Au lycée Gutenberg de Créteil, un dis­tri­bu­teur gra­tuit de pro­tec­tions hygié­niques bio

Dans une trentaine de lycées d’Île-de-France, la Région a installé des distributeurs de protections périodiques bio. Une initiative qui change un peu les règles du jeu, pour les filles comme pour les garçons.

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Le distributeur Changeons les règles installé au lycée Gutenberg de Créteil © DR

La boîte métallique d’un beau bleu de Sèvres ne dépare pas dans le couloir du lycée Gutenberg de Créteil (Val-de-Marne). Au contraire, elle répond au rouge pétant de l’extincteur situé non loin de là. « Après tout, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de matériel d’urgence », dir en souriant Ouria Moisy, l’infirmière de l’établissement. Et pour cause : le fameux distributeur bleu affichant le hashtag #ChangeonsLesRègles, du nom de l’initiative de la Région Île-de-France pour lutter contre la précarité menstruelle, contient des serviettes hygiéniques et des tampons bio, de la marque finistérienne Marguerite et Compagnie, mis·es gratuitement à la disposition des élèves depuis la rentrée. Le lycée, comme trente et un autres, fait partie du projet expérimental #ChangeonsLesRègles mené depuis la rentrée de septembre.

Lire aussi l Précarité menstruelle : ça bouge enfin !

Le lycée Gutenberg n’a sans doute pas été choisi au hasard. « Notre établissement compte 50 % de boursiers, souligne la proviseure, Isabelle Leforestier. Sans tomber dans le misérabilisme, il s’agit d’un public plutôt défavorisé. Et sur nos 1 200 élèves, nous comptons 60 % de filles. » Une supériorité numérique qui s’explique par certaines filières proposées par le lycée, traditionnellement choisies par un public féminin : une filière pro Accompagnement, soins et services à la personne (ASSP), une autre Sciences et techniques sanitaires et sociales (STSS), mais aussi une formation qualifiante d’aide-soignante et une autre diplômante de puéricultrice. Auparavant, serviettes et tampons étaient disponibles à l’infirmerie ou à la vie scolaire. « Or les bureaux n’étaient pas toujours ouverts, admet la proviseure. Avec le distributeur, il n’y a plus besoin de taper à la porte. C’est un facilitateur. »

Alors qu’on s’imaginait que l’objet allait prendre place dans les toilettes des filles, il a été installé devant l’infirmerie. Une façon d’éviter les dégradations, mais pas seulement. Ouria Moisy revendique ce choix, qui concorde avec la discrétion avec laquelle on vit ses règles à l’âge de l’adolescence. Elle désigne le couloir désert qu’on n’aperçoit pas de la cour et situé à distance de la salle des professeur·es comme de la vie scolaire. « En passant par ici, il suffit de monter un petit étage pour gagner les toilettes », justifie-t-elle. L’emplacement permet aussi à l’infirmière de réapprovisionner plus facilement le distributeur et de capter l’air du temps en matière de protections périodiques. Les filles peuvent en effet choisir entre des serviettes et des tampons avec applicateurs. Elle a choisi de ne pas en proposer sans. « Elles sont encore dans la découverte de leur corps et introduire un tampon avec les doigts, cela ne leur convient pas trop, explique Ouria Moisy. Mais si elles en souhaitent, j’en mets à leur disposition à l’infirmerie. » Quant au match tampons/ serviettes, il est remporté haut la main par ces dernières. « On est encore sur une génération serviettes », estime Ouria Moisy. Est-ce lié à la fameuse légende de l’hymen percé par un Tampax qui fait court toujours dans les cours de collège et de lycée ? L’infirmière le range au rayon des « hypothèses possibles », mais y adjoint également la peur du tampon oublié au fond du vagin, voire des deux parce qu’on a omis d’enlever le premier…

En tout cas, le système fonctionne puisque Ouria Moisy le réapprovisionne chaque semaine, « de vingt pièces environ ». Cela n’étonne pas Marine. Déléguée des élèves, elle avoue dépanner souvent des copines en rade de protections. « Et il faut bien avouer que c’est gênant de demander à quelqu’un », complète Hélène, sa camarade. Surtout quand on doit mener sa quête auprès de trois ou quatre copines avant que l’une d’elles puisse fournir la sacro-sainte serviette. Mais au-delà de cette aide ponctuelle, il y a aussi ces jeunes filles pour qui l’achat de protections est tout sauf évident. Pour des raisons économiques, bien sûr. Sans que cela soit immédiatement identifiable. « On peut avoir des élèves qui auront tous les signes d’intégration – le jean ou la manucure à la mode –, mais qui souffriront de cette précarité menstruelle, souligne Ouria Moisy. Si on constate qu’elles ont des problèmes pour payer leurs transports ou les repas à la cantine, on peut se douter que les fonds peuvent manquer pour les produits d’hygiène. » Mais la raison de cette précarité peut se nicher ailleurs. L’infirmière évoque « ces familles où c’est le père qui va faire les courses et où la jeune fille n’ose pas lui demander de lui prendre un paquet de serviettes ». Marine raconte cette copine vivant seule avec son père et qui, quand elle s’est ouverte sur ses besoins, lui a répondu : « Prends du papier toilette, c’est pareil ! »

Les garçons, justement… Hélène ouvre les yeux grands comme des soucoupes : « J’ai un copain qui ne savait pas ce qu’étaient les règles ! Le distributeur a permis qu’on en parle. » Élève de première, Alexandre est plus au fait du cycle féminin, mais admet que la présence de l’objet lui a fait réaliser « à quel point le problème [de difficulté d’accès aux protections, ndlr] était courant. C’est bien que le lycée s’en empare. » La sonnerie retentit, les élèves commencent à s’égayer. À l’approche des vacances de Noël, une ambiance presque alanguie règne sur le lycée. Dans la cour, Fatoumata, Lina, Séphora, Lisa et Martine grappillent quelques minutes de récréation avant de rejoindre leur classe. Toutes n’étaient pas au courant de l’installation du distributeur. « Pour communiquer, j’attends de voir la décision du Conseil de vie lycéenne, explique Ouria Moisy. L’information circule déjà, mais je laisse les élèves cogiter pour voir s’il faut passer uniquement par une communication orale ou orale et écrite via Pronote. Nous ferons le point en janvier. » Déjà informées ou pas, les filles du petit groupe accueillent unanimement la nouvelle avec joie. « C’est bien parce que si tu es tachée au lycée, on va te regarder… Les règles, c’est tabou », note Séphora. Preuve qu’avec le distributeur, si une bataille a été gagnée, la guerre des mentalités ne l’est pas encore tout à fait.

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