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Emma Oudiou (©Youtube)

Avec son docu­men­taire "Suite", l'ancienne ath­lète Emma Oudiou dénonce les vio­lences sexuelles dans l'athlétisme

Emma Oudiou, ancienne spé­cia­liste de demi-​fond, donne la parole à cinq ath­lètes vic­times de vio­lences sexuelles dans le milieu de l'athlétisme dans son docu­men­taire Suite. Elle revient pour Causette sur la genèse de son tra­vail et sur l'urgence à agir pour bri­ser l'omerta au sein du monde sportif.

À seule­ment 27 ans, Emma Oudiou, spé­cia­liste du 3000 m steeple, une course de demi-​fond, a par­ti­ci­pé à une dizaine de cham­pion­nats de France, d'Europe et du monde. Si l'ancienne ath­lète de l'équipe de France a rac­cro­ché les chaus­sures à pointes en décembre 2021, elle n'a pour autant pas arrê­té de réflé­chir au milieu dans lequel elle a évo­lué pen­dant de nom­breuses années. Et aux vio­lences qu'elle y a subies. En 2018, la jeune femme avait por­té plainte contre un entraî­neur pour agres­sion sexuelle, avant que l'affaire ne soit clas­sée sans suite en 2020. 

Afin de bous­cu­ler le milieu du sport, Emma Oudiou, qui tra­vaille aujourd'hui chez Décathlon, s'est impro­vi­sée docu­men­ta­riste et a recueilli, au cours des der­niers mois, la parole de cinq ath­lètes, âgées de 20 à 34 ans, évo­luant à dif­fé­rents niveaux et qui ont toutes subi des faits de vio­lences sexistes et sexuelles. Les mots de Sarah, Noémie, Élisa, Cassandre et Perrine sont à la fois forts et bou­le­ver­sants dans le docu­men­taire Suite, dif­fu­sé à la fin du mois de juin sur Youtube par l'ancienne spor­tive. Elle revient pour Causette sur la genèse de ce tra­vail, et ana­lyse les causes et consé­quences de ces vio­lences dans le monde sportif.

Causette : Vous avez por­té plainte en 2018 contre un entraî­neur pour des faits d’agression sexuelle. La plainte a été clas­sée sans suite en 2020. Est-​ce que ce sont ces évé­ne­ments qui vous ont pous­sé à réa­li­ser un docu­men­taire sur les vio­lences sexuelles dans le milieu de l’athlétisme ?
Emma Oudiou :
Totalement. Voir que l’appareil judi­ciaire n’avait mal­heu­reu­se­ment pas répon­du de manière favo­rable et construc­tive à ce que j’avais vécu m’a ame­née à réa­li­ser ce docu­men­taire. Je ne suis pas un cas iso­lé, car dans beau­coup d’affaires de ce type, il y a des clas­se­ments sans suite. Beaucoup de vic­times ne sont pas recon­nues dans ce qu’elles ont vécu. Donc je sou­hai­tais trou­ver un autre moyen pour per­mettre aux femmes qui ont vécu des vio­lences sexistes et sexuelles de par­ler et d’être recon­nues dans leur traumatisme. 

Comment avez-​vous recueilli les témoi­gnages des cinq spor­tives qui témoignent dans votre docu­men­taire ? Se sont-​elles spon­ta­né­ment tour­nées vers vous après votre prise de parole ?
E.O. : J’ai fait un appel à témoins sur Instagram, au début de l’année 2022. J’ai reçu une ving­taine de témoi­gnages, par­mi les­quels celui d’un homme. Certaines des filles me disaient qu’elles ne savaient pas si les faits qu’elles me rap­por­taient étaient suf­fi­sam­ment graves. Ce qui tra­duit un véri­table manque d’éducation et de sen­si­bi­li­sa­tion sur ces sujets.
J’ai choi­si d’interroger les cinq ath­lètes du docu­men­taire car elles ont des niveaux dif­fé­rents, cer­taines ont une car­rière inter­na­tio­nale, d’autres natio­nale ou régio­nale. Mais aus­si car les auteurs de vio­lences étaient soit ath­lète, soit coach, soit pré­sident de club, ce qui mon­trait que ces agres­seurs sont par­tout et peuvent avoir n’importe quelle fonc­tion dans le milieu sportif.

Existe-​t-​il, encore aujourd’hui, une omer­ta dans le milieu du sport sur les vio­lences sexistes et sexuelles ? 
E.O. : Oui, et c’est très grave. Car ce silence per­met aux vio­lences de conti­nuer. Récemment, il a été révé­lé que l’athlète Wilfried Happio, tête d’affiche de l’équipe de France, est visé par une plainte pour agres­sion sexuelle. Et dans une enquête de L’Équipe, qu’un ath­lète du club d’athlétisme de Cergy-​Pontoise est accu­sé d’avoir dro­gué des col­lègues pour abu­ser d’eux [ndlr : selon le jour­nal, il a été mis en exa­men fin juin pour « agres­sion sexuelle avec admi­nis­tra­tion d’une sub­stance à la vic­time à son insu pour alté­rer son dis­cer­ne­ment ou le contrôle de ses actes »]
Après la dif­fu­sion de mon docu­men­taire, il n’y a eu aucun écho chez les ath­lètes de haut niveau, femmes com­prises, à part Christophe Lemaitre. Lors de son avant-​première, en juin, quelques membres de la Fédération fran­çaise d’athlétisme (FFA) sont venus. J’ai ensuite reçu un mail de la part de son ser­vice juri­dique en disant qu’elle vou­lait faire bou­ger les choses et dis­cu­ter de solu­tions. Mais c’est para­doxal, car face à ce discours-​là, il existe en paral­lèle un silence, une dif­fi­cile prise de posi­tion publique sur ces sujets, qui deviennent insup­por­tables. Les men­ta­li­tés sont en train d’évoluer, mais cela va prendre du temps pour que les gens prennent posi­tion face à ces violences.

