CAUSETTE 107 ASSISTANTE SOCIALE A
© Grégoire Gicquel

Les femmes, piliers his­to­riques des ser­vices sociaux

Chaque mois, un cher­cheur, une cher­cheuse, nous raconte sa thèse sans jar­gon­ner. Lola Zappi, his­to­rienne, vient de sou­te­nir la sienne sur l’émergence des ser­vices sociaux en France, dans l’entre-deux-guerres.

Causette : Comment sont nés les ser­vices sociaux en France ?

Lola Zappi : Dans les années 1920 et 1930, des struc­tures pro­fes­sion­na­li­sées prennent ce nom pour la pre­mière fois. Les ser­vices sociaux appa­raissent avec une volon­té expli­cite de se déta­cher des méthodes de cha­ri­té du XIXe siècle pour ratio­na­li­ser l’action sociale et être plus adap­tés aux besoins réels des familles. Pour ça, on fait appel à un corps de femmes spé­cia­le­ment for­mé à ces questions-​là : les assis­tantes sociales, qui appar­tiennent majo­ri­tai­re­ment à la bour­geoi­sie. Dans le cadre de ma thèse, j’ai étu­dié en par­ti­cu­lier un ser­vice social pri­vé qui inter­ve­nait près du tri­bu­nal pour enfants. Les assis­tantes de ser­vice y prennent en charge les jeunes délin­quants, dif­fi­ciles ou poten­tiel­le­ment maltraités. 

Le métier d’assistante sociale est, dès ces pre­miers temps et encore aujourd’hui, presque exclu­si­ve­ment féminin…

L. Z. : Toutes les écoles de ser­vice social s’ouvrent avec pour but de ‑for­mer des assis­tantes (au ‑fémi­nin). J’ai étu­dié deux cents dos­siers d’élèves : ce ne sont que des femmes ! Cet aspect « gen­ré » est fon­da­men­tal dans la manière dont est pen­sé le métier, parce qu’il est tour­né vers la prise en charge d’autrui. On vante les qua­li­tés pseudo-​féminines : l’écoute, la patience, la capa­ci­té à obte­nir des confi­dences… Les assis­tantes servent d’auxiliaires à des figures d’autorité mas­cu­lines (méde­cins, juges). On pense que, grâce à leur « tact fémi­nin », elles obtien­dront la confiance des familles et que leur action sera plus effi­cace. On demande expli­ci­te­ment aux assis­tantes sociales de tra­vailler avec les émo­tions, ce qui est typique des emplois féminins.

Quels rap­ports vont-​elles nouer avec les familles ? 

L. Z. : Les femmes qui s’engagent dans ce métier sont très for­te­ment nour­ries par l’idéal chré­tien d’amitié envers les pauvres. Elles veulent se pré­sen­ter comme les guides ou les confi­dentes des familles popu­laires. Mais étant don­né que le but est de ratio­na­li­ser l’assistance, elles doivent aus­si enquê­ter et contrô­ler les familles qu’elles ont à charge. Les écoles de ser­vice social leur apprennent la bonne dis­tance à gar­der avec les usa­gers. Le rap­port qu’elles sou­haitent consti­tuer avec les familles est nour­ri de cette ambiguïté-​là. Du côté des familles, il existe une forte défiance dans les rela­tions inter­per­son­nelles. Ça ne veut pas dire pour autant que les ser­vices sociaux ont échoué dans leur mis­sion. Certaines familles n’hésitent pas à récla­mer l’aide finan­cière et maté­rielle des ser­vices sociaux sans pour autant se sou­mettre à cette injonc­tion à la confiance et à la confi­dence que réclament les assis­tantes sociales.

Est-​ce une façon pour l’État d’exercer un contrôle sur les classes populaires ? 

L. Z. : Les ser­vices sociaux naissent, dans les années 1920, d’initiatives pri­vées, mais l’État va s’en empa­rer dans la décen­nie sui­vante, dans un contexte de déve­lop­pe­ment de l’État-providence et de crise éco­no­mique. Il y a une volon­té d’intégrer les familles popu­laires pour pré­ser­ver le corps social tout en contrô­lant leurs pra­tiques. La grande peur de l’époque, ce sont les « fléaux sociaux » : les mala­dies (tuber­cu­lose, alcoo­lisme), la mor­ta­li­té infan­tile et l’« impré­voyance bud­gé­taire », la peur que les pauvres ne sachent pas gérer leur argent et plongent dans la misère. Les ser­vices sociaux se donnent pour but de contrô­ler l’usage des aides des­ti­nées à lut­ter contre ces risques sociaux (allo­ca­tions fami­liales, secours aux chô­meurs) en sur­veillant les pra­tiques des familles qui en béné­fi­cient. Ils gagnent donc leur place en ser­vant d’instrument de modu­la­tion des poli­tiques sociales. 

Les familles modifient-​elles leurs pra­tiques pour répondre aux attentes des assis­tantes sociales ?

L. Z. : Dans le cadre du ser­vice social du tri­bu­nal pour enfants, deux types de familles, para­doxa­le­ment très ‑éloi­gnées l’une de l’autre, suivent à la lettre les recom­man­da­tions des assis­tantes. Les familles les plus pauvres, parce qu’elles n’ont pas les moyens ni les res­sources néces­saires pour s’y oppo­ser. L’assistante est leur seul recours pour rece­voir des aides maté­rielles et sur­vivre. À l’opposé du spectre social, il y a les familles dis­po­sant d’un capi­tal social plus impor­tant. L’aide « édu­ca­tive » de ce ser­vice social offre aux enfants une voie de pro­mo­tion sociale par la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle qui satis­fait aux exi­gences de ces familles. Les familles les plus rétives au sui­vi social sont celles de l’entre-deux.

Aujourd’hui, l’aide sociale à l’enfance est décrite comme à bout de souffle. Sommes-​nous arrivé·es à la fin d’un système ?

L. Z. : Ce qui m’a frap­pée en fai­sant cette thèse, c’est de me rendre compte que les années 1920–1930 sont la seule période du XXe siècle où la ques­tion de « l’enfance en dan­ger » a été mise sur le devant de la scène publique. Dans cette époque d’après-guerre, la jeu­nesse était le bien le plus pré­cieux. On arrive à pen­ser que l’enfance délin­quante fait par­tie de la jeu­nesse fran­çaise à part entière. Ces enfants devien­dront les citoyens de demain et il faut donc les prendre en charge le mieux pos­sible. Quand on voit le silence dans lequel est plon­gée la situa­tion de l’aide sociale à l’enfance aujourd’hui… Tous les indi­ca­teurs sont au rouge, mais ça ne suf­fit pas à ce que ce thème émerge dans le débat public ! Il y a une dif­fé­rence fon­da­men­tale dans l’importance qu’on accorde à cette jeunesse-​là, entre les années 1930 et aujourd’hui.

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