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Photos prises lors de l'arrestation d'Emma Goldman après l'assassinat du président William McKinley, en 1901. © The Granger collection, New York/Coll.Christophel

Emma Goldman, la voix de l’anarchie

Activiste, anar­chiste, mili­tante pour les droits des femmes et des plus dému­nis, Emma Goldman a ris­qué sa vie et sou­vent per­du sa liber­té pour ses convic­tions. Jusqu’au bout, elle a défen­du son « idéal » : « Mon bel idéal, c’est la liber­té, le droit de s’exprimer pour cha­cun et pour tous, le droit de jouir de belles choses. »

Emma Goldman est née 1869 en Russie. Mais en réa­li­té, sa véri­table nais­sance date de 1887. Elle a 18 ans lorsque, à la suite d’une ­mani­fes­ta­tion répri­mée dans le sang, le mas­sacre de Haymarket Square, à Chicago (Illinois), cinq anar­chistes sont pen­dus mal­gré l’émoi de l’opinion publique. Dans ses Mémoires, Emma raconte que lors d’un dîner chez son père, elle entend une femme s’écrier : « Pourquoi tous ces gémis­se­ments, ce n’étaient que des meur­triers après tout ! On a bien fait de les pendre ! » « D’un bond, je lui sau­tai à la gorge. Je me sen­tis tirée en arrière, quelqu’un a dit : “Cette enfant est deve­nue com­plè­te­ment folle !” Je me libé­rai d’une secousse, attra­pai une carafe d’eau et la lan­çai de toutes mes forces au visage de la femme en criant : Dehors, dehors ou je vous tue ! » Ce jour-​là, Emma découvre son idéal : adhé­rer à la cause des cama­rades mar­tyres et faire connaître leur pensée.

D’où lui vient cet enga­ge­ment ? Très jeune, Emma se dis­tingue de ses deux demi-​sœurs et de ses trois frères par une soif d’apprendre et de décou­vrir. Sa famille, juive ortho­doxe, est d’origine litua­nienne. Et pauvre, après les échecs com­mer­ciaux du père, Abraham Goldman. La mère, Taube, gère les petits avec froi­deur. Abraham est un homme violent. Il bat ses enfants, par­fois au fouet, et refuse qu’Emma songe aux études. « Les filles n’ont pas besoin d’étudier autant que cela. Tout ce qu’une fille juive doit savoir, c’est com­ment on pré­pare le gefilte fish, com­ment cou­per conve­na­ble­ment les pâtes et don­ner à un homme de nom­breux enfants. » Emma va cepen­dant se bâtir une édu­ca­tion en auto­di­dacte. Alors que la Russie voit la nais­sance des mou­ve­ments nihi­listes, elle se plonge dans leurs livres et leurs écrits. 

Ses sœurs s’installent aux États-​Unis. Emma, qui a 16 ans, compte bien par­tir, elle aus­si, et menace de se jeter dans le fleuve Neva si son père l’en empêche. Il finit par céder. Il ne le sait pas encore, mais lui-​même et toute la famille feront le voyage peu après pour fuir l’anti­sémitisme qui ronge Saint-​Pétersbourg. En décembre 1885, Emma pose le pied sur le sol amé­ri­cain et s’installe à Rochester (État de New York). C’est le début d’une aven­ture exaltante.

Une ren­contre décisive

Pour vivre, la jeune femme devient cou­tu­rière. Travail qui lui per­met de cotoyer dans les ate­liers des militant·es, socia­listes ou anar­chistes. Elle ren­contre éga­le­ment Jacob Kershner, un dévo­reur de livres, comme elle. Ils se marient rapi­de­ment. Peut-​être trop. Un an après, l’épouse demande le divorce. Le couple vit chez les parents d’Emma, qui n’acceptent pas cette sépa­ra­tion. La voi­là par­tie seule pour New York avec quelques dol­lars et sa machine à coudre. 

C’est un cama­rade mili­tant qui l’accueille et lui fait décou­vrir le Sachs Café, « le quar­tier géné­ral des radi­caux de l’East Side, des anar­chistes, des socia­listes mais aus­si des jeunes écri­vains et poètes juifs. » Emma y fait une ren­contre ­déci­sive : l’homme de sa vie. Il s’appelle Alexander Berkman. Il sera son amant, son confi­dent et son com­pa­gnon de lutte durant toute son exis­tence. Le soir même, Berkman ­l’entraîne à la confé­rence du célèbre mili­tant anar­chiste Johann Most, fon­da­teur de jour­naux liber­taires et ora­teur cha­ris­ma­tique. Dans la presse bien pen­sante, on le traite de démon, de cri­mi­nel et de monstre assoif­fé de sang. Emma est enthou­sias­mée par cette confé­rence et par Most lui-​même, que Berkman lui pré­sente. Les mee­tings sont alors, avec les jour­naux, les seuls vec­teurs de la pen­sée et des dis­cours poli­tiques. Ils se mul­ti­plient, mais ceux de l’opposition sont très sou­vent inter­dits, dis­sous bru­ta­le­ment par la police, don­nant à ces ren­contres un carac­tère exceptionnel.

