MOM
Photos issues des comptes instagram de @sarahthereseco, @ballerinafarm

Parentalité : der­rière les “mom­fluen­ceuses” nature, un cau­che­mar rétrograde ?

Elles pro­meuvent une paren­ta­li­té “nature”, l’éducation alter­na­tive, par­tagent leurs recettes mai­son et leurs acti­vi­tés avec des mil­liers, voire des mil­lions d’abonné·es. Mais ces mom­fluen­ceuses ne viennent pas seule­ment nour­rir la culpa­bi­li­té des mères : bien sou­vent, elles ouvrent aus­si la voie aux idéo­lo­gies les plus réactionnaires.

Ralentir : tel est le man­tra de Joanna Da Silva, la fon­da­trice du compte Instagram S’éveiller natu­rel­le­ment. Mère de quatre enfants, autrice de plu­sieurs livres, elle y pro­meut les bien­faits d’une “édu­ca­tion natu­relle”, au contact de la nature. Balades explo­ra­tives, escape game dans les bois, école dehors, van­ne­rie, pein­ture à la mûre… Sur Insta, elle par­tage avec ses 163 000 abonné·es ses innom­brables idées d’activités nature, par­fois ses recettes de cui­sine, mais aus­si ses conseils pour culti­ver la slow life – et, à tra­vers elle, le bon­heur de nos enfants. “Donnons-​leur à voir du beau”, “Le bon­heur est dans la nature”, “Ralentissons pour leur offrir le plus impor­tant”, poste-​t-​elle ici et là, sur fond de doux moments en famille et d’ambiances bucoliques.

“Passer une heure dehors chaque jour est essen­tiel pour l’enfant autant qu’une bonne nuit de som­meil !” insiste Joanna Da Silva – qui en a fait le thème de l’un des pro­grammes d’activités ven­dus sur son site. “Je suis OK avec vous, mais com­ment faire quand on rentre vers 17 h 30, qu’il y a les devoirs, la douche, la pré­pa­ra­tion du repas et le temps de jeu et de lec­ture avant de se cou­cher…”, s’interroge une mère sous son post. C’est vrai ça, com­ment faire pour emme­ner ses bambin·es gam­ba­der chaque jour au grand air quand on vit en zone urbaine – comme huit Français·es sur dix – et qu’on jongle déjà entre bou­lot, trans­ports et inten­dance fami­liale ? “J’en ai fait ma prio­ri­té”, rétorque sim­ple­ment Joanna Da Silva. Professeure des écoles, elle a quit­té les salles de classe, il y a quelques mois, pour pra­ti­quer l’instruction en famille (IEF). Décision qu’elle a par­ta­gée sur Instagram dans un post inti­tu­lé : “Comment j’ai chan­gé de vie… et com­ment toi aus­si tu peux le faire !” Pourquoi ne pas faire comme elle, alors ? Si tant est, bien sûr, qu’on soit prête à se don­ner les moyens pour offrir le meilleur à notre enfant.

“Wonder moms” et mau­vaises mères

Quelques clics plus tard, on atter­rit sur S’éveiller sim­ple­ment, compte Instagram créé par France Rigal. Mère de trois enfants, elle se pré­sente comme thé­ra­peuthe, femme “mul­ti­cas­quette” et pro­pose à ses 221 000 abonné·es des conte­nus axés sur les acti­vi­tés pour enfants, la nature, l’instruction hors école, le sport ou l’alimentation saine et végé­tale. De posts en sto­ries, elle donne à voir son quo­ti­dien bien rem­pli : quand elle n’est pas debout à l’aube pour une séance de sport, elle concocte d’alléchantes recettes, conçoit de magni­fiques acti­vi­tés créa­tives pour ses enfants, à qui elle fait l’instruction à la mai­son. Des enfants au sou­rire radieux, qui lisent ou réa­lisent leurs propres semis-​potagers à 3 ans et que l’on voit tour à tour cui­si­ner, jouer d’un ins­tru­ment, bri­co­ler ou cra­pa­hu­ter en forêt. De quoi for­cer l’admiration.

