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Camille et Justine (©Youtube)

Camille et Justine : à la ren­contre d'un duo comique fort en gueule

Les humoristes Camille et Justine apportent un vent de fraîcheur dans le monde policé des créateur·trices de contenus, avec leurs vidéos engagées et terriblement caustiques.

Camille arrive la première aux Foudres, un café qui surplombe la place Martin Nadaud, dans le 20e arrondissement de Paris. Contrairement à Justine, elle n'habite pas dans le quartier. « C'est toujours comme ça, les plus proches sont les plus en retard », sourit-elle. La comédienne de 33 ans, originaire de la Tour-du-Pin (Isère), en profite alors pour battre en brèche plusieurs croyances qui collent encore à la peau du duo comique : non, elles ne sont ni en couple, ni en colloc'. Elles passent, tout de même, une grande partie de leur temps ensemble pour filmer leurs courtes vidéos ironiques et engagées, mais aussi leurs créations plus longues, postées sur les réseaux sociaux.

Un café crème est commandé en attendant sa comparse de 31 ans. Quand elle débarque, cette dernière demande exactement la même boisson. « Attention, c'est brûlant, j'ai avalé des flammes », la prévient Camille, ajoutant : « On peut faire griller un chamallow dans ma gorge. » « Des petites merguez », réplique, espiègle, Justine. Grand éclat de rire. L'interview commence à peine que l'on ne sait déjà plus de quoi on parlait. Mais voilà la recette du succès des deux comiques : l'improvisation. Pour leurs vidéos hebdomadaires traitant de l'actualité, elles choisissent ainsi un sujet qui monte (le clash Hanouna-Boyard sur C8, le débat sur la transidentité sur France 2...), avant de se filmer une dizaine de minutes, en roue libre, et de sélectionner 1 minute 30 à envoyer sur Instagram.

« On commence à savoir ce qui fonctionne et ce qu'il faut garder pour faire rire notre audience », explique Justine, la brune du duo, originaire, elle, de Paris. « On sélectionne souvent les moments où l'on se fait mutuellement rire, ajoute Camille, aux cheveux châtains. On est généralement plutôt d'accord sur ce qu'il faut enlever ou non. Le plus dur, c'est quand on se parle dessus. Soit on se filme à nouveau, soit on met des sous-titres. On est un peu à l'arrache, mais c'est ce qui fait notre charme, je crois. »

« Pousser des coups de gueule »

Les deux trentenaires se rencontrent il y a dix ans, au Cours Florent, en deuxième année. Elles sympathisent pendant la formation et se retrouvent souvent au restaurant chinois proche de l'école de théâtre, dans le 19e arrondissement, où elles apprécient leurs nems « croustimiam », comme elles l'écrivaient dans leur bio Facebook. Une mention qui a aujourd'hui disparu du réseau social, mais que L'Obs rappelait dans un article de 2017, consacré à l'une de leurs vidéos sur les client·es relou·es dans les cafés. Cette séquence fait partie de leurs premiers succès, après le lancement, un an auparavant, de leur chaîne YouTube.

Camille et Justine se sont, en effet, lancées sur la plateforme américaine en 2016, après être sorties du Cours Florent respectivement en 2013 et 2014. Elles enchaînent les pièces de théâtre, créées pendant l'école, se mettent en scène mutuellement, puis décident de se filmer, influencées par le succès des vidéos Vine, qu'elles jugent « très golri ». « À la base, on voulait râler sur plein de sujets, pousser des coups de gueule », se souvient Camille. Justine abonde, un peu honteuse : « Dans notre description, on avait écrit : "Elles disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas." Mais encore aujourd’hui, on nous remercie sur Instagram en disant ça ! »

Avec leur vidéo sur les client·es relou·es, ou celle sur le mouvement anti-avortement Les Survivants, elles atteignent facilement les plus de 50.000 vues. Elles passent même sur la chaîne de télé M6. « On s’est demandé si notre vie allait changer », rigole aujourd'hui Camille. « Les vieux dans leur salon ont dû se demander qui étaient ces deux excitées, ces deux hystériques », ajoute Justine.

