Les révo­lu­tions du sommeil

Chaque mois, un cher­cheur, une cher­cheuse, nous raconte sa thèse sans jar­gon­ner. Depuis sept ans, la doc­to­rante en his­toire Sophie Panziera étu­die les repré­sen­ta­tions du som­meil en France au XIXe siècle et les normes qui l’entourent. Un sujet loin d’être soporifique ! 

histoire sommeil a
©Placide Babillon

Causette : Pourquoi écrire une his­toire du som­meil, un phé­no­mène qui semble natu­rel ? 
Sophie Panziera : Certes, le som­meil est une fonc­tion phy­sio­lo­gique, mais sa pra­tique n’en est pas moins influen­cée par des normes. La socié­té nous dit ain­si : « Il faut dor­mir tant de temps, dans tel ou tel espace, la nuit plu­tôt que le jour… » En France, c’est un objet encore rela­ti­ve­ment peu étu­dié. C’est davan­tage le cas aux États-​Unis. L’historien amé­ri­cain Roger Ekirch a par exemple théo­ri­sé le fait que l’on dor­mait plus « natu­rel­le­ment » avant la période indus­trielle. Selon lui, nos ancêtres, davan­tage sou­mis aux rythmes de la nature, auraient eu un som­meil ­bipha­sique : ils s’endormaient très tôt, se réveillaient quelques heures plus tard pour s’adonner à des acti­vi­tés comme la prière, la médi­ta­tion, etc., puis se ren­dor­maient. D’autres cher­cheurs qui s’y sont inté­res­sés au XIXe siècle expliquent que l’industrialisation et la nais­sance du capi­ta­lisme auraient entraî­né des nuits de plus en plus courtes. J’ai vou­lu inter­ro­ger cette idée. 

Vous vous êtes donc pen­chée sur le « long » XIXe siècle, de la fin du XVIIIe au tout début du XXe
S. P. : La fin du XVIIIe siècle est une époque inté­res­sante, car plu­sieurs phé­no­mènes – cultu­rels, poli­tiques et sociaux – convergent et influent sur les normes du som­meil. C’est le moment où les avan­cées tech­niques, comme la dif­fu­sion de l’éclairage au gaz, faci­litent la vie noc­turne. Les rues sont plus sûres et per­mettent de sor­tir plus tard le soir. Le tra­vail de nuit est auto­ri­sé par le libé­ra­lisme de la Révolution fran­çaise et ­l’industrialisation ­per­met son expan­sion. Dans l’histoire des sciences et de la méde­cine, c’est aus­si un moment où l’on change de para­digme. Le corps est désor­mais per­çu comme une sorte de machine qui a besoin de se repo­ser. Le som­meil devient un objet d’étude à part entière pour les méde­cins, qui lui consacrent pour la pre­mière fois de nom­breuses thèses. Enfin, c’est une période qui s’ouvre avec la Révolution fran­çaise, un ­évé­ne­ment qui ­bou­le­verse tout, y com­pris les nuits. 

En quoi est-​ce que la Révolution modi­fie la façon de dor­mir ?
S. P. : Influencées par le siècle des Lumières, les idées révo­lu­tion­naires trans­forment la manière dont on per­çoit le temps natu­rel. Désormais, l’homme n’en est plus esclave et il peut s’affranchir de ses contraintes, en essayant notam­ment de vaincre la nuit et le som­meil. Et puis c’est une nou­velle tem­po­ra­li­té, il faut chan­ger la socié­té, et vite : doter le pays d’une nou­velle Constitution, etc. Les révo­lu­tion­naires et les contre-​révolutionnaires tra­vaillent donc beau­coup et n’ont presque plus le temps de dor­mir. Et c’est un modèle qui est exal­té : les hommes doivent sacri­fier leur som­meil pour le bien de la nation. Cette sym­bo­lique a d’ailleurs tra­ver­sé le temps. Dans une inter­view de 2017, le pré­sident Emmanuel Macron racon­tait que la nuit était pour lui un « temps de tra­vail ».

Alors, plus per­sonne ne dort ?
S. P. : Ces grandes figures de « génies insom­niaques », qui incluent aus­si les artistes, les écri­vains…, res­tent des excep­tions mas­cu­lines. Le XIXe siècle est une période de ten­sion entre cette exal­ta­tion de la veille d’un côté et les injonc­tions à dor­mir suf­fi­sam­ment de l’autre. Les méde­cins insistent sur le fait que le som­meil est un élé­ment essen­tiel, sur­tout pour les plus fra­giles comme les enfants ou… les femmes ! Ils pré­co­nisent d’ailleurs une durée de som­meil plus longue que leurs homo­logues des périodes pré­cé­dentes : entre sept et neuf heures sui­vant qu’on est un enfant, un vieux, une femme ou un homme. De nou­velles mala­dies du som­meil comme la nar­co­lep­sie sont iden­ti­fiées et celles déjà connues comme l’insomnie sont de plus en plus étu­diées. Le som­meil « hors norme » devient donc patho­lo­gique. Ou alors c’est une déviance morale, celle des per­sonnes « de mau­vaise vie » qui font la fête toute la nuit : les pros­ti­tuées, les pares­seux, les noc­tam­bules. Eux sont stig­ma­ti­sés, mis en oppo­si­tion avec les « hon­nêtes » tra­vailleurs. À la fin du XIXe siècle, ces condam­na­tions morales et cette idée que ne pas dor­mir « nor­ma­le­ment » est ris­qué pour la san­té se cris­tal­lisent autour de la figure des dormeuses.

Qui sont-​elles ?
S. P. : Les dor­meuses sont des femmes tom­bées dans un som­meil que l’on qua­li­fie­rait aujourd’hui de « ­coma­teux », qui à l’époque était nom­mé « léthar­gique ». Elles dorment pen­dant des mois, voire des années, avant de mou­rir. Pour les méde­cins, ce sont des attaques d’hystérie pro­longées. Elles sont pré­sen­tées comme des femmes fra­giles et ner­veuses tom­bées malades à cause de leur immo­ra­li­té ou de leur mode de vie indus­triel. Ce sont des figures « mons­trueuses », exhi­bées dans la presse, qui per­mettent d’illustrer la déviance et les risques que l’on court quand on ne res­pecte pas les bons rythmes de sommeil.

Ces réflexions et ces normes autour du som­meil par­ti­cipent fina­le­ment à l’avènement des « trois-​huit »…
S. P. : À mesure que le som­meil devient réglé et nor­mé, les auto­rités veulent pro­té­ger celui des plus faibles. Au milieu du XIXe siècle, des lois ­inter­disent le tra­vail de nuit des femmes et des enfants. Il s’agit, au départ, de consi­dé­ra­tions médi­cales et morales, mais les ouvriers se réap­pro­prient les argu­ments de pro­tec­tion du som­meil. La reven­di­ca­tion de la jour­née de huit heures, qui s’internationalise au milieu du XIXe siècle, s’appuie ain­si en France sur l’argument d’un décou­page de la jour­née en « trois-​huit » : huit heures de tra­vail, huit heures de loi­sirs, huit heures de som­meil. Elle sera adop­tée en 1919. 

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