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© ESTELLE FENECH/ PLAINPICTURE

Un pays trans­bor­de­lisé, coin­cé entre les réacs et des militant·es prêt·es à sau­ter sur la moindre maladresse

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addic­tives. En cette jour­née inter­na­tio­nale de visi­bi­li­té trans­genre, il nous livre ses réflexions sur le cli­mat ambiant en France, à cou­teaux tirés.

En France, le moindre débat de socié­té se ter­mine comme les ban­quets du fameux vil­lage d’irréductibles Gaulois·es : en foire d’empoigne. C’est valable pour les retraites, mais aus­si pour d’autres ques­tions plus intimes, comme la tran­si­den­ti­té. À la suite d’un énième débat sur le sujet, j’ai ain­si décou­vert l’existence du maga­zine en ligne de la CAF, Vies de famille, qui a fait paraître un article le 25 jan­vier sous le titre : « Mon enfant est trans­genre, com­ment bien l’accompagner ? » La parole y est don­née à Maryse Rizza, pré­si­dente de Grandir Trans (envi­ron 1 300 familles membres) et à Anaïs Perrin-​Prevelle, copré­si­dente de l’association OUTrans. On y lit quelques conseils pour accom­pa­gner au mieux les jeunes concerné·es.

Franchement, ce papier n’a rien d’un brû­lot mal­me­nant les fon­de­ments de la famille, même les plus tra­dis. Mais le 17 février, une tri­bune signée par 80 per­sonnes, dont Élisabeth Badinter her­self, paraît dans Le Figaro sous le titre « La CAF doit ces­ser de pro­mou­voir l’idéologie trans ! » De quoi remettre une pièce dans le coup de poing forain ser­vant d’exutoire à toutes celles et ceux qui adorent se challen- ger autour d’une bonne épreuve de force sur la ques­tion du genre. Et bim, la femel­liste, et paf, la fémi­niste. Et dans le même numé­ro du Figaro, l’association Juristes pour l’enfance s’associe à la demande de retrait de l’article, déplo­rant « une infor­ma­tion par­ti­sane et biai- sée, de nature à induire en erreur les parents et à pri­ver les enfants des soins adé­quats (…) ». Dans la fou­lée, bien évi­dem­ment, Marguerite Stern1, tou­jours à l’affût d’un os trans­genre à ron­ger, a sau­té sur l’occase pour accu­ser la CAF de faire la pro­mo­tion du trans­gen­risme finan­cée par notre CSG. Des militant·es trans ont répon­du par la publi­ca­tion sur leurs comptes Twitter de la liste des signa­taires, désigné·es à la vin­dicte popu­laire comme trans­phobes… Une fois de plus, notre socié­té n’en sort pas grandie.

C’est ain­si que par­mi les signa­taires, j’ai décou­vert le nom de Nicole Athéa. C’est cette gyné­co­logue qui m’a for­mé, il y a une ving­taine d’années, aux inter­ven­tions à la vie affec­tive et sexuelle auprès des jeunes. Son livre Parler de sexua­li­té aux ados (Eyrolles/​Crips, 2006) a ser­vi d’introduction à ce métier pour beau­coup d’entre nous, intervenant·es. Je me sou­viens même de sa « carte du tendre » que j’avais uti­li­sée à mes débuts. En 2022, elle a publié Changer de sexe : un nou­veau désir ? (Hermann), qui, d’après la note d’éditeur, semble reprendre ce qui est dénon­cé dans la tri­bune, soit l’influence néga­tive des réseaux sociaux et des influenceur·ses trans qui « invi­te­raient des enfants et ados fra­giles à s’engager dans de longues thé­ra­pies coû­teuses et inva­li­dantes » ne peut qu’alimenter les haines et le manque d’accompagnement psy par de vrai·es professionnel·les. Si Nicole Athéa retour­nait dans les lycées avec ce dis­cours, elle serait froi­de­ment accueillie. J’ai été déçu de son sou­tien à cette tri­bune plu­tôt véhé­mente, dans un contexte socié­tal très LGBTphobe et publiée six jours après le meurtre de Brianna Ghey, ado­les­cente trans, en Grande-​Bretagne. Titrer sur une « idéo­lo­gie trans » induit une forme de com­plo­tisme tran­si­den­ti­taire dan­ge­reux qui ne peut qu’alimenter les haines. Les sui­cides récents de Doona, étu­diante trans à Montpellier, et d’Avril, lycéenne trans à Lille, sont là pour nous le rappeler.

