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Bander à la mus­cu, c’est grave docteur ?

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© Sergey Melnitchenko

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ­ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addictives. 

Histoire de varier un peu les plai­sirs, j’utilise par­fois, en ani­ma­tion, un outil de « modé­ra­tion de forum » où les jeunes se mettent dans la peau d’un·e expert·e, ten­tant d’apporter des réponses à leurs pair·es sur la Toile. Dans le champ des com­pé­tences psy­cho­so­ciales, cet outil réa­lise presque le grand che­lem, puisqu’il per­met de faire preuve de pen­sées créa­tives, de déve­lop­per une pen­sée cri­tique, de mon­trer qu’on est capable de com­mu­ni­quer effi­ca­ce­ment et de tes­ter ses capa­ci­tés à résoudre un pro­blème. En gros, le genre d’exercice qui pour­rait trans­for­mer Twitter en ash­ram de geeks yogis, où Aïssa Maïga et Vinze Cassel se rou­le­raient des pelles. 

Je pro­jette un post cap­té sur un forum d’ados pour que les jeunes le com­mentent tous ensemble, les invi­tant à un vrai temps de pure empa­thie vis-​à-​vis de leur pro­chain. Cet exer­cice est aus­si une invi­ta­tion à s’engager concrè­te­ment dans la rela­tion d’aide, ce qui – soyons ambi­tieux – peut faire naître des vocations. 

Pour abor­der le genre et les orien­ta­tions sexuelles, le post d’un dénom­mé « Trousy » est aux petits oignons. En sub­stance, son témoi­gnage explique qu’il a 16 ans et qu’il s’est tou­jours consi­dé­ré comme hété­ro. Il sou­ligne qu’il prend soin de lui en pra­ti­quant la mus­cu­la­tion. Mais depuis peu, à force de regar­der des vidéos de corps sculp­tés sur YouTube et de fré­quen­ter des gars à la salle, il bande. Il main­tient qu’il aime les filles « men­ta­le­ment, phy­si­que­ment et sexuel­le­ment » et tente une expli­ca­tion ration­nelle : son corps serait gay et sa tête hété­ro. Il ter­mine par cette sup­plique à notre adresse : « Je com­mence à dépri­mer et j’ai besoin de vous, les gens. » 

La sen­tence est tom­bée au pre­mier rang : « Il faut arrê­ter de se prendre la tête, quand on est pédé, il n’y a pas à tergiverser »

Je m’adresse alors au groupe : « Vous lui conseillez quoi à Trousy ? Il a besoin de votre aide ! » – « Eh ben, t’es pédé, mec ! » La sen­tence est tom­bée au pre­mier rang, de la bouche d’un gar­çon dont l’attitude indi­quait clai­re­ment qu’il aime­rait pas­ser à autre chose. Il a expli­qué qu’il fal­lait « arrê­ter de se prendre la tête », que « quand on est pédé, il n’y a pas à ter­gi­ver­ser pen­dant des heures »

Un autre lui a répon­du : « C’est plus com­plexe. Je connais­sais un mec qui se croyait pédé jusqu’au jour où il a embras­sé un gar­çon. Comme il n’a rien res­sen­ti, il s’est dit qu’il ne l’était pas. » Au pas­sage, j’ai mis un peu la pédale douce sur le terme « pédé » rare­ment posi­tif dans la bouche des non-​concernés et je leur ai deman­dé de par­ler de « gay » ou d’« homo ». En tout cas, sa réflexion était juste : seules nos expé­riences pou­vaient nous aider à y voir plus clair dans nos attirances.

Toutefois, une érec­tion n’est pas for­cé­ment asso­ciée à un objet de désir clai­re­ment iden­ti­fié. Par exemple, le matin, les restes de cette fameuse tumes­cence pénienne noc­turne qu’on tente de mas­quer au petit déj avec l’élastique de notre cale­çon ne signi­fient pas qu’on éprouve une atti­rance sexuelle pour la brioche de notre père ou pour les pan­cakes de notre mère. Et si c’était le cas de Trousy, à la salle dès potron-​minet et dépas­sé par la propre vie de son vit ? 

