« Sa belle petite vie, à lui, a été un plus gros argu­ment que notre vie de merde, à nous » : Karine, vio­lée par un chauf­feur de taxi, témoigne

Mercredi 29 juin, le chauf­feur de taxi Bamdad A. a été condam­né à six ans de pri­son, dont deux fermes, pour deux viols et une agres­sion sexuelle en réci­dive. Karine Sanzalone est une de ses vic­times, vio­lée en 2016. Face à une peine qu’elle per­çoit comme bien trop légère, Karine a lan­cé un appel sur les réseaux sociaux pour média­ti­ser son affaire, et par­ta­ger son his­toire, sa colère et sa détresse.

Resized VideoCapture 20220705 185842
Karine Sanzalone dans sa vidéo © DR

Les larmes coulent sur les joues de la jeune femme. Dans cette vidéo publiée sur les réseaux sociaux devant le tri­bu­nal d’Évry le 29 juin, après le ver­dict à l’encontre de son vio­leur, Karine Sanzalone est effon­drée. Bamdad A. vient d’être condam­né pour deux viols et une agres­sion sexuelle en réci­dive à six ans de pri­son, dont quatre avec sur­sis et deux fermes, mais amé­na­geables. Le chauf­feur de taxi est donc res­sor­ti libre du tri­bu­nal et pour sa vic­time, c’est l’incompréhension. Une peine bien trop mince face au cal­vaire qu’elle explique subir depuis cette nuit du 9 octobre 2016, où Bamdad A. l'a vio­lée. Alors, dans un geste déses­pé­ré, la jeune femme de 25 ans crie sa décep­tion en fil­mant cette vidéo pour que les médias s’emparent de son affaire. 

Dans cette affaire, Karine Sanzalone et Samantha – une autre femme vic­time de viol de la part de Bamdad A. – sont toutes deux consti­tuées par­ties civiles, et c'est en accord l'une avec l'autre qu'elles ont déci­dé de média­ti­ser leur colère. Le len­de­main du juge­ment, jeu­di 30 juin, le par­quet de l’Essonne fait appel de la déci­sion de la cour d’assises.

Retour sur les faits

« Je m’appelle Karine Sanzalone, j’ai 25 ans, j’habite à Paris. Je suis étu­diante en com­mu­ni­ca­tion digi­tale. A 19 ans, j’ai été vio­lée, j’ai dépo­sé plainte et le juge­ment s’est tenu la semaine der­nière », débute de façon fac­tuelle la jeune femme. Mais l’émotion dans sa voix devient per­cep­tible dès qu’elle entre­prend de nous racon­ter ce qu’elle a vécu. « C’était en octobre 2016, je ren­trais à pied du bou­lot et je suis pas­sée devant la Gare de Lyon. Il y a un taxi qui s’arrête à mon niveau et le type me dit : "Je viens de finir mon ser­vice, qu’est-ce que tu fais toute seule le soir ? C’est pas bien…" Il me pro­pose de me conduire chez moi, je lui dis que ça ne sert à rien comme je n’habite pas loin, mais il insiste un peu. A ce moment-​là, je lui fai­sais confiance et je me disais que ça ne ris­quait rien », relate-​elle d’une voix lente, comme si elle pesait cha­cun de ses mots. « Je monte sur le siège pas­sa­ger avant. Il me ques­tionne un peu sur moi, et rapi­de­ment, il me montre une vidéo por­no­gra­phique puis il me pose des ques­tions sur ma sexua­li­té. Sa tech­nique fonc­tionne bien parce que je me suis deman­dé si c’est moi qui avais inci­té la conver­sa­tion, ce que j'ai pu faire pour qu’on arrive là. »