“La demande d’égalité des droits dans tous les domaines de la vie est juste et équi­table, mais dans le fond, le droit le plus vital est celui d’aimer et d’être aimé·e”

Emma Goldman, La tra­gé­die de l’émancipation féminine

La jeune femme assiste Most dans ses allo­cu­tions. Elle est par­fois ­char­gée de poser les ques­tions qui servent à relan­cer le tri­bun. Celui-​ci dis­tingue vite en elle un véri­table talent ­d’oratrice. Il la pousse à prendre la parole. Un jour enfin, liqué­fiée, Emma monte à la tri­bune. Son suc­cès est fou­droyant, le public est trans­por­té. « Ainsi, j’étais capable ­d’influencer des gens par ma parole ! Grâce à des mots étranges et magiques sur­gis du plus pro­fond de moi, d’un lieu qui m’était jusqu’alors incon­nu. Cette décou­verte me fit pleu­rer de joie. »

C’est la pre­mière des cen­taines de confé­rences qu’Emma Goldman, dont le cha­risme sur scène est excep­tion­nel, don­ne­ra jusqu’à la fin de sa vie. Elle y exprime ses opi­nions, poli­tiques, anar­chistes, com­mu­nistes et fémi­nistes : « La femme, au lieu d’être consi­dé­rée comme la reine de la mai­son selon les livres clas­siques, est en fait la ser­vante, la maî­tresse et l’esclave du mari et des enfants. Elle perd tota­le­ment sa propre indi­vi­dua­li­té, elle perd même son nom qu’elle n’est pas auto­ri­sée à conser­ver », expliquera-​t-​elle à cette époque dans la presse. 

Faire le trottoir

Emma a 23 ans lorsque l’affaire Frick éclate. Henry Clay Frick, direc­teur d’une usine sidé­rur­gique, oppose à ses sala­riés en grève des agents de sécu­ri­té armés. Un affron­te­ment éclate, on tire de part et d’autre, la fusillade fait seize morts. 

Emma Goldman et Alexander Berkman, pro­fon­dé­ment révol­tés, décident d’assassiner Henry Clay Frick pour éveiller les consciences et sou­te­nir la classe ouvrière. Alexander a un plan, mais il faut de l’argent. Emma n’hésite pas : « […] j’avais les idées claires sur la façon dont je pou­vais gagner de l’argent pour Sasha [sur­nom d’Alexander, ndlr] : j’allais devoir faire le trot­toir. […] Je le ferai pour Sasha, pour qu’il par­vienne à ses fins, pour le peuple. » La voi­là par­tie raco­ler. Un homme l’invite à boire un verre et lui dit qu’elle n’a pas le « je-​ne-​sais-​quoi » qui fait les pros­ti­tuées. « Prends ça et rentre chez toi ! » lance-​t-​il en lui don­nant 10 dol­lars. Emma aban­donne la pros­ti­tu­tion et emprunte de l’argent à sa sœur. Berkman ira jusqu’au bout du pro­jet. Mais l’assassinat fait long feu. Arrêté, il est condam­né à vingt-​deux ans de pri­son. Il en fera qua­torze et sor­ti­ra en 1906. 

Emma est effon­drée. Soupçonnée de com­pli­ci­té, elle reste tout de même en liber­té. Parmi ses cama­rades, nom­breux sont les anar­chistes et les syn­di­ca­listes qui réprouvent Berkman. Most y com­pris. Écœurée, Emma Goldman fouette Most lors d’une confé­rence avec une cra­vache. Elle casse le manche sur sa cuisse et lui jette les mor­ceaux à la figure avant de des­cendre de l’estrade. 