Les vio­lences sexistes et sexuelles brisent-​elles une car­rière spor­tive ?
E.O. :
Ces vio­lences peuvent bri­ser des car­rières spor­tives. Leurs consé­quences sont abso­lu­ment ter­ribles. Je pense que ça a par­ti­ci­pé à l’arrêt de ma car­rière, mais ces vio­lences sexistes et sexuelles font aus­si par­tie de tout un maillage de vio­lences qui se créent autour de l’athlète pen­dant sa car­rière. Il existe une mal­trai­tance phy­sique à l’entraînement, une mal­trai­tance psy­chique… Au-​delà des agres­sions sexistes et sexuelles, c’est la mul­ti­pli­ci­té de ces vio­lences que je ne sup­por­tais plus. Le milieu est beau­coup trop violent et n’est pas capable de se remettre en ques­tion. Il ne cor­res­pon­dait plus à mes valeurs. J’ai vrai­ment vou­lu le fuir.

Selon les témoi­gnages recueillis, il semble exis­ter une omni­po­tence des entraî­neurs et des pré­si­dents de club, une ascen­dance de leur part sur les jeunes ath­lètes… 
E.O. :
On est dans un fonc­tion­ne­ment en France et ailleurs où l’entraîneur est celui qui sait tout et peut tout. Une forme de domi­na­tion se met en place très rapi­de­ment entre l’entraîneur et l’athlète. Elle est d’autant plus forte quand l’entraîneur est un homme et l’athlète une femme, en rai­son des inéga­li­tés de genre qui entrent en compte. Le sport est par­ti­cu­liè­re­ment pro­pice à toute forme de vio­lences car ce rapport-​là se met en place très tôt. Le rap­port à son propre corps devient aus­si très com­plexe, car l'athlète doit accep­ter la dou­leur et la souf­france. Ce sont ces élé­ments que le milieu et les ins­tances diri­geantes doivent entendre pour pou­voir lut­ter contre les vio­lences sexuelles. 

Comment faire évo­luer les choses ? Faut-​il for­mer les membres d’un club aux vio­lences sexistes et sexuelles ?
E.O. :
Je pense que des for­ma­tions obli­ga­toires doivent être ins­tau­rées pour tous les enca­drants dans le milieu du sport et pour les ath­lètes. Beaucoup d’athlètes n’ont pas conscience que ce qu’ils ont vécu sont des vio­lences sexuelles, ça a été mon cas au début. Les ath­lètes, et en par­ti­cu­lier les jeunes femmes, doivent être édu­quées très tôt sur ce qu’elles sont en droit de refu­ser et pour mettre des mots sur ce qu’elles vivent. 
Il faut que les ins­tances mettent éga­le­ment en place une poli­tique de tolé­rance zéro concer­nant les vio­lences sexistes et sexuelles, de la blague à carac­tère sexuel au har­cè­le­ment, en pas­sant par le rap­port ambi­gu entre l’entraîneur et l’athlète. On ne doit pas accep­ter que les entraî­neurs massent les spor­tifs dont ils s’occupent, par exemple.
Je crois, enfin, qu’un réel accom­pa­gne­ment des vic­times doit être déve­lop­pé, qu’il soit psy­cho­lo­gique ou juri­dique. Les ins­ti­tu­tions doivent se posi­tion­ner en faveur des vic­times. Les ins­ti­tu­tions spor­tives estiment que tant que la jus­tice n’a pas fait son tra­vail, elles n'ont rien à faire. Mais les déci­sions de jus­tice peuvent mettre des années à être prises. Ce sont des années où les vic­times peuvent res­ter en pré­sence d’un agresseur…

Vous-​êtes vous sen­tie seule lorsque vous avez por­té plainte ?
E.O. :
Dans le milieu de l’athlétisme je me suis sen­tie un peu seule, même si avant moi, dans les années 90, Catherine Moyon de Baecque avait dénon­cé les vio­lences qu’elle avait vécues. Quand j’ai por­té plainte, il n’y avait pas grand monde pour me soutenir. 

Avec ce docu­men­taire, souhaitez-​vous pro­vo­quer un chan­ge­ment dans le milieu de l’athlétisme, et plus géné­ra­le­ment du sport ?
E.O. :
J’ai envie que les gens prennent conscience de ce qu’il se passe. Les faits sont cho­quants et beau­coup plus répan­dus que ce que l’on pense. Les femmes parlent de plus en plus mais ne sont pas écou­tées. Je sou­haite que ce docu­men­taire libère l’écoute et motive les prises de posi­tions claires. Surtout, il existe pour que les vic­times qui ne peuvent pas par­ler se sentent moins seules et sachent que des femmes ont vécu la même chose qu’elles et qu’on est là pour faire front. 

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