Sous une vidéo mon­trant une jour­née type d’instruction en famille chez France Rigal, une abon­née applau­dit. Et demande : “Est-​ce que tu arrives un peu à te repo­ser quand même des fois ?” “Ça dépend ce qu’on entend par ‘me poser’. Si c’est m’asseoir dans le cana­pé, non, ça ne m’intéresse pas. Si c’est prendre du temps pour moi oui tous les jours. Sport matin et soir, sophro le midi, bou­lot et lec­ture en me cou­chant”, répond l’intéressée. Qui a mis sur pied – et sur abon­ne­ment – un pro­gramme “pour s’apaiser et s’émerveiller en famille”. Quel parent n’en rêve pas, franchement ?

Reste à savoir com­ment ce rêve ins­ta­gram­mable influe sur la réa­li­té des mères – car ce sont elles qui, dans une écra­sante majo­ri­té, suivent ces comptes consa­crés à la paren­ta­li­té. Et ça ne leur fait pas vrai­ment du bien, si l’on en croit un récent son­dage mené auprès de deux mille femmes états-​uniennes, par l’institut One Poll pour Intimina. D’où il res­sort que celles qui scrollent régu­liè­re­ment sur les réseaux sociaux (soit 65 %) sont quatre fois plus sus­cep­tibles que les autres de se sen­tir “mau­vaise mère”. Celles qui suivent les comptes de mom­fluen­ceuses disent se sen­tir moins sûres d’elles après avoir regar­dé leurs conte­nus. D’ailleurs, elles se sentent obli­gées d’en faire “plus”, qu’il s’agisse de faire du sport (46 %), de cui­si­ner (44 %) avec du bio (37 %), ou de se réveiller tôt (43 %). Et plus de quatre sur dix ont aus­si le sen­ti­ment de devoir être “maî­tresse” des tâches ména­gères. Une pres­sion tou­jours plus forte sur des femmes qui n’en manquent déjà pas : en France, rap­pelle l’Insee, elles assument déjà les trois quarts du tra­vail domes­tique et les deux tiers des tâches parentales.

“Quand je suis deve­nue mère pour la pre­mière fois, en 2015, je n’avais pas trop de réfé­ren­tiels autour de moi et je me suis pas mal tour­née vers les réseaux sociaux. En fait, je me suis retrou­vée avec plus de culpa­bi­li­té que je n’en avais déjà. Les pre­mières années de ma mater­ni­té ont été influen­cées de façon très néga­tive par ces conte­nus. J’avais l’impression que la solu­tion était là, dans cette façon de faire et, en même temps, moi qui ai été éle­vée dans une culture assez fémi­niste, je me sen­tais en dis­so­nance”, confie Justine Leclercq qui a, depuis, pris ses dis­tances avec la paren­ta­li­té 2.0 et a même lan­cé, à l’automne 2023, le pod­cast Mom sous influence. “Ces influen­ceuses ont une très grande vitrine et ça prend une place de plus en plus impor­tante dans nos vies. On leur accorde beau­coup de cré­dit. Pourtant, quand on gratte le ver­nis brillant d’Instagram, on trouve beau­coup de contra­dic­tions. Et l’on en voit aus­si de plus en plus qui véhi­culent, de façon très insi­dieuse, des dis­cours dan­ge­reux”, pré­vient Justine Leclercq, qui décrypte les dis­cours des “mom­fluen­ceuses” les plus connues.

Le spectre de la “trad­wife”

Prenez Hannah Neeleman, alias Ballerina Farm, qui cumule 15,5 mil­lions d’abonné·es sur Insta et TikTok. Chaque jour, elle donne à voir sa vie dans son ranch de l’Utah (États-​Unis) où elle fait de l’élevage avec son mari et où, il y a quelques mois, elle a don­né nais­sance à leur hui­tième enfant. Blonde, svelte – elle a été sacrée Mrs American 2 023 –, vêtue de douces cou­leurs pas­tels, cette mor­mone de 33 ans se montre tan­tôt en train de cui­si­ner des cra­ckers pour le goû­ter, nour­ris­son en écharpe, tan­tôt en train de traire une vache avec l’une de ses filles. Quand elle n’est pas en train de com­po­ser un bou­quet de fleurs fraîches, de miton­ner le plat pré­fé­ré de son mari avec les pro­duits de la ferme ou de pré­pa­rer d’appétissantes gaufres avec ses enfants – qui font, eux aus­si, l’école à la mai­son. Toujours avec le sou­rire. Car même avec huit enfants à éle­ver, à ins­truire et une ferme à faire tour­ner, le quo­ti­dien de Ballerina Farm ne semble qu’harmonie et bon­heur domestique.

