Le conseil lec­ture d’Emma Becker : « Le Point d’orgue », de Nicholson Baker

Chaque mois, un·e auteur·e que Causette aime nous confie l’un de ses coups de cœur littéraires. 

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© P. Ito /​Flammarion

Un livre aimé, c’est comme un pays. L’enfance aus­si – c’est le même genre de ter­ri­toire hors du monde, hors du temps, hors de la morale. Et Le Point d’orgue, de Nicholson Baker, c’est là que je vis depuis que j’ai 9 ans, c’est là que j’ai fait mes plus belles pro­me­nades. Il faut dire que pour un enfant comme pour un écri­vain (les deux n’étant pas si dif­fé­rents), la com­pa­gnie est savou­reuse. Arno Strine, dac­ty­lo inté­ri­maire, a décou­vert très jeune qu’il avait, par phases, le pou­voir d’arrêter le temps. Et lorsqu’il le fait, il se retrouve dans un monde sus­pen­du, où per­sonne sinon lui ne remue, où l’air est plus dense – Arno a bap­ti­sé ce monde qua­si uté­rin l’Enclos.
Passés l’émerveillement ini­tial et les ten­ta­tions mes­quines (Arno, enfant, vole une cre­vette dans un res­tau­rant immo­bile et la culpa­bi­li­té de ce lar­cin pour­suit tou­jours l’adulte), il sait qu’il consa­cre­ra cet excé­dent de temps à la contem­pla­tion des femmes qu’il côtoie quo­ti­dien­ne­ment et celles qui ne font que pas­ser, dont le charme, la beau­té, l’apparente fadeur même, l’étreignent. C’est là la grande affaire de sa vie – les femmes. Comment par­ta­ger un petit bout de leur vie, sans les effa­rou­cher, sans les embar­ras­ser, sans même qu’elles le sachent. Il y a les incon­nues ; Michelle, ren­con­trée sur la plage et pour qui il invente Marian, l’exubérante libraire, per­son­nage prin­ci­pal d’une nou­velle éro­tique hila­rante écrite dans l’Enclos. Il y a Andrea, Arlette, Susan. Il y a Rhody, sa petite copine, à qui il essaie de par­ler de l’Enclos. Il y a sa col­lègue Joyce, dont les che­veux savam­ment tres­sés le fas­cinent.
C’est ce livre qui m’a appris que le sexe et l’humour mar­chaient main dans la main. Que le désir est une affaire sérieuse, et c’est exac­te­ment pour ça qu’il faut en rire. Il y a des pages de ce livre dont la beau­té étreint aux larmes ; des ful­gu­rances d’une jus­tesse presque cruelle, des for­mu­la­tions qui sentent Updike et Nabokov et ne vous quittent plus. Il y a sur­tout une réflexion pas­sion­née, confon­dante d’intelligence, sur le consen­te­ment, la dif­fé­rence fon­da­men­tale entre la por­no­gra­phie et l’érotisme que consti­tuent le déca­lage, l’attente déli­cieuse entre la convoi­tise et l’action. Le Point d’orgue parle de rêve­rie et de patience, de l’amour timide et fou des femmes – c’est de ce regard que je suis tom­bée folle amou­reuse petite. Il fau­drait être d’une extrême mau­vaise foi pour trou­ver dans ces pages une goutte de miso­gy­nie : l’amour que décrit Baker, cette curio­si­té sont d’une immo­ra­li­té enfan­tine et, aujourd’hui plus qu’à n’importe quelle époque, rafraî­chis­sante et nécessaire. 

Le Point d’orgue, de Nicholson Baker, tra­duit de l’anglais (États-​Unis) par Jean Guiloineau. Éd. 10/​18, 308 pages. 


En librai­rie · La Maison

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La Maison
Emma Becker

Ses deux pre­miers romans (Mr et Alice, parus chez Denoël en 2011 et en 2015) lor­gnaient du côté de Louis Calaferte et de Georges Bataille. Creusant tou­jours le même sillon, en explo­rant le désir sexuel, le corps et en déve­lop­pant une cer­taine vision du fémi­nisme. Cette fois, la tren­te­naire Emma Becker pousse le bou­chon bien plus loin. Elle qui vit à Berlin depuis six ans s’est « immer­gée » dans une mai­son close. Pour décrire les pros­ti­tuées, les macs, la patronne, mais aus­si les clients. Jusqu’à pra­ti­quer quelque temps et deve­nir « l’une d’elles ». Racontant ses propres « séances » par le biais d’une nar­ra­trice légè­re­ment fic­tive, elle fait sur­tout le por­trait d’un métier (en Allemagne, la pros­ti­tu­tion est légale) et de celles qui l’exercent ; sans héroïsme, sans misé­ra­bi­lisme, mais avec une volon­té sociale. Oui. « Je parle d’un monde où les putes pou­vaient choi­sir d’être des prin­cesses, des elfes, des fées, des sirènes, des petites filles, des femmes fatales. […] Maintenant, le reste du monde, pour les filles, c’est un abat­toir », écrit-​elle notam­ment. Un livre sub­ver­sif. Hubert Artus

La Maison, d’Emma Becker. Éd. Flammarion, 384 pages, 21 euros. 

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Écrit par Causette

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