Cinéma muet : Asta Nielsen, libre et sans entrave

Considérée comme la première grande actrice du cinéma muet européen, la Danoise a su traverser le début du XXème siècle avec un naturel et un anticonformisme étourdissants. La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé lui consacre une rétrospective jusqu’au 13 mai.

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Asta Nielsen en 1914. © George Grantham Bain Collection.

Une femme en robe de satin noir danse lascivement autour d’un homme aux airs de cow-boy sous le chapiteau d’un cirque. La femme aux boucles brunes et aux grands yeux sombres encercle l’homme, le ligote au lasso, puis se frotte sensuellement contre lui pendant plusieurs minutes. La scène aurait pu être digne du sulfureux Lars Von Trier si le réalisateur danois était né un siècle plus tôt. Car elle est issue du film muet danois Afgrunden (L’Abîme) sorti en 1910. Il s’agit du premier film d’Asta Nielsen, dans lequel l’actrice danoise de 29 ans campe le rôle d’une vamp provocante déchirée entre deux amants. Il n’en faudra pas moins pour que Asta Nielsen devienne en deux décennies et près de 80 productions, la première grande vedette du cinéma européen muet, si populaire qu’on donna même son prénom à une marque de cigarettes. Aujourd’hui oubliée du grand public, Asta Nielsen revient sur le devant de la scène à travers la rétrospective qui lui est consacrée du 5 avril au 13 mai par la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé (13ème arrondissement de Paris). 

« Rarement une actrice aura autant bousculé les codes moraux et sociaux à l’écran », écrit l’écrivain Olivier Poupion en 1991 dans 1895, revue d’histoire du cinéma. Il suffit, pour s’en rendre compte, de se pencher sur la vie d’Asta Nielsen. Fille d’un ouvrier et d’une blanchisseuse, elle est née à la fin du XIXème siècle dans un quartier populaire de Copenhague au Danemark. Rien n'avait destiné cette jeune fille devenue mère à 20 ans à embrasser une carrière de vedette du cinéma muet. C’est une rencontre avec le réalisateur danois Urban Gad en 1910 – qui deviendra son mari - qui la propulse en haut de l’affiche à travers L’Abîme la même année. L’actrice y offre une performance sensuelle fascinante et le film défraye la chronique au point d’être censuré aux États-Unis pour cause d’érotisme. 

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Asta Nielsen dans le film Afgrunden (L’Abîme) Urban Gad, 1910.
Une pionnière

Mais la censure n’y fera rien, la carrière d’Asta Nielsen est lancée. Particulièrement en Allemagne, où elle tournera la plupart de ses films. Bien plus qu’une star populaire, Asta Nielsen est une pionnière. « Elle offre à travers sa modernité et son autodérision, un corps entièrement désinhibé et une représentation sensationnelle et innovante de la féminité à l’écran », souligne la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé. Si Asta Nielsen est érigée en sex-symbol des années 1910 et 1920, elle incarne surtout en ce début de siècle la jeune femme moderne, libre et sans entrave. Avec son physique androgyne et sa réputation de femme fatale, elle s’affranchit du jeu théâtral convenu et insuffle un vent de naturel dans le cinéma muet. Elle impose des couches de rimmel et fume le cigare devant la caméra autant qu’elle se tord les mains et mime la tragédie à faire pâlir Phèdre d’envie. 

Pendant une vingtaine d'années, l’actrice devenue icône interprète des rôles variés. Tantôt ballerine, danseuse équestre, journaliste et même propriétaire d'une mine, « ses personnages transgressent la société patriarcale et s’émancipent par le rêve », précise la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé. Asta Nielsen se joue des étiquettes et des convenances qu’on attend de l’époque en interprétant même des rôles d’hommes, dont celui d’Hamlet en 1921. 

Fin du cinéma muet

La star danoise est d’ailleurs à l’époque bien plus célèbre que Greta Garbo, avec qui elle partage l’affiche de La Rue sans joie en 1924. Mais, contrairement à La Divine, la carrière d’Asta Nielsen ne parvient pas à survivre à la mort du cinéma muet. Elle tourne le seul film parlant de sa carrière en 1932, L’Amour impossible, dans lequel elle incarne une veuve qui s’éveille à l’amour avant de connaître la désillusion. Cette dernière sera bien réelle pour l’actrice puisque le film est un échec et signe la fin de sa carrière.

Asta Nielsen s’impose à nouveau le silence en déclinant l’offre de l'un des dirigeants du régime nazi Joseph Goebbels, de monter et diriger son propre studio de cinéma en Allemagne. À 55 ans, la forte tête quitte le pays qui l'a fait connaître et retourne au Danemark où elle consacre la fin de sa vie à l’art de la peinture avant de mourir en 1972 à l’âge de 90 ans dans l’indifférence collective. Aujourd’hui, peu de gens se souviennent en effet de celle qui traversa pourtant le début du siècle dernier à l’égal de Charlie Chaplin. L’érotisme et l’anticonformisme en plus. 

ASTA NIELSEN, Rétrospective inédite du 5 avril au 3 mai 2022 à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, 73 avenue des Gobelins, 75013 Paris. Programme complet ici

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