“On est dans la roman­ti­sa­tion à l’excès de la mater­ni­té. Ce qu’elle nous dit, fina­le­ment, c’est : ‘Avoir huit enfants, c’est facile ! Tenir une ferme, c’est facile ! Regardez comme on est heu­reux, parce qu’on vit à la cam­pagne, qu’on a une vie simple, que je suis une mère par­faite…’ C’est vrai­ment per­ni­cieux. Déjà, ça ren­voie un mes­sage très culpa­bi­li­sant à son audience. Et en plus, elle cache volon­tai­re­ment une par­tie de la réa­li­té”, pointe Justine Leclercq, qui lui a consa­cré un épi­sode. Or la réa­li­té, c’est que le mari d’Hannah Neeleman est héri­tier d’une for­tune de plu­sieurs cen­taines de mil­lions de dol­lars, qu’elle est elle-​même à la tête de la marque Ballerina Farm et qu’elle a recon­nu employer des tra­vailleurs agri­coles, un assis­tant per­son­nel, une baby-​sitter et un ensei­gnant à domi­cile. Loin de la “simple life” qu’elle affiche à lon­gueur de posts.

Pain au levain et ferment réac

Toujours est-​il que Ballerina Farm et sa glo­ri­fi­ca­tion de la mater­ni­té nature – et inten­sive – s’inscrivent dans une ten­dance de plus en plus pré­sente sur les réseaux sociaux : celle du cot­ta­ge­core. Soit un mou­ve­ment qui valo­rise la vie à la cam­pagne, le do-​it-​yourself, la sim­pli­ci­té, avec une esthé­tique à la Petite mai­son dans la prai­rie. Et que l’on retrouve peu à peu en France. Comme sur le compte Foyez heu­reuses, sur lequel Manon, ancienne infir­mière et mère de deux jeunes (bien­tôt trois) enfants, par­tage des conte­nus sur sa vie à la cam­pagne, sur la cui­sine tra­di­tion­nelle, sur l’instruction en famille et sur “l’art de s’épanouir au foyer”. Et pour­quoi pas, après tout.

Jeux au grand air, ramas­sage des œufs, pain au levain et moz­za mai­son : dans ses posts, Foyez heu­reuses montre à ses 18 000 abonné·es com­bien elle est heu­reuse d’offrir à ses enfants une vie simple et saine, qui repose sur la liber­té et la nature, loin d’un sys­tème néfaste. Le truc, c’est qu’entre une recette de sablés et un code pro­mo pour des pro­duits de beau­té ances­traux, on y trouve aus­si bon nombre de pro­pos fran­che­ment réac­tion­naires. Ici, une sto­ry qui dénonce les nou­veaux émo­jis “famille” non gen­rés d’Apple. “Et dire que la majo­ri­té des gens ne voient tou­jours pas où on veut nous mener sous cou­vert de bonnes inten­tions”, se déses­père Manon. Ailleurs, un post qui rap­pelle les bien­faits du mater­nage proxi­mal pour “la san­té men­tale et phy­sique” des enfants et des mères, dans lequel elle explique “hono­rer [sa] fémi­ni­té” en res­tant à la mai­son, plu­tôt que d’“aller contre cer­taines de [ses] pré­dis­po­si­tions bio­lo­giques” en tra­vaillant à l’extérieur. D’ailleurs, demande-​t-​elle plus loin, “depuis quand est-​ce une honte de ser­vir sa famille… plu­tôt que son patron ?”.

“On a de plus en plus de comptes d’influenceurs, géné­ra­le­ment dans les pays anglo-​saxons, mais main­te­nant en France aus­si, où la paren­ta­li­té natu­relle, les conseils en dié­té­tique et les pains au levain vont de pair avec des dis­cours réac­tion­naires et conspi­ra­tion­nistes – qui s’alimentent. On y retrouve tout un dis­cours sur la nour­ri­ture tra­di­tion­nelle, qui repré­sente la pure­té face aux ali­ments trans­for­més, sym­bole d’un sys­tème malade. En fait, c’est un retour à un pas­sé idéa­li­sé où les hommes étaient des hommes, les femmes étaient des femmes, où tout le monde était en bonne san­té et où il y avait cette rura­li­té heu­reuse. C’est un mythe, mais tout ça se mélange dans un même pro­pos”, ana­lyse Cécile Simmons, cher­cheuse à l’Institute for Strategic Dialogue (ISD), à Londres, qui tra­vaille sur l’extrémisme et la dés­in­for­ma­tion en ligne. Pas éton­nant donc qu’on ait récem­ment vu l’influenceuse d’extrême droite Thaïs d’Escufon van­ter les mérites des femmes tra­di­tion­nelles en pre­nant pour exemple… Ballerina Farm. Mais elle aurait tout aus­si bien pu prendre pour exemple Jasmine Dinis, influen­ceuse bran­chée “vie natu­relle” et “mater­ni­té posi­tive” qui, avec son look hippie-​chic, ne cesse de van­ter à ses 178 00 abonné·es les béné­fices de la fémi­ni­té “tra­di­tion­nelle”.

