En 2030, enlarge your clito

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une tren­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme “ani­ma­teur de pré­ven­tion”. Il ren­contre des dizaines de jeunes avec les­quels il échange sur la sexua­li­té et les conduites addictives.

HS5 Kpote
© L. Bonnefous /​Hans Lucas

2030. Lycée Christiane-​Taubira dans ­l’Essonne. Devant les grilles, je me laisse scan­ner l’iris par le RQG2 de recon­nais­sance bio­mé­trique d’astreinte ce matin-​là. Comme cela a été pré­co­ni­sé par le Haut Conseil de la sur­veillance des ados, le robot me livre, grâce au logi­ciel de syn­thèse vocale Booba Inc., le bul­le­tin épi­dé­mio­lo­gique local : « Bonjour, Dr Kpote, l’infirmière vous attend. Nous avons recen­sé ce mois-​ci deux nou­veaux cas de VIH, six hépa­tites E et une dizaine de blen­nor­ra­gies. Une ving­taine de gros­sesses non pré­vues sont à déplo­rer, dont trois sans sui­vi. Il faut que vous don­niez la prio­ri­té, dans vos inter­ven­tions, aux moyens de pro­tec­tion. Veuillez rap­pe­ler aux jeunes que la loi sur l’IVG a chan­gé et que, désor­mais, il faut un tuteur élu pour y accé­der. Bonne jour­née. – Merci de m’apprendre mon métier, Mister Robot », lui ai-​je répon­du. « “À déplo­rer” ? Voilà qu’ils fabriquent des machines mora­li­sa­trices, main­te­nant ! Avec des mocas­sins à gland et un pull sur les épaules, ce putain d’androïde pour­rait nous ren­voyer dans les pires années Fillon », ai-​je pen­sé en me gar­dant bien de l’exprimer pour évi­ter que la boîte de conserve m’exclue pour « pro­pos inappropriés ».

En flâ­nant dans les cou­loirs pour rejoindre la salle qui m’était attri­buée, je suis pas­sé devant un vieux labo de SVT. Au milieu des sque­lettes et des cartes sur­an­nés depuis l’acquisition par les bahuts de casques de réa­li­té vir­tuelle, j’ai aper­çu un exem­plaire du cli­to­ris en 3D. Une cher­cheuse, Odile Fillod, l’avait modé­li­sé en 2016 pour que cha­cun puisse l’imprimer (voir page 18). Le pays entier avait alors décou­vert la vraie taille de l’organe, dévoi­lant ses bulbes et racines cachés en pleine crise du bur­ki­ni. Les médias étaient alors pas­sés du culte au cul en deux coups de cuillère à cli­to. J’ai ôté la pous­sière des­sus et, machi­na­le­ment, j’ai sui­vi ses formes, tout en pen­sant que les temps avaient bien chan­gé. Peut-​être que ce petit objet qui tenait dans une main avait fait plus pour l’égalité que toutes les lois, sou­vent non appliquées.

Je me suis rap­pe­lé les pre­mières ani­ma­tions où l’objet du plai­sir modé­li­sé pas­sait de main en main. Les élèves avaient été éton­nés par la taille du cli­to­ris, les planches ana­to­miques cen­su­rant tout ce qui se trou­vait au-​delà du gland !

La pre­mière fois qu’une fille avait repris la réplique du film Divines, de Houda Benyamina, « Hé, les mecs, on a du cli­to ! », sou­li­gnée par la pun­chline de l’une de ses cama­rades « On en a dans la culotte / Fini les bites des­potes / C’est le cli­to qui pilote ! », c’était dans un lycée de Seine-​et-​Marne. Les mecs avaient com­pris que même la levrette, ce ne serait plus comme avant et qu’ils ris­quaient de se retrou­ver devant. Je n’ai plus le sou­ve­nir des pre­miers spams « Enlarge your cli­to » sur la Toile ni des pre­mières col­lec­tions de fringues pour rendre celui-​ci plus tan­gible dans les sil­houettes fémi­nines. La pre­mière Clit Pride avait réuni des mil­lions de mani­fes­tantes dans les grandes villes euro­péennes et je me sou­viens encore de la tête de mon père devant les images de filles à poil sur les chars, exhi­bant leur vulve poi­lue pour reven­di­quer une éman­ci­pa­tion érec­tile, le cli­to­ris en avant. « Il vous manque les couilles, pau­vresses », a‑t‑il bou­gon­né, lui dont la seule paire de boules effi­ciente dans sa life lui ser­vait uni­que­ment à titiller du cochonnet.

