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1956 : la cloche a son­né, l’alcool est fini à la cantine !

Considérées comme bonnes pour la santé, les boissons alcoolisées servies aux enfants étaient monnaie courante dans les établissements scolaires jusque dans les années 1950. Mais, à partir de 1956, la lutte contre l’alcoolisme, jusque-là timorée, prend un véritable essor, avec Pierre Mendès France en fer de lance.

Septembre 1956. Les écoliers retrouvent leurs camarades, la cour de récréation et leurs salles de classe… Une chose a changé cependant : fini les boissons alcoolisées le midi pour les moins de 14 ans. Une circulaire du ministère de l’Éducation nationale a introduit cette interdiction le mois précédent. Et c’est une petite révolution au pays du vin. 

Que des enfants puissent boire de ­l’alcool à l’école paraît pour le moins surprenant. Pourtant, « dans les années 1950, le cidre, la bière et le vin sont considérés comme des boissons hygiéniques, explique Stéphane Le Bras, historien de la vigne et du vin. C’est-à-dire des boissons censées renforcer le corps et aider à lutter contre les microbes et les virus ». Par ailleurs, le vin est considéré à l’époque comme un aliment nourrissant, grâce à son nombre élevé de calories, lesquelles ont été découvertes au milieu du XIXe siècle.

Ces croyances sont largement partagées par le grand public et… les médecins. Dans les années 1930, il existe même une association : les Médecins amis des vins de France ! Pas étonnant donc que des parents glissent une gourde de vin coupé à l’eau dans les cartables ou que certaines cantines scolaires en servent. En 1955, une enquête nationale1 révèle que 54 % des enfants âgé·es de 5 à 15 ans consomment habituellement, au repas du midi, du vin étendu d’eau, et 17 %, du cidre. L’eau n’arrive qu’en troisième position.

Changement des mentalités

Mais dans les années 1950 s’opère un renversement de logique dans la lutte contre l’alcoolisme. Cette préoccupation avait déjà fait surface après l’épisode de la Commune, dans les années 1870, mais timidement – et manifestement sans grande influence sur les politiques publiques jusque-là.

Dorénavant, les nouvelles élites au pouvoir veulent faire table rase des pratiques du passé, dans une logique de progrès social. L’État soutient désormais le mouvement antialcoolique plutôt que le Comité national de propagande en faveur du vin, qu’il finançait depuis les années 1930. De son côté, l’Institut national des études démographiques (Ined) publie des recherches qui participent au lent changement des mentalités2.

Les dangers de l’alcoolisme sont désormais associés à la consommation moyenne, et donc régulière, des boissons alcoolisées. On sort des logiques héritées du XIXe siècle, ciblant les plus pauvres et se concentrant sur des problèmes purement médicaux comme l’hérédité. « L’alcoolisme est désormais perçu comme un poids économique, inutile et coûteux pour la société, décrypte Stéphane Le Bras. On passe alors de la condamnation morale et de la stigmatisation de ­l’alcoolisme dans les milieux populaires à la sensibilisation et la prévention d’une consommation d’alcool, quotidienne ou ponctuelle, excessive. » Pas tout à fait adressée à tous et toutes, non plus. « La lutte contre l’alcoolisme a été pensée par des hommes, blancs, bourgeois, qui ont ciblé les enfants, les femmes, les ouvriers et les indigènes. Quand eux se réfugiaient derrière le vocable de l’alcoolisme mondain », pointe Michel Craplet, addictologue, ancien médecin-conseil de l’Association nationale de prévention en ­alcoologie et addictologie (ANPAA), devenue ­l’Association Addictions France. 

Le lait de Mendès France

Ce tournant est symbolisé par la figure de Pierre Mendès France, président du Conseil des ministres français, qui s’attaque au problème à son arrivée au gouvernement en 1954. Il crée alors le Haut Comité d’étude et d’information sur l’alcoolisme (HCEIA), directement rattaché à son cabinet, avec un rôle central dans l’orientation des politiques publiques en la matière. Mendès France cherche à limiter la quantité autorisée d’alcool produite par les bouilleurs de cru à partir des fruits de leurs vergers ou de leurs vignes. Et, en 1955, il introduit la distribution du verre de lait sucré dans les écoles. L’idée est de transformer les habitudes des petits Français en substituant le lait au vin. 

Mendès France n’est pas le seul à croire aux bienfaits du lait sur la santé des enfants plutôt qu’à celles des boissons alcoolisées. Raymond Paumier, instituteur et cofondateur de la Fondation de la mère et de l’enfant – rebaptisée Protection maternelle et infantile (PMI) en 1945 –, innove avec la création, après-guerre, du premier « restaurant d’enfants » à Montgeron (Essonne), qui remplace les cantines scolaires, souvent de simples préaux couverts où l’on sert des repas trop gras et peu variés. 

Expérience “probante” 

À La Roseraie, les enfants déjeunent assis·es à une table avec nappe et assiettes en faïence. Surtout, les repas sont équilibrés et sans alcool. Un rapport du comité consultatif national d’hygiène scolaire et universitaire datant de mars 1956 estime que l’expérience de Montgeron est « très spectaculaire et probante ». « On observe plus de discipline chez les enfants et aussi une plus grande concentration en classe, après le repas », détaille Stéphane Le Bras. Sans blague !

Quelques mois plus tard, en août 1956, la circulaire interdisant l’alcool à l’école pour les enfants de moins de 14 ans est votée. Toutefois, cette réglementation sera appliquée de façon ­inégale. Difficile pour les enseignant·es de surveiller systématiquement le contenu des paniers-repas des enfants, quand tous et toutes ne mangent pas à la cantine. Surtout que les élèves de plus de 14 ans peuvent toujours consommer des boissons alcoolisées, pourvu qu’elles titrent 3 degrés au maximum. Et puis des parents contournent l’interdiction en servant à leur progéniture leur ration d’alcool au petit déjeuner. 

Comme tout changement d’habitude, celui-ci prendra du temps. Et il faudra finalement attendre… 1981 pour que l’alcool soit interdit dans les lycées.

  1. Enquête générale menée par sondage par le Service de santé scolaire, avec le concours de l’Institut national de la statistique, au troisième trimestre 1955, auprès de 53 000 écoliers (public et privé) âgés de 5 à 15 ans.[]
  2. Parmi elles, citons celle du démographe Sully Lederman : « Alcool, alcoolisme, alcoolisation », 1956.[]
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