Succès, trolls et haters

La vie des deux humoristes ne change pas radicalement, mais le succès continue de progresser. Après YouTube, elles ouvrent un compte Instagram il y a trois ans, qui explose au moment de l'apparition des réels, ces vidéos courtes d'1 minute 30. Les sujets se font plus féministes, plus engagés, évoluant avec la société et la prise de conscience collective qu'a représenté #MeToo en 2017. Les likes et partages de ces pastilles terriblement caustiques se multiplient. L'homme politique Benoît Hamon et le rappeur Booba font partie de celles et ceux qui vont partager leurs contenus.

« Les réels sont dans notre ADN, explique Justine. Ce sont des vidéos courtes, dynamiques, dans l'actualité... Il s'agit du meilleur format pour notre duo. Celui qui a le plus marché, sur un gynécologue accusé de violences, a fait plus de 12 millions de vues. » Les comédiennes engrangent 100.000 abonné·es d'un coup, puis atteignent les 150.000. « C'est allé si vite qu'on n'a même pas pu fêter nos 100.000 followers », se souvient Camille. Aujourd'hui, toutes les deux vivent d'ailleurs grâce à la monétisation de leurs vidéos sur YouTube et aux partenariats qu'elles réalisent sur Instagram, toujours avec des jeunes marques en accord avec leurs principes. Mais avec ce fulgurant triomphe, les trolls et haters se font malheureusement plus nombreux·ses. D'autant plus que le duo est féminin et qu'il est encore dur d'être une femme humoriste sur les réseaux sociaux, affirment-elles. Dès leurs débuts, une partie des internautes les ont estampillées féministes, alors même que leur contenu n'était pas encore aussi engagé, simplement parce qu'elles ne parlaient « ni de maquillage, ni de cuisine » et qu'elles étaient « grandes gueules ».

« Une femme qui fait de l’humour, tout de suite c’est de l’humour "féminin". Alors que pour les hommes, l'humour est universel », résume Justine. « Les hommes ne suivent pas de comptes de femmes, assure encore Camille. Je ne sais pas si ça ne les intéresse pas, si c'est inconscient, un réflexe, mais ils ne nous followent pas. On le constate bien dans les statistiques concernant nos vues. Par contre, même s'ils ne font pas partie de nos abonnés, ils vont venir commenter nos vidéos. On reçoit une pluie de commentaires haineux. On nous dit qu'on fait de la merde, qu'on est connes, qu'on est des lesbiennes - pour eux, c'est une insulte -, pas baisables...» Son acolyte enchaîne : « Mais pourquoi viennent-ils commenter notre contenu ? Pour nous dire : "Vous, on vous baise pas" ? Genre on doit être tristes. Merde, un coup de perdu ! »

Les deux trentenaires ont aujourd'hui appris à ne plus se laisser atteindre par la haine de certain·es internautes. Elles continuent de poster une fois par semaine un réel sur Instagram, de temps en temps une vidéo sur YouTube (elles voudraient redevenir plus présentes sur la plateforme) et animent un podcast, On s'tient au jus, un lundi sur deux. Elles avancent également sur des projets en solo. Camille peaufine une nouvelle version de son seule-en-scène Moyenne, qu'elle compte jouer sur les planches au printemps 2023. Et Justine a bouclé le tournage d'une série qu'elle a écrite et qui devrait également être diffusée l'année prochaine. On quitte les comédiennes hilare, en se disant que c'est quand même bête que certains hommes ne fassent pas l'effort de regarder leurs vidéos avant de les commenter sournoisement. Le cuisinier des Foudres, attablé à côté de nous pendant sa pause dej', mort de rire à chaque fois que Camille et Justine ouvraient la bouche, peut témoigner de leur humour beaucoup plus universel qu'ils ne pourraient le penser.

Lire aussi l Mahaut Drama, rire de survie

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