Bon, je n’allais pas non plus pas­ser la jour­née la tête dans le pas­sé, d’autant plus qu’une classe bien agi­tée m’attendait au bout du cou­loir. À peine entré, je l’ai tout de suite remar­quée au milieu de la pièce, les jambes écar­tées pour bien mon­trer son entre­jambe, offrir une vue sur sa bosse pubienne, son « tro­phée Camel », comme ils disaient aux Grosses Têtes.

« Ah, c’est vous le sexo­logue ? 
– Non. Je ne suis pas sexo­logue mais ado­logue. Tu n’es pas obli­gée de nous exhi­ber ton cli­to­ris de cette manière. Je crois que tes cama­rades ont com­pris que tu étais bien pour­vue.
– Désolé, m’sieur. (Elle res­ser­ra les jambes.)
– Monsieur, la fille qui frotte son cli­to sur notre sexe, elle peut nous refi­ler le sida ou une mala­die ? Et si on lui suce le cli­to sans capote, c’est chaud ? ques­tion­na un gar­çon au pre­mier rang.
– Ah, c’est dégueu­lasse de sucer un cli­to, reprit la moi­tié de la classe.
– En amour, les gars, ne pra­ti­quez jamais ce que vous ne dési­rez pas. Ne vous lais­sez pas influen­cer par tous ces por­nos matriar­caux qui fleu­rissent sur la Toile et où les mecs se font prendre par des cli­tos qui ne débandent jamais.
– Ah oui, mon­sieur, l’autre jour, sur PussyXXL, je suis tom­bé sur un gang bang où des filles frot­taient leur gland sur un mec. C’était hyper hard… Elles prennent quoi pour qu’il soit aus­si long, leur clitoris ? »

Je ne leur ai pas dit que les labos qui pra­ti­quaient l’étirement du cli­to­ris s’étaient mul­ti­pliés depuis quelques années et j’ai insis­té sur le fait que l’industrie du por­no avait ten­dance à accen­tuer les dimen­sions pour géné­rer du fan­tasme sous les casques de réa­li­té vir­tuelle. Un coup d’œil à la salle et j’ai comp­té une bonne dizaine d’entrejambes bien mou­lés. Garçons ? Filles ? Vu que ça fai­sait un bail qu’on était sor­ti de la bina­ri­té homme/​femme, je ne me suis pas ris­qué à iden­ti­fier le genre de chaque protubérance.

« Depuis qu’elles s’astiquent leur machin, elles font trop les meufs, lâcha un gar­çon entre deux sou­pirs.
– Trop les meufs ? Tu veux que je te cli­to­riffle, mec ? Nos mères se sont bat­tues pour avoir le droit de ban­der sans qu’on les traite bête­ment de trav’ du Bois… Tu crois qu’on va se cacher ? Regarde mon cli­to­leg­ging, comme il me moule bien. Ça t’excite, hein ? 
– Tu veux sor­tir le double-​décimètre pour te ridiculiser ? »

Ils se sont levés comme une seule femme et les deux entre­jambes se sont fait face. Mont de Mars contre mont de Vénus. La classe s’est tue, dans l’attente de la baston.

« Je suis venu par­ler d’amour, pas de lutte des sexes ! On va déban­der tous gen­ti­ment et je vais essayer de répondre à vos ques­tions sur les conta­mi­na­tions.
– Monsieur, tout part en couille, là. 
– Pas que, mon ami, pas que… En couille et en cli­to­ris. Va fal­loir t’habituer. »

Cette géné­ra­tion était la pre­mière à être née en plein boom du cli­to­ris en 3D. Et mal­gré quinze années d’informations éga­li­taires, les ten­sions res­taient vives. Juste retour des choses ou dérive sec­taire, cer­taines filles, fortes de leur nou­vel ­attri­but phal­lique, avaient fini par repro­duire le pire du ­patriar­cat plu­tôt que de pro­po­ser un autre modèle de socié­té. Je me suis dit qu’il fal­lait une célé­bra­tion natio­nale du cli­to­ris pour uni­fier tout ce beau monde, même les plus réti­cents. Tiens, le cli­to 3D pour­rait faire son entrée au Panthéon. On aurait alors décryo­gé­ni­sé Malraux, qui aurait che­vro­té : « Entre ici, cli­to 3D, avec ton ter­rible cor­tège de ceux qui, pri­son­niers de leur résis­tance sif­fré­dienne, ont refu­sé de voir ta vic­toire et sont condam­nés à errer en vain dans les limbes du vagin », sous les accla­ma­tions d’un public mixte, ban­dant à l’unisson. On peut tou­jours rêver, hein ?

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