fémi­niste ?

Plus tard, elle est incar­née au ciné­ma par quelques actrices sul­fu­reuses comme Rita Hayworth en 1953 (Salomé de William Dieterle) ou Brigid Bazlen (King of Kings de Nicholas Ray, 1961). En 1988, Imogen Millais-​Scott joue par­fai­te­ment le rôle de la loli­ta effron­tée dans Salome’s Last Dance de Ken Russell.

Mais, dans la seconde moi­tié du XXe siècle, la fas­ci­na­tion du grand public pour la dan­seuse biblique se dis­sipe au pro­fit de nou­velles icônes fémi­nines plus contem­po­raines et posi­tives, voire res­sen­ties comme « fémi­nistes ».

Salomé n’est plus vrai­ment une idole de notre temps.

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article ori­ginal.


Note de Causette : On trouve tout de même une irrup­tion de Salomé rela­ti­ve­ment récente dans la pop culture, avec cette chan­son de Pete Doherty subli­mant la vision de Wilde.

Contacté par Causette, Christian-​Georges Schwentzel a décou­vert le titre et com­mente : « On y retrouve, en effet, un cer­tain nombre de thèmes "salo­méens" : danse, fas­ci­na­tion, feu, cha­leur… Le chan­teur par­vient à créer une atmo­sphère par­ti­cu­lière : mélange de fas­ci­na­tion et de tris­tesse ? ou de nos­tal­gie ? Et puis il y a une cer­taine cruau­té iro­nique avec Salomé deman­dant la tête d'Isadora Duncan ! »

The Conversation
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