Embûche de Noël

Ah les cha­leu­reux repas de Noël en famille. 

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© Jessica Pettway Samantha Cabrera Friend

En temps nor­mal, je m’aime bien. Et puis, il y a les repas de famille. Là, je me cherche, je déborde et je me déteste. 

Le pire, c’est le tra­di­tion­nel repas de Noël qui ras­semble toute la tri­bu chez mes parents. Peut-​être parce que, pen­dant des années, en regar­dant la crèche que dresse rituel­le­ment ma mère sous le sapin, j’ai cher­ché en vain ma place de fille au beau milieu de la Sainte Trinité du père, de la mère et du fils. Je me suis donc long­temps iden­ti­fiée à l’âne. Et, comme par hasard, mes études ont été une pénible période d’incompréhension béate. 

Toujours est-​il que, quand approche la grande réunion, j’ai de l’herpès à la lèvre pour me rap­pe­ler que c’est par la bouche que je risque de déra­per, en buvant trop, en par­lant trop, en rétor­quant, en m’énervant.

Cette année, je ne me ferai pas avoir. J’ai une vieille boîte d’anxiolytiques que m’avait pres­crits le doc­teur contre ma peur de l’avion. Avec cette cami­sole, je serai sage comme une image. Ma mère n’aura pas besoin de me faire les gros yeux à chaque fois que j’ouvrirai la bouche pour par­ti­ci­per aux dis­cus­sions pyro­manes de Tonton : la poli­tique, la reli­gion, les migrants, les fémi­nistes et les fainéants. 

J’avale un com­pri­mé, je coiffe mon bon­net de Noël qui cli­gnote, je m’autorise une coupe de cham­pagne à l’apéro, pas plus. 

La famille s’installe dans le bon ordre autour de l’immense table de la salle à man­ger et, sous les yeux dubi­ta­tifs de mes enfants, j’endosse doci­le­ment mon rôle : aider leur grand-​mère à ser­vir et à débar­ras­ser au bon moment, par­ta­ger quelques remèdes homéo­pa­thiques contre les bouf­fées de cha­leur avec mes belles-​sœurs, m’extasier de la réus­site de nos enfants et gar­der la bou­teille d’eau à por­tée de main. 

Entre le bou­din blanc et la dinde aux mar­rons, j’ai un petit coup de mou et beau­coup de mal à me concen­trer sur la dis­cus­sion avec Tata à pro­pos de la confec­tion de la bûche. 

Je repère ma mère qui me fixe avec insis­tance et, quand elle se lève pour me chu­cho­ter à l’oreille d’ouvrir les yeux, je me sou­viens tout à coup de la poso­lo­gie de l’anxiolytique. Un quart de com­pri­mé, qu’il avait dit le doc­teur ! J’ai qua­dru­plé la dose. 

Je me lève pour aller me pas­ser de l’eau sur le visage. Je titube dan­ge­reu­se­ment. Fiston se moque en me disant que, déci­dé­ment, je ne tiens vrai­ment pas bien l’alcool. J’essaie de res­ter digne, mais j’écrase la queue du chien, qui se met à hur­ler. Je m’accroupis pour le ras­su­rer et là, atti­rée par la proxi­mi­té du tapis moel­leux qui me tend les poils, je m’allonge tel le petit Jésus dans son étable, pen­dant que le chien me lèche gen­ti­ment la joue. J’entends au loin quelqu’un dire : « Il faut tou­jours qu’elle fasse l’intéressante », et je plonge dans un som­meil irrésistible. 

Le len­de­main, je me réveille comme par magie de Noël dans un lit moel­leux. Mais en voyant, autour de la table du petit déjeu­ner, les visages hilares de mes enfants et ceux plus cris­pés de mes parents, je com­prends que je peux tout de suite enle­ver mon bon­net de Noël pour remettre, comme à mon habi­tude, le bon­net d’âne de la vilaine fille. 

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