La scis­sion avec Most et une par­tie des mili­tants n’empêche pas Emma de conti­nuer ses tour­nées de confé­rences. Lors de l’une d’entre elles, elle lance à son public chauf­fé à blanc : « Demandez du tra­vail, s’ils ne vous donnent pas de tra­vail, deman­dez du pain, s’ils ne vous donnent ni du pain ni du tra­vail, pre­nez le pain. » Elle est arrê­tée pour « inci­ta­tion à l’émeute » et condam­née à un an de pri­son. Elle purge sa peine délé­guée à l’infirmerie du péni­ten­cier où elle apprend le métier. Elle y côtoie les femmes les plus pauvres, épui­sées par les mater­ni­tés. Elle déve­loppe alors sa réflexion en faveur de la contra­cep­tion et de l’avortement. Profitant d’une tour­née de confé­rences en Europe, elle sui­vra une for­ma­tion d’infirmière et de sage-​femme à Vienne, en Autriche. 

Ce métier la pas­sionne, mais ne l’empêche pas de mul­ti­plier ses confé­rences, fran­chis­sant les fron­tières. Elle ren­contre les célé­bri­tés poli­tiques de l’époque, dont Louise Michel, qu’elle admire. À la fin des années 1890, Emma est deve­nue une figure de la scène poli­tique de New York. Elle est la pasio­na­ria des oppri­més et prône une com­plète réforme des valeurs de la socié­té patriar­cale, même si elle ne suit pas for­cé­ment les suf­fra­gettes. Anarchiste, elle consi­dère que le droit de vote n’est qu’une illu­sion de pou­voir. Elle réclame l’égalité des sexes, l’union libre, et milite désor­mais acti­ve­ment en faveur du contrôle des nais­sances, une pro­pa­gande alors illégale. 

En 1906, elle fonde le men­suel Mother Earth, un jour­nal anar­chiste dont la ligne édi­to­riale reflète ses convic­tions. Elle le dirige jusqu’en 1917, époque à laquelle, avec nombre de ses cama­rades anti­mi­li­ta­ristes, elle s’oppose à l’entrée des États-​Unis dans la Première Guerre mon­diale. Dans ses prises de parole, elle pousse son public à déso­béir à la conscrip­tion. Une « tra­hi­son » envers la patrie, qui lui vaut d’être incar­cé­rée deux ans puis expul­sée vers la Russie, avec son vieux com­plice, Alexander Berkman. J. Edgar Hoover déclare alors qu’elle est « la femme la plus dan­ge­reuse d’Amérique ».

Les enne­mis de la Révolution

Goldman et Berkman sont accueillis en Russie comme des hôtes de marque. Lénine demande à les voir et les encou­rage à tra­vailler au sein de la IIIe inter­na­tio­nale. Les deux cama­rades res­tent cir­cons­pects : les pri­sons bol­ché­viques sont rem­plies d’anarchistes, oppo­sés au com­mu­nisme. Voyageant dans le pays, Emma et Alexander découvrent la réa­li­té du bol­ché­visme, la pau­vre­té, la répres­sion, l’autoritarisme. Un ami d’Emma, poète oppo­sant, est condam­né à mort. Elle plaide sa cause, en vain, auprès de Lénine. Elle note : « Il avait tel­le­ment l’habitude du bruit des exé­cu­tions capi­tales qu’il ne pou­vait plus s’en passer. »

En 1921, des mani­fes­ta­tions naissent à Petrograd puis dans le port de Cronstadt. Les tra­vailleurs et les marins demandent de meilleures condi­tions de vie. L’insurrection est écra­sée dans le sang par l’Armée rouge, des mil­liers de mani­fes­tants sont dépor­tés dans des camps de tra­vail. Dans ses Mémoires, Emma est claire : « Cronstadt bri­sa le der­nier lien qui me rat­ta­chait aux bol­che­viques. […] Quelles qu’aient été leurs inten­tions par le pas­sé, ils se révé­laient main­te­nant comme les enne­mis les plus per­ni­cieux de la révo­lu­tion. Je n’avais plus rien à faire avec eux. »

Emma et Alexander voyagent en Europe pen­dant leurs vingt der­nières années, sou­vent expul­sés pour leur acti­visme. Emma écrit beau­coup, et sur­tout ses Mémoires, Living my Life, qu’elle ter­mine en 1930 à Saint-​Tropez. Elle est auto­ri­sée à ren­trer quelques mois aux États-​Unis en 1933, puis s’installe au Canada. De son côté, Berkman reste en Europe et meurt à Nice en 1936. 

Emma conti­nue à mili­ter, écrire et don­ner des confé­rences jusqu’en 1940. Elle a 71 ans lorsqu’un AVC la ter­rasse à Toronto. Selon sa volon­té, elle est enter­rée à Chicago, dans le cime­tière où reposent les vic­times du mas­sacre de Haymarket Square. Les cama­rades mar­tyres dont elle a, comme elle se l’était pro­mis, défen­du la cause toute sa vie. 

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