Coolitude en vitrine, ultra­con­ser­va­tisme en boutique 

“On parle beau­coup, en ce moment, de la mou­vance trad­wife, où les femmes pro­meuvent la domes­ti­ci­té, la paren­ta­li­té et les rôles de genre tra­di­tion­nels comme une forme d’esthétique sur les réseaux sociaux. Mais il y a une inter­sec­tion plus large entre des com­mu­nau­tés liées à la paren­ta­li­té natu­relle, au bien-​être et à la san­té alter­na­tive, au yoga – qu’on pour­rait s’imaginer pro­gres­sistes et un peu hip­pies – qui, de plus en plus, recoupent une radi­ca­li­sa­tion et un conspi­ra­tion­nisme de droite. C’est quelque chose qu’on a vu appa­raître pen­dant la pan­dé­mie et qui s’est ins­tal­lé dans la durée. C’est main­te­nant une sphère très emmê­lée avec, à l’intérieur, dif­fé­rentes sous-​tendances”, pour­suit Cécile Simmons. Loin du style tablier et robe de bure, cer­taines de ces “mom­fluences” ont, au contraire, tout de la mère urbaine bran­chée – et ouverte d’esprit, en déduit-​on à tort. Comme Sarah Therese, sym­pa­thique cana­dienne de 29 ans à l’air mutin, qui a fédé­ré une com­mu­nau­té (262 000 abonné·es sur Insta) en par­lant d’abord beau­té, puis ran­ge­ment, cui­sine et, bien sûr, mater­ni­té – elle a aujourd’hui cinq enfants.

“J’ai com­men­cé à la suivre parce que j’aimais bien sa déco, ses recettes, et puis je la trou­vais solaire, rigo­lote… On s’attache d’autant plus à elle qu’elle joue, comme beau­coup, sur le côté ‘copine’. Mais si on fait atten­tion à ce qu’elle dit, on constate que, petit à petit, elle met dans la tête de son audience que, si tu veux être une super maman épa­nouie, tu as inté­rêt à faire comme elle : res­ter à la mai­son, faire l’école à la mai­son, tout cui­si­ner toi-​même… C’est ça qui est sour­nois. Sans même par­ler de ses vidéos ultra pro­blé­ma­tiques”, retrace Justine Leclercq. C’est en allant explo­rer les autres médias sociaux de Sarah Therese (notam­ment sa chaîne YouTube) qu’elle a décou­vert l’autre facette de cette mom­fluen­ceuse. Et qu’elle est tom­bée de haut. Car en plus d’avoir un dis­cours rétro­grade et sexiste sur le rôle des femmes envers leur époux, Sarah Therese est aus­si une fer­vente oppo­sante à l’avortement.

On pense aus­si à Bethany Hamilton, cette sur­feuse amé­ri­caine qui par­tage sa vie de famille sur Insta – elle a quatre enfants et 2,4 mil­lions d’abonné·es au comp­teur. Si elle parle volon­tiers de sa foi chré­tienne, elle est aus­si un sym­bole d’émancipation fémi­nine : après avoir per­du un bras lors d’une ses­sion de surf, elle a repris sa car­rière et encou­rage les filles à prendre la planche. Mais dans l’arrière-boutique, elle s’oppose à l’avortement et s’est per­son­nel­le­ment mobi­li­sée contre les droits des ath­lètes trans­genres. Il y a aus­si Ellen Fisher (un demi-​million d’abonné·es sur Insta et plus de 700 000 sur YouTube) qui pro­meut, elle aus­si, une mater­ni­té “nature”, entre véga­nisme, vie au grand air et – comme sou­vent – ins­truc­tion en famille. Sauf qu’elle est ouver­te­ment anti­avor­te­ment, anti­vax et que son mari est un sup­por­ter de Trump.

