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Reproduction de l’incendie par l’École française de gravure. © Bridgeman images

4 mai 1897 : le Bazar de la Charité s’embrase

Comme chaque année, la haute socié­té pari­sienne se presse autour de la vente de bien­fai­sance. Mais ce jour-​là, l’événement tourne à la catas­trophe : un incen­die fait en moins d’une demi-​heure une cen­taine de vic­times, dont une large majo­ri­té de femmes qui, entra­vées par leurs vête­ments, sont pri­son­nières des flammes. 

C’est le prin­temps à Paris, en ce bel après-​midi de mai 1897. On le sent au soleil timide qui illu­mine la rue Jean-​Goujon, près des Champs-​Élysées, aux robes pas­tel et aux cha­peaux à aigrette des aris­to­crates et des grandes bour­geoises qui se pressent au numé­ro 4, l’entrée du Bazar de la Charité. « The place to be », dirait-​on aujourd’hui. 

Cet évé­ne­ment ras­semble, chaque année depuis douze ans, plu­sieurs œuvres de cha­ri­té, cha­cune pro­po­sant sur son stand des objets de toutes sortes. Une pieuse bro­cante, des­ti­née à la crème de la bonne socié­té, laquelle se doit d’y faire éta­lage d’une géné­ro­si­té osten­ta­toire. Ce rendez-​vous très mon­dain est aus­si un pas­sage obli­gé pour les jeunes filles à marier. « Le Bazar des fian­cés », ain­si qu’on le sur­nomme, est un lieu de badi­nage. Dans les colonnes de L’Éclair, on est expli­cite : « Moyennant une poi­gnée de louis, la jeune et jolie baronne de Z… lais­sait ses ado­ra­teurs dépo­ser sur sa joue un bai­ser. “C’est pour mes pauvres”, disait-​elle en rou­gis­sant de bonheur. »

Une boîte en bois géante

Cet après-​midi du 4 mai, deux attrac­tions ajoutent à l’excitation : la béné­dic­tion du nonce apos­to­lique et une séance du tout nou­veau ciné­ma­to­graphe. La file s’allonge dans la rue, car on entre len­te­ment par deux lourdes portes à tam­bour. Érigé pour l’occasion sur un ter­rain vague, le Bazar n’est en fait qu’une boîte en bois géante, 80 mètres de long sur 13 mètres de large, toute en sol de par­quet et murs de pitch­pin. Le pla­fond est for­mé d’un vélum de tis­sus qui cache une toile gou­dron­née. À l’intérieur, un décor de bois peint kit­chis­sime recons­ti­tue une rue du Paris médiéval. 

Le nonce quitte les lieux vers 16 h 10. La foule, à peu près mille per­sonnes, flâne et s’installe dans la petite salle du ciné­ma­to­graphe, devant l’imposant pro­jec­teur. Il ne fonc­tionne pas à l’électricité, mais grâce à un cylindre de chaux, chauf­fé par une flamme d’éther tra­ver­sée d’oxygène à haute pres­sion. Oui, c’est de la folie. Et voi­ci qu’à 16 h 20 un inci­dent sur­vient. Une lampe claque, le noir s’installe. Le pro­jec­tion­niste répare à tâtons. Pour l’aider, son assis­tant craque une allu­mette. Instantanément, les vapeurs d’éther s’enflamment, le souffle brû­lant d’une explo­sion embrase le vélum. « Une nappe de feu », racon­te­ront les sur­vi­vants, couvre en un ins­tant toute la salle. Et c’est, lit­té­ra­le­ment, l’enfer. La toile gou­dron­née fond sur l’assistance, les robes et les cha­peaux s’enflamment, les bot­tines s’enfoncent dans le par­quet qui flambe. La porte à tam­bour est blo­quée par le mou­ve­ment de panique, puis par les corps pié­ti­nés qui rapi­de­ment s’y amon­cellent. Les valides poussent les plus faibles pour sor­tir, des corps brûlent à terre, dans le fra­cas des pou­trelles qui tombent et des hur­le­ments inhu­mains. Quelques-​uns se fau­filent à l’arrière. Une brèche mène à un lopin de terre, au pied des immeubles qui donnent sur l’autre rue. Sur les murs aveugles, trois minus­cules lucarnes s’ouvrent sur une impri­me­rie et les cui­sines d’un res­tau­rant. Alerté par les cris, le per­son­nel démonte les bar­reaux. On sau­ve­ra quelques per­sonnes, déjà rous­sies, par­fois brûlées. 