Lire aus­si l « Nous deman­dons juste à vivre notre vie » : entre­tien avec Béatrice Denaes (Trans Santé France), pour la jour­née inter­na­tio­nale de visi­bi­li­té trans

Une visite sur le site d’OUTrans per­met de consta­ter que l’asso ne fait en rien la pro­mo­tion d’un par­cours médi­ca­li­sé. Il y est clai­re­ment écrit qu’« il n’existe pas de tran­si­tion par­faite ni de par­cours tout indi­qué. Chacun·e dis­pose libre­ment de son corps et de son iden­ti­té, et, de fait, du droit de les façon­ner comme elle·il l’entend, c’est-à-dire avec ou sans modi­fi­ca­tions corporelles (…). »

Et nous, animateur·rices de pré­ven­tion pris·es dans la bagarre, on fait quoi ? On se prend des baffes des deux côtés ou on se « shi­ba­rise » pour évi­ter de se position- ner, comme le barde Assurancetourix ? Pour ma part, je ne vais jamais aus­si loin sur le sujet avec les jeunes. Mon rôle consiste à visi­bi­li­ser toutes les iden­ti­tés de genre et les dif­fé­rentes expres­sions de celles-​ci. Ni plus ni moins. Forcément, la tran­si­den­ti­té concerne certain·es d’entre elles et eux, et c’est impor­tant de ne pas omettre de le signa­ler. Pour être hon­nête, en dehors des classes, je me sens sou­vent pris entre deux feux. D’un côté, des militant·es prêt·es à sau­ter sur la moindre mal­adresse, non pour faire de la péda­go­gie, mais pour nous clouer au pilo­ri de la trans­pho­bie, et de l’autre des professionnel·les de san­té, intellectuel·les ou uni­ver­si­taires sou­vent un peu réacs qui veulent reprendre la main sur un chan­ge­ment pro­fond de socié­té qui leur échappe. Curieusement, on se bat contre la bina­ri­té de genre et on nous impose une bina­ri­té de choix avec deux camps qui s’affrontent.

Concernant la tran­si­den­ti­té, j’ai ten­dance à être pru­dent, n’hésitant pas à aiguiller les jeunes vers des spé­cia­listes en san­té com­mu­nau­taire ou des asso­cia­tions mili- tantes, en pré­ci­sant bien sûr qu’elles le sont. Sur Twitter, je lisais que faire preuve de pru- dence pou­vait contri­buer à patho­lo­gi­ser la tran­si­den­ti­té, donc nour­rir la trans­pho­bie. Je pense que cela revient juste à savoir res­ter à sa place sur des sujets qui néces­sitent l’intervention de spé­cia­listes. Dans l’article de la CAF, Maryse Rizza sou­ligne que « la plu­part des ado­les­cents trans accom­pa­gnés s’arrêtent à une tran­si­tion sociale (chan­ge­ment de genre et de pré­nom). Rares sont ceux qui entament une tran­si­tion médi­cale (…) ». De quoi ras­su­rer notre Agecanonix à nous, Vincent Cassel, qui, dans une inter­view au Guardian, a dit craindre que « si les hommes se mett[ai]ent à deve­nir trop vul­né­rables et fémi­nins, il [allait] y avoir un problème ».

  1. Cette ancienne Femen, à l’origine du mou­ve­ment des col­lages contre les fémi­ni­cides, est cri­ti­quée pour cer­taines posi­tions jugées trans­phobes par une par­tie des fémi­nistes.[]
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