Le conseil lec­ture de Lola Lafon : « Le Mur invi­sible », de Marlen Haushofer

Chaque mois, un·e auteur·e que ­C­ausette aime nous confie l’un de ses coups de cœur littéraires.

Lafon Lola c Lynn S.K A
© C.Lynn-SK

En 1963, Marlen Haushofer, une mère de famille autrichienne, assistante de son mari dentiste, écrit chaque nuit dans sa cuisine.
Celle qui, en apparence, se plie avec docilité aux usages de la bourgeoisie locale, imagine une narratrice d’une quarantaine d’années qui s’éveille un matin, seule, dans un chalet en pleine forêt, ses hôtes ne sont pas rentrés la veille. C’est au cours d’une promenade avec le chien de la maison, Lynx, qu’elle comprend pourquoi ; le chien se heurte brutalement à un obstacle : un mur transparent s’est érigé pendant la nuit, qui l’isole du reste du monde, lequel a probablement été décimé. Derrière, la nature est immobile et dévastée, les corps pétrifiés.
Publié en pleine guerre froide, Le Mur invisible a souvent été interprété comme la possible métaphore d’une catastrophe nucléaire. Mais, ce roman, qu’on pourrait qualifier de survivaliste, interroge surtout l’espace qu’on prête aux femmes ; celui, aussi, qu’elles s’autorisent à arpenter. Si la narratrice a cru des années durant que le bonheur consistait à savoir ses enfants dans la chambre et la cuisine rangée, l’abandon de sa vie de mère de famille pour cette survie dans laquelle elle doit tout à elle-même la « remet » au monde. Ce mystérieux mur, qui, au départ, semble rétrécir son univers, l’enfermer hors de toute civilisation, devient rapidement un enclos qui protège la naissance d’un autre monde possible, animal et végétal. C’est une compagnie d’altérités bouleversantes que celle de ce chien, de ce chat et des vaches. Des vies qui obligent à désapprendre ce qu’on a cru essentiel. À leur contact, l’héroïne se libère lentement des conventions sociales et des hommes, quasi absents d’une narration dans laquelle le masculin menace, et ce jusqu’au dénouement, qu’il ne faut pas dévoiler...
« Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison… il est peu probable que ces lignes soient un jour découvertes. Pour l’instant je ne sais pas si je le souhaite. Je le saurai peut-être quand j’aurai fini d’écrire ce récit. »
Débuté sous la forme du journal intime, Haushofer achève le roman quand sa narratrice se retrouve à court de papier. Bien plus qu’une « robinsonnade » au féminin, Le Mur invisible interroge nos peurs. La force de Marlen Haushofer est d’écrire sans jamais chercher à démontrer, de réécrire la solitude comme une puissance, un espace au sein duquel on réapprendrait à être celle qu’on aurait dû rester.

Le Mur invisible, de Marlen Haushofer, traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. éd. Actes Sud/coll. Babel, 1992, 352 pages, 8,70 euros.

Lola Lafon donnera des lectures musicales du Mur invisible, à l’hiver 2020, à la Maison de la poésie, à Paris.


En librairie · Mercy, Mary, Patty

Mercy Mary Patty Babel A
© DR

« Maman, Papa, je vais bien. » Comment une petite fille modèle, icône chérie du capitalisme américain, est-elle devenue l’ennemie publique numéro 1 ? Voilà l’histoire de Patricia Hearst. Kidnappée en 1974 par un groupuscule marxiste, cette fille de milliardaire a rapidement – à la stupeur générale – affirmé qu’elle rejoignait la cause de ses ravisseurs jusqu’à mener un hold-up à leurs côtés. Le livre de Lola Lafon, paru en 2017 et qui vient de sortir en poche, ne raconte pas l’affaire, mais fait résonner les questions qui l’entourent en créant deux personnages : Gene Neveva, universitaire chargée d’établir un rapport psychologique, et Violaine, sa timide assistante. Patricia a-t-elle subi un lavage de cerveau ? Ou a-t-elle choisi, de façon « consciente et lucide », de tourner le dos au capitalisme, comme elle l’affirme à l’époque ? Sans chercher à trancher, ce roman merveilleusement musical tisse les vérités les unes aux autres, orchestre le maillage complexe des récits. En prêtant l’oreille « aux voix qui nous parviennent mal », étouffées par l’Histoire et le bruit médiatique, Lola Lafon frappe un grand coup et enfonce les portes de nos « confortables captivités ». Lauren Malka

Mercy, Mary, Patti, de Lola Lafon. Éd. Actes Sud/coll. Babel, mai 2019, 240 pages, 7,80 euros.

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