À l’extérieur, plu­sieurs héros du voi­si­nage s’activent : cochers, impri­meurs, plom­biers vont sor­tir des flammes quelques dizaines de vic­times. Les pom­piers s’activent, mais ne peuvent pas entrer dans le bra­sier. À 17 h 30, enfin, le feu est maî­tri­sé. Le sol est jon­ché de cadavres cal­ci­nés, de mor­ceaux de chairs et d’os, d’objets indis­tincts. Tout est noir de cendre, l’odeur est insou­te­nable. L’incendie aura fait plus de 120 vic­times 1

“Chevaliers de la Frousse”

Après quelques jours de sidé­ra­tion, de récits effroyables dans les jour­naux, quelques jour­na­listes portent la plume dans la plaie ou plu­tôt dans la brû­lure. Sur les 120 vic­times, on dénombre… 7 hommes. Alors une ques­tion s’impose : qu’ont fait les hommes ? Ou plus exac­te­ment, comme le demande Séverine dans les colonnes de L’Écho de Paris, « qu’ont fait les Messieurs ? » Car les héros, les sau­ve­teurs, sont tous issus du peuple, tous venus de l’extérieur. Mais à l’intérieur ? On estime qu’une cen­taine d’hommes étaient pré­sents. Les sur­vi­vantes parlent et toutes racontent la même chose : les hommes, sans entraves ves­ti­men­taires, ont fui les pre­miers. Beaucoup ont même frap­pé les femmes et les enfants qui les gênaient. Un rap­port de police pré­cise : « Certains assurent que le duc d’Alençon s’est ser­vi de sa canne et même d’un sty­let pour écar­ter ceux qui entra­vaient sa fuite. » Dans les décombres, on retrou­ve­ra des cha­peaux d’ecclésiastiques. Le Bazar de la… Charité n’en avait donc que le nom. Les jour­naux et les chan­sons parlent de « royal-​fuyard », de « baron d’Escampette », des « che­va­liers de la Frousse ». L’éclair titre sur « Un Azincourt féminin ». 

L’historien Bruno Fuligni 2 pré­cise : « L’événement va entraî­ner des consé­quences de toutes sortes : les règles de sécu­ri­té seront revues, le ciné­ma­to­graphe ne fonc­tion­ne­ra désor­mais qu’à l’électricité, mais sur­tout, c’est le révé­la­teur de frac­tures irré­mé­diables de la socié­té. Notamment sur la ques­tion reli­gieuse [cer­tains voient dans l’incendie la puni­tion du Ciel envers la République et la Commune, ndlr] ou sur la divi­sion entre les classes sociales. » Pourtant, du scan­dale des che­va­liers de la Frousse rien ne sub­sis­te­ra, aucune sanc­tion, aucune leçon ne sera tirée. Les cou­pables, issus des classes les plus nobles, ont le bras long. Plusieurs jour­naux prennent leur défense. « Pour cer­tains, l’émergence de reven­di­ca­tions fémi­nistes explique pour­quoi les hommes n’ont pas prê­té main-​forte à leurs com­pagnes, ajoute Bruno Fuligni. En clair, puisque ces dames veulent être indé­pen­dantes, elles n’ont qu’à se débrouiller elles-​mêmes ! » Quelques-​unes reviennent d’ailleurs sur leurs témoi­gnages, réha­bi­li­tant les fuyards. Dans L’Intransigeant, Henri Rochefort ana­lyse la chose : « Ces dames savent que les indi­vi­dus dont elles font leur socié­té et qu’elles donnent quel­que­fois pour maris à leurs filles sont ce qu’on peut rêver de plus lâche, de plus abject et de plus mépri­sable ; mais elles conti­nue­ront tout de même dans l’intérêt de la reli­gion et de l’aristocratie à feindre de croire à leur honorabilité. »

Les com­mé­mo­ra­tions du drame se suc­cé­de­ront durant l’année 1897. En décembre, Marguerite Durand fonde le pre­mier jour­nal fémi­niste de France : La Fronde. Les reven­di­ca­tions fémi­nistes avaient de beaux jours devant elles ! 

1. Le nombre des vic­times varie selon les sources.

2. L’Incendie du Bazar de la Charité, de Bruno Fuligni. Éd. L’Archipel, 220 pages, 18 euros. 


Minisérie pour grand incendie 

TF1 consacre une mini­sé­rie de huit épi­sodes à ce fait divers spec­ta­cu­laire. Le Bazar de la Charité, réa­li­sé par Alexandre Laurent, sera dif­fu­sé cou­rant novembre. Un cas­ting de braise : Audrey Fleurot, Josiane Balasko, Stéphane Guillon, Julie de Bona, Camille Lou… pour racon­ter le sinistre et ses consé­quences à tra­vers la vie de trois femmes dont le des­tin s’en trouve bou­le­ver­sé. Les images de l’incendie sont stu­pé­fiantes, et les pro­blé­ma­tiques fémi­nistes bien mises en pers­pec­tives dans ce XIXe siècle qui voit appa­raître les suffragettes.

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