TUIL Karine photo 2019 Francesca Mantovani éditions Gallimard 87A2156
© Francesca Mantovani

Le conseil de lec­ture de Karine Tuil : « Pirates », de Fabric Loi

Chaque mois, un·e auteur·e que ­C­ausette aime nous confie l’un de ses coups de cœur littéraires. 

Il y a quelques années, j’ai été lec­trice aux édi­tions Gallimard. J’aimais ce moment où je décou­vrais le texte, sans rien savoir de son auteur, de son his­toire. Je l’avoue, les chocs lit­té­raires étaient rares. En deux ans, j’en connus deux : Neige sur la forge, de Jean-​Loup Trassard, et Pirates, de Fabrice Loi. 
Ce der­nier avait choi­si un autre titre à l’origine – l’éditeur ne l’a pas conser­vé – et je me sou­viens d’avoir pen­sé dès les pre­mières lignes : « Quel écri­vain ! » La langue était d’une incroyable sin­gu­la­ri­té – mêlée d’argot, ça cla­quait à chaque page : j’étais impres­sion­née par ce texte à forte charge poli­tique. Les thèmes abor­dés m’avaient d’emblée hap­pée. L’histoire met­tait en scène Tony Palacio, un forain, trom­pet­tiste de jazz, qui arri­vait à Marseille où il ren­con­trait un ancien mili­taire recon­ver­ti dans l’expertise en balis­tique, Max Opale, qui allait l’initier à la poli­tique et à la vio­lence. En ville, Tony décou­vrait le mépris de classe. Dès les pre­mières pages, l’auteur bros­sait un por­trait excep­tion­nel de Marseille dans un style gouailleur tel que je n’en avais jamais lu et, sur­pre­nant le lec­teur, l’entraînait en mer sur la trace des pirates de Somalie. 
C’était un texte indé­fi­nis­sable, impos­sible à résu­mer, à enfer­mer, plein de charme et de fan­tai­sie, inso­lent, accro­cheur, indé­cent, rageur. Comme dans tout texte ori­gi­nal, il y avait aus­si des points de frac­ture : cer­tains pas­sages sem­blaient décou­sus, inégaux, digres­sifs, mais c’était cette folie qui me le ren­dait si atta­chant. J’aimais les œuvres impar­faites, déca­lées qui lais­saient appa­raître des aspé­ri­tés et révé­laient des éclats de génie. Très vite, je vou­lus en savoir plus. J’appris que l’auteur était char­pen­tier et musi­cien de jazz. 
Quelques semaines après avoir ren­du ma note de lec­ture, un édi­teur de la mai­son m’annonça que Gallimard allait publier ce texte à la ren­trée lit­té­raire. Dès le len­de­main, je repris mes lec­tures, espé­rant décou­vrir une nou­velle pépite. J’avais fait miens les mots de Tony, le héros du livre : « Dès que j’ai fini mon bou­lot, je lis […]. Tout le reste, ça me gonfle. » 

Pirates, de Fabrice Loi. Éd. Gallimard/​coll. Folio, 2015, 368 pages, 7,90 euros.


En librai­rie · Les Choses humaines

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On entre dans ce roman (le onzième de Karine Tuil) par cette phrase choc : « La défla­gra­tion extrême, la com­bus­tion défi­ni­tive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mys­ti­fi­ca­tion […]. » On y découvre Claire Farel, qua­dra­gé­naire ­franco-​américaine, ancienne sta­giaire de Bill Clinton à la Maison-​Blanche, désor­mais essayiste fémi­niste recon­nue à Paris. Puis son ex-​mari, Jean Farel, son aîné de vingt-​sept ans, jour­na­liste poli­tique vedette, vieux beau et ama­teur de jeunes fes­siers. Chacun a désor­mais refait sa vie, et leur fils Alexandre est un brillant poly­tech­ni­cien qui s’apprête à étu­dier aux États-​Unis. Jusque-​là, c’est un roman sur les milieux de pou­voir média­tiques et poli­tiques. Puis tout s’accélère autour de deux agres­sions sexuelles : Jean a « for­cé » une jeune sta­giaire et Alexandre est accu­sé de viol par une jeune fille. Le récit emballe alors la machine médiatico-​judiciaire. L’auteur passe d’un per­son­nage à l’autre à chaque nou­veau ­cha­pitre, don­nant une enver­gure et une uni­ver­sa­li­té impla­cables à sa fic­tion. Hubert Hartus

Les Choses humaines, de Karine Tuil. Éd. Gallimard, 352 pages, 21 euros.

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