• Rechercher
  • Mot de passe oublié ?
  • Mot de passe oublié ?

Cameltoe vs Drometoe

JALIS2019 CAUSETTE 01
© Jalis 2019

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addictives.

Dans mes années acné, les hard-​rockeux et leurs futals moule-​burnes étaient l’objet de toutes les raille­ries phal­lo­cra­tiques. New wave, Batcave et autres post-​punk que nous étions, pre­nions plai­sir à les ridi­cu­li­ser en mas­sa­crant dans les aiguës Highway to Hell*, les tes­ti­cules bien empoi­gnés et la bouche figée dans un ric­tus aus­si tor­du que le chan­teur des Pistols. Ayant décou­vert par la suite le remonte-​couille tou­lou­sain, slip contra­cep­tif agis­sant sur la tem­pé­ra­ture des boules, je me suis dit que tous ces sata­niques mou­lés, pro­ba­ble­ment sté­riles avant l’heure, étaient fina­le­ment bien plus no future que nous. 

Une fois adulte, en cau­sant sexua­li­té dans les bahuts, j’ai pu consta­ter qu’un pan­ta­lon slim ou skin­ny nour­ris­sait chez cer­tains mecs des sus­pi­cions d’homosexualité. Un cul bien mou­lé, c’était « un truc de pédé », n’avaient de cesse de rabâ­cher des hété­ros plus au large dans leurs bag­gys, deve­nus les hommes-​sandwichs des marques de cale­çons. Le pan­ta­lon se por­tait alors en mode pri­son, sans cein­ture pour le rele­ver. Un vrai bad boy, ama­teur de schnecks, ne pou­vait faire dans le jus­tau­corps, his­toire d’éviter la savon­nette dans les douches, vieux mythe sodo­mite et car­cé­ral bien pré­sent dans l’imaginaire masculin. 

“0n s’est cogné des kilos de fesses en cale­çon sans la moindre réflexion, là où devant le moindre mil­li­mètre de string échap­pant au jean, on ne fait pas dans la den­telle ques­tion réputation”

Inégalité fla­grante, on s’est cogné des kilos de fesses en cale­çon sans la moindre réflexion, là où devant le moindre mil­li­mètre de string échap­pant au jean, on ne fait pas dans la den­telle ques­tion répu­ta­tion. Autre temps, autres mœurs, chacun·e se ­sou­vient du pas­sage par le « taille basse » où les « sou­rires de plom­biers » ont égayé nos jour­nées et ambian­cé les chan­tiers. Et puis, venu de la pla­nète sports­wear, le sur­vê­te­ment mou­lant, logo­ty­pé aux grands noms de la Ligue des cham­pions, Barça, Juventus ou Bayern, a défer­lé dans la street. Le gilet jaune de la pre­mière heure, Karl Lagerfeld, s’était expri­mé sur le sujet et avait décla­ré : « Les pan­ta­lons de jog­ging sont un signe de défaite. Vous avez per­du le contrôle de votre vie, donc vous sor­tez en jog­ging. » Loin d’être aus­si nihi­liste que lui, je pense que les bas de sur­vêt bien ser­rés peuvent intro­ni­ser une nou­velle ère plus éga­li­taire, à condi­tion de ne pas les voir comme un signe de défaite mas­cu­line, mais comme un moyen offert aux femmes de viser le match nul sur le ter­rain de l’objectivation des corps. 

« Monsieur, fran­che­ment, les meufs avec leur leg­ging bien mou­lé sur leurs boules, vous n’allez pas dire, mais elles nous chauffent grave, non ? » Cette affir­ma­tion balan­cée par un grand mec, dans un lycée de Cergy-​Pontoise (Val‑d’Oise), sûr de son ana­lyse de la pro­vo­ca­tion sexuelle, allait me per­mettre d’ouvrir le bal. Je lui ai deman­dé de se lever et je crois que certain·es pen­saient que j’allais le virer pour sanc­tion­ner une atti­tude trop décon­trac­tée à mon endroit. « Si j’ai bien com­pris ta pen­sée, avec ton sur­vê­te­ment bien mou­lant, tu cherches aus­si à nous chauf­fer en exhi­bant tes formes ? »

Une fois le moment de sidé­ra­tion puis d’hilarité pas­sé, un autre mec, por­teur du même vête­ment, mais aux cou­leurs d’un autre club, a ten­té de reprendre la main : « Monsieur, on n’a pas de formes, nous ?! » J’ai embrayé, au taquet : « Ah bon, pas de fesses, pas de bosse devant ? Vous qui avez ten­dance par­fois à accor­der beau­coup de place à la taille de votre sexe, je suis sur­pris que vous lui en lais­siez si peu dans votre sur­vêt. » J’ai rap­pe­lé que cer­tains mecs s’amusaient à repé­rer le camel­toe sur les fringues des filles, soit la forme de la vulve vue sous des vête­ments. Et si, pour réta­blir l’équilibre, on poin­tait leur dro­me­toe, ce paquet géni­tal que bon nombre ne se gênent pas pour repo­si­tion­ner en public et en toute tran­quilli­té ? Ils décou­vri­raient alors cette fameuse objec­ti­va­tion des corps qui, pour l’instant, les épargne en des­sous de la cein­ture. Et puis il n’y a pas que le sexe dans la vie, le galbe d’un mol­let par­fai­te­ment mou­lé par le syn­thé­tique, ça peut être aus­si émou­vant qu’un boule qui twerke dans un clip ! Je leur ai même signi­fié que nombre de leurs mol­lets feraient kif­fer des tas de talons aiguilles rêvant de les sur­éle­ver. Mais là, j’avais fran­chi le Rubicon du genre et je m’aventurais sur des ter­rains queer en jachère pour bon nombre d’entre eux. Peu d’hommes ima­ginent qu’on puisse fan­tas­mer sur la ron­deur de leurs formes, rédui­sant sou­vent leur sex-​appeal à leur per­son­na­li­té. Une fille, au pre­mier rang, a chu­cho­té « il a un beau cul bien mus­clé », en par­lant du mec ciblé. Je lui ai sou­ri tout en l’invitant à l’exprimer à voix plus haute, mais elle a refu­sé, gênée.

Le sur­vê­te­ment mou­lant ouvre un nou­veau champ des pos­sibles au fémi­nisme en réta­blis­sant de l’égalité dans les repré­sen­ta­tions des mes­sages du corps et de la séduc­tion. Dans une école de la deuxième chance du Val-​de-​Marne, une jeune fille, très en formes, fati­guée d’entendre des réflexions relou dans la rue, l’a très bien com­pris : « Je leur par­le­rai de leurs sur­vêts et de leurs petits culs quand ils me pren­dront la tête sur mes leg­gings. Monsieur, vous allez me faire mon été ! » Les autres filles se sont bidon­nées et les gar­çons, pru­dents, ont rava­lé leur glotte.

Sous le soleil de l’été, les rois du bal­lon rond auront les bon­bons qui col­le­ront au papier et leurs oreilles vont sacré­ment siffler. 

* Titre phare des Australiens rif­feurs d’AC/DC.

Partager