De l’éducation posi­tive à Éric Zemmour

En France, on pour­rait citer Famille épa­nouie, créée en 2015 par Amélie Cosneau et son mari Fabien Blot pour aider les parents à amé­lio­rer leurs rela­tions fami­liales. Sur leur chaîne YouTube (près de 100 000 abonné·es) et leur compte Insta (depuis deve­nu celui d’Amélie Cosneau), on trouve aus­si bien des conte­nus sur leur vie de famille ou leur choix de s’expatrier à l’île Maurice que des conseils en paren­ta­li­té. Après s’être posi­tion­nés sur le seg­ment de l’éducation posi­tive et avoir long­temps pro­mu l’instruction en famille, les deux “info­pre­neurs” – selon leurs termes – pro­posent aujourd’hui conseils et for­ma­tions pour déve­lop­per son “mind­set” (état d’esprit) d’entrepreneur (côté Fabien Blot) ou mieux vivre son quo­ti­dien de parent (côté Amélie Cosneau). À l’instar de ce pro­gramme qui pro­met d’apprendre à deve­nir “effi­cace et pro­duc­tive” dans la ges­tion du quo­ti­dien. Ou cet autre, qui invite les mères à délé­guer leur charge men­tale à l’intelligence arti­fi­cielle. Car oui, chez Famille épa­nouie, la mai­son et les enfants, c’est évi­dem­ment l’affaire des femmes.

“Les mamans, elles ont cette pré­do­mi­nance sur tout ce qui va se pas­ser à l’intérieur, en fait c’est natu­rel”, expli­quait ain­si Amélie Cosneau à ses abon­nées, à l’automne 2023, en convo­quant la pré­his­toire. “Je pense qu’un père et une mère, ils ont leur rôle pré­dé­fi­ni”, en remet-​elle une couche, quelque jours plus tard. Mais c’est à tra­vers les conte­nus de Fabien Blot qu’on prend la mesure de ce fameux “mind­set” qui est le leur. Avec un autre entre­pre­neur expa­trié, il a créé le pod­cast Darons du biz, dont l’un des épi­sodes récents pose la ques­tion : “Business, fémi­nisme, wokisme : quelle est la vraie place des femmes au 21e siècle ?”. Pour Fabien Blot, c’est très clair : “Il est évident, mais évident natu­rel­le­ment qu’une femme veut des enfants. […] Un homme peut encore trou­ver son compte [en tra­vaillant à l’extérieur]. Mais par contre pour une femme, on est proche pour moi de l’impossible [dès lors qu’elle a des enfants, ndlr].

“Ce n’est pas en étant l’égale de l’homme qu’on va pou­voir être dans notre plein pou­voir. C’est en étant plei­ne­ment dans nos zones de génie à nous les femmes”, abonde son invi­tée dans une tirade anti­fé­mi­niste, sus­ci­tant l’acquiescement convain­cu d’Amélie Cosneau. Après avoir dis­ser­té sur la situa­tion “anti­na­tu­relle” des child­free, tout ce petit monde en vient alors à par­ler des per­sonnes trans­genres. “Ça, ça me fait peur. […] Tous ceux qui veulent chan­ger de sexe, qui prennent de plus en plus d’importance parce qu’on leur donne des places – Miss Monde c’est un homme, bon…”, s’alarme Amélie Cosneau, qui s’inquiète de l’influence des mou­ve­ments LBGT pour ses enfants. Et ce n’est rien à côté de ce qu’on peut lire ou entendre chez son mari.

