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Anne Consigny et Emmanuelle Riva dans Savannah Bay.

Anne Consigny : « La langue de Duras est faite de sla­loms et de bro­de­ries d’une force inouïe »

Anne Consigny a joué Savannah Bay, au côté d’Emmanuelle Riva, jusqu’en mars dernier au Théâtre de l’Atelier, à Paris. Si la comédienne appréciait peu Duras en tant que femme et réalisatrice, elle éprouve en revanche une profonde admiration pour l’écrivaine.

"J’ai rencontré Duras par le père de mes enfants, Benoît Jacquot, qui a été son assistant au cinéma. Ils étaient intimes. Je l’ai découverte par et à travers lui. Il me parlait beaucoup d’elle. J’avoue que je n’ai jamais eu une sympathie forcenée pour la femme. En revanche, j’appréciais Yann Andréa. Un jour, je venais d’accoucher, Benoît était en tournage. Il m’a dit : “Va à Trouville, Yann va s’occuper de toi.” J’étais en bas des Roches noires [ancien palace de Trouville-sur-Mer dans lequel Duras avait acquis un appartement et où elle séjourna souvent, ndlr], je l’attendais pour qu’on aille se promener. Il descend me rejoindre, et là, j’entends Marguerite depuis le balcon l’insulter ! Tout ça parce qu’il allait se promener avec moi. Yann s’est tellement occupé d’elle. Et finalement, à sa mort, elle ne lui a rien laissé, qu’un petit réduit dans lequel il vit, à Saint-Germain-des-Prés.

Plus tard, j’ai découvert Suzanna Andler, publiée en 1968. Le fond de cette pièce résonnait en moi avec une vérité sur ce que c’est que l’amour, est-ce qu’on peut aimer plusieurs hommes et est-ce que c’est tromper que d’en aimer deux. J’avais l’impression que c’était ce que je ressentais, ce que je vivais. J’ai obtenu de Yann le droit de la monter parce que j’avais demandé à Benoît Jacquot de me mettre en scène. Mais ça ne s’est pas fait. Je rêve toujours de la mettre en scène.

Je ne suis pas fanatique de ses films, qui m’ennuient un peu. Mais sa langue est incroyable. Elle fait des slaloms dans les phrases grammaticalement, des broderies qui paraissent absconses, mais qui, si on les regarde de près, sont d’une force inouïe. Ce n’est jamais gratuit. En mettant ses mots les uns à côté des autres, c’est comme si elle inventait une autre langue qui pourrait peut-être se rapprocher un peu plus de cette vérité qu’elle cherche à dire.

“Derrière la dureté, un être fragile”

Pour préparer Savannah Bay, je me suis mise à lire du Duras et sur Duras. Puis je me suis plongée dans la bio de Laure Adler, mais pas linéairement. La première fois que j’ai ouvert le livre, je suis tombée sur le moment où elle raconte qu’elle a perdu son enfant [fils mort-né en 1942, qu’elle a eu avec Robert Antelme, ndlr]. Pour comprendre mon personnage, c’était important. J’étais intimidée par elle, elle me faisait peur et je me sentais méprisée par elle. J’avais le sentiment qu’elle était géniale et que j’étais en train de l’abîmer. En plus, j’avais vu ce documentaire sur le montage de la pièce en 1983. Duras dirigeait elle-même Madeleine Renaud et Bulle Ogier. Le ton qu’elle a avec ses comédiennes ! Tellement supérieur. On voit les deux comédiennes comme des petits lapins dans les phares d’une voiture. D’avoir vu ça, ça m’a fait faire des cauchemars. Mais en picorant dans ses textes, j’ai réussi à me convaincre que derrière cette image dure il y avait un être humain, amoureux, fragile… J’ai pu lui dire : “Ce que tu m’apportes est très intéressant, mais tu vas voir, moi aussi je vais t’apporter quelque chose.” J’ai pu me mettre d’égale à égale avec elle. Ce n’est pas très modeste, mais c’est la seule façon que j’ai trouvée de m’en sortir."

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