À trop extra­po­ler, la classe a eu besoin de reve­nir à du concret, du solide. « Trousy doit chan­ger ses horaires de salles pour qu’il soit le moins pos­sible en contact avec des mecs. » J’imaginais le gars, plan­qué der­rière des lunettes fumées devant un Fitness Park obser­vant toute la jour­née les allées et venues gen­rées afin d’opter pour des horaires suin­tant fort l’œstrogène. Je ne lui don­nais pas vingt-​quatre heures avant d’être taxé de per­vers par l’ensemble du cours de pilates du jeu­di soir. Le gar­çon qui s’était expri­mé pri­vi­lé­giait donc l’évitement, au risque que notre héros nie ses dési­rs, scelle un tabou sur des ques­tions essen­tielles pour sa san­té men­tale et sexuelle. 

« Moi, j’ai une autre expli­ca­tion : il a grave faim et qu’importe le trou. Comme en pri­son ! Faut qu’il nique. » Le gar­çon qui émet­tait cette hypo­thèse sou­hai­tait clai­re­ment qu’on arrête le jus de crâne pour reve­nir aux fon­da­men­taux anaux.

De nom­breuses voix se sont éle­vées, car on pou­vait « être en chien » et avoir une envie irré­pres­sible de péné­trer, mais fal­lait pas non plus « bou­cher n’importe quel trou ». Je leur ai rap­pe­lé que notre ami Trousy racon­tait sim­ple­ment son trouble devant des corps de mâles en plein effort. « Vous n’avez jamais kif­fé les films de gla­dia­teurs, les gars ? » aurais-​je pu leur deman­der en hom­mage bien hui­lé à Kirk « Spartacus » Douglas, mais je n’ai pas osé par­tir sur ce ­ter­rain glissant.

Le len­de­main, dans un autre lycée, un jeune gar­çon a émis l’hypothèse que notre Trousy était peut-​être un « bicu­rieux ». J’ai trou­vé l’expression fleu­rie, et on a abor­dé la bisexua­li­té comme pos­si­bi­li­té, avec la diver­si­té des atti­rances à l’adolescence. Certains l’envoyaient quand même dans un salon de mas­sage asia­tique pour décou­vrir « le plai­sir de se faire tri­po­ter par des femmes expertes ». D’autres le diri­geaient vers un sexo­logue ou un psy afin de lever tout soup­çon de mala­die mentale. 

Cette his­toire de corps gay et de tête hété­ro m’a fait pen­ser à un épi­sode de la série Black Mirror, où deux amis jouent ensemble en réa­li­té vir­tuelle ultra réa­liste à Striking Vipers X, jeu ins­pi­ré de Street Fighter. Leur ami­tié se trans­forme quand ils finissent par entre­te­nir une rela­tion sexuelle vir­tuelle, délais­sant le fight pour le coït. Les deux joueurs se posent la ques­tion de leur éven­tuelle homo­sexua­li­té révé­lée par le jeu et cela les trouble. De la même manière, la salle de sport serait le théâtre de la Second Life de Trousy, un espace paral­lèle où ses fan­tasmes pour­raient s’exprimer sans crainte d’être jugé par ses proches. Une fille a stop­pé net nos réflexions : « Moi, Trousy, je lui dis res­pire, détends-​toi, teste en fonc­tion de tes ren­contres et tu ver­ras bien. » On a conclu en lui concoc­tant un pro­gramme fit­ness adap­té : se faire les fes­siers au cours de zum­ba, les qua­dri­ceps à la presse à cuisses, les muscles ocu­lo­mo­teurs pour mater à 180 degrés sans se fati­guer et mus­cler sa langue à la machine à café au gré de ses atti­rances. Alors Trousy, heureux ?

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