S’il ne s’est jamais caché de ses posi­tions anti­vax ou de sa détes­ta­tion du sys­tème sco­laire fran­çais – il y a “tel­le­ment de profs de merde”, juge-​t-​il – Fabien Blot conchie aus­si les gros·ses, les “wokes”, les “gau­chistes”, les “cas­sos”, “les encapuchonné·es” et leurs “sales gosses” qui “gran­grènent” la France. En février, pour appâ­ter les chaland·es, il par­ta­geait un extrait de son pod­cast Darons du biz, où son com­père s’en prend aux drag queens : “Mon fils de six ans, il por­te­ra jamais, dans un cours finan­cé par la CAF, des talons en se met­tant du rouge à lèvres pour se poser la ques­tion sur son genre !” Et quand des inter­nautes demandent à Fabien ses hommes poli­tiques favo­ris, c’est éric Zemmour qu’il cite dans son top 3. Voilà qui dénote avec les conte­nus sur l’éducation posi­tive qui ont fait la noto­rié­té de Famille épa­nouie. Et pour­tant. “Si on a autant d’abonnés, c’est le [fruit du] tra­vail d’Amélie évi­dem­ment, parce que [son compte] c’est la vitrine, mais tout le char­bon­nage qu’il y a […] c’est ma patte qu’il y a der­rière”, expli­quait récem­ment Fabien Blot.

Dans la spi­rale du “ter­rier de lapin”

À force, on finit par se poser la ques­tion : mettre un pied dans le bain de la paren­ta­li­té alter­na­tive 2.0, est-​ce prendre le risque de finir aspergé·e par les idéo­lo­gies les plus radi­cales ? “Il y a un spectre. Par exemple, dans la mou­vance trad­wife – et quoiqu’on pense de cette der­nière –, il y a beau­coup de conte­nus assez inno­cents. Mais il existe aus­si des conte­nus beau­coup plus poli­ti­sés dans la sphère de la paren­ta­li­té. Comme le mou­ve­ment Mom for Liberty, un groupe d’extrême droite de mères qui a émer­gé aux États-​Unis pen­dant la pan­dé­mie. Aujourd’hui, c’est deve­nu un mou­ve­ment anti-​trans, anti-​éducation de genre, très orga­ni­sé, qui mène des opé­ra­tions d’intimidations dans les écoles”, détaille la cher­cheuse Cécile Simmons. Le risque étant, selon elle, qu’en s’abonnant à des comptes a prio­ri ano­dins, on finisse, par le jeu des algo­rithmes, à se retrou­ver dans les mailles d’influenceurs·euses bien plus tendancieux·euses. Comme l’a mon­tré l’étude qu’elle a publiée en jan­vier 2024 pour la Fondation des femmes sur l’influence des mou­ve­ments anti­avor­te­ment sur les réseaux sociaux. Dans le cadre de cette enquête, elle a créé un compte Instagram cen­sé appar­te­nir à une jeune femme mani­fes­tant un inté­rêt pour les conte­nus sur l’avortement. Sur la pla­te­forme, neuf des dix comptes qui lui ont été les plus sou­vent recom­man­dés par les reels étaient consa­crés à la mater­ni­té : par­mi eux, huit étaient affi­liés à la mou­vance trad­wife.

C’est ce qu’on appelle l’effet “ter­rier de lapin”. “C’est-à-dire que, dès que vous com­men­cez à inter­agir avec cer­tains conte­nus, ça vous entraîne dans une spi­rale un peu plus radi­cale. Et c’est le dan­ger que je vois avec les comptes ‘paren­ta­li­té natu­relle’, Montessori, etc. Beaucoup de choses là-​dedans sont assez inno­centes, mais peuvent entraî­ner vers des conte­nus plus dan­ge­reux, avec des effets de dés­in­for­ma­tion (notam­ment en san­té), de rup­ture et de per­tur­ba­tion du dis­cours poli­tique”, alerte Cécile Simmons. Qui rap­pelle, au pas­sage, que ces com­mu­nau­tés paren­tales 2.0 viennent iso­ler les parents qui viennent y cher­cher… une com­mu­nau­té, justement.

“En tant que parent, lorsqu’on est seul, on peut pas­ser beau­coup de temps sur les réseaux sociaux à suivre ces influen­ceurs, qui offrent en réa­li­té de fausses com­mu­nau­tés. Ils ont des dis­cours qui sont très indi­vi­dua­listes, très axés sur l’amélioration de son foyer, sur l’optimisation indi­vi­duelle, par oppo­si­tion à la soli­da­ri­té col­lec­tive. Je pense que la meilleure chose qu’on puisse faire pour soi, c’est de sor­tir de ça et rem­pla­cer ces fausses com­mu­nau­tés en ligne par des vraies com­mu­nau­tés, avec les parents qui nous entourent au quo­ti­dien”, résume Cécile Simmons. Des parents aus­si impar­faits que nous, mais bien plus authen­tiques, fina­le­ment, que la plus nature des mom­fluen­ceuses.

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