Resized 20220621 151245 1
Karine Sanzalone © DR

Le chauf­feur com­mence à tou­cher Karine. « Je me suis sen­tie très mal à l’aise, j’ai com­men­cé à dire non, mais lui était dans un mode de jeu et ne m'écoutait pas. » Il la place sur son bas­sin et com­mence à se frot­ter à elle. « C’est à ce moment-​là que je me suis dis­so­ciée de mon corps. Dire non ne fonc­tion­nait pas, et je suis vrai­ment deve­nue le truc inani­mé qu’il atten­dait. C’était comme si je ne sen­tais plus rien, et en même temps, je ne res­sen­tais que de la dou­leur », souffle-​t-​elle avant de faire une pause dans son his­toire, res­sas­sant encore une fois cette soi­rée. La jeune femme reprend, avec une voix che­vro­tante. « Au bout d’un moment, il a sor­ti son sexe, et il m’a for­cée à lui faire une fel­la­tion en me met­tant des doigts. » Karine indique qu’après un cer­tain temps, il lui relève la tête et sort un pré­ser­va­tif. « Je ne savais pas quoi faire à part dire non, du coup je l’ai sup­plié d’arrêter, comme si j’allais lit­té­ra­le­ment mou­rir. Il l’a fait. Il m’a dit "non, mais t’inquiète, je ne ferai jamais ce que tu ne veux pas. Ce n’est qu’un jeu." J’étais sous le choc. » 

Le chauf­feur la laisse par­tir, et la jeune femme rentre chez elle. Elle s’écroule. « Je n’arrivais pas à croire que c'était réel. J’ai déjà été vic­time d’un viol deux ans aupa­ra­vant, du coup je me suis dit “une fois ce n’est pas de chance, deux fois c’est toi le pro­blème” », murmure-​t-​elle, en larmes. Sur le coup, l’étudiante, en panique, se ques­tionne sur sa propre culpa­bi­li­té et appelle un ami pour qu’il la ras­sure. « Je n’arrêtais pas de pen­ser “est-​ce que c’est moi, est-​ce que c’est de ma faute ? Qui va me croire une deuxième fois ?” » Trois jours plus tard, le 13 octobre, Karine se rend au com­mis­sa­riat à Paris pour por­ter plainte pour viol, accom­pa­gnée de sa mère.

L’expérience ne se déroule pas comme elle l’avait ima­gi­née : le poli­cier qui la reçoit lui fait com­prendre que selon lui, Karine ment. « Il m’a dit qu’il ne me croyait pas, qu’il allait per­qui­si­tion­ner mon appar­te­ment pour prou­ver que je men­tais. Je me sen­tais mena­cée, parce que ça m’a fait pen­ser à tous les petits trucs illé­gaux à la con que j'ai pu faire dans le pas­sé. J’avais 19 ans, j’étais jeune, et je me suis dit que ça allait être moi, la cri­mi­nelle dans l’histoire. » Finalement, la jeune femme réus­sit à dépo­ser plainte. Dix jours plus tard, une autre jeune femme, Samantha, porte éga­le­ment plainte contre ce même chauf­feur pour viol, deux heures après les faits.

Un « agres­seur sexuel récidiviste »

Karine et son avo­cate, maître Sonia El Midouli, retracent le par­cours de ce chauf­feur de taxi, « agres­seur sexuel réci­di­viste », comme le décrivent-​elles. En jan­vier 2016, Bamdad A. est condam­né à un an d'emprisonnement avec sur­sis pour trois agres­sions sexuelles sur mineures. En août 2016, il agresse sexuel­le­ment la troi­sième vic­time, dont l'affaire était jugée en même temps que celle de Samantha et Karine, et qui ne s'est pas pré­sen­tée au pro­cès. Le 10 octobre, il viole Karine, puis quelques jours après sa plainte, il est jugé en cor­rec­tion­nelle pour des faits de vio­lence après une bagarre datant du mois d’avril. La jus­tice sus­pend alors son per­mis de conduire pen­dant un an. Le 21 octobre 2016, il viole Samantha, dans la même voi­ture qui lui est pour­tant inter­dit de conduire. Samantha dépose immé­dia­te­ment plainte. En garde à vue, Bamdad A. recon­naît avoir eu des rela­tions sexuelles, mais « consen­ties », explique Maître El Midouli. 

Les enquê­teurs relient la plainte de Samantha, dépo­sée à Massy, à celle de Karine. Après avoir été reçue par la juge en sep­tembre 2017, la jeune femme se retrouve devant son vio­leur pour une confron­ta­tion en 2018, où l’accusé dit « ne pas se sou­ve­nir de Karine, mais que ce qu'elle décrit cor­res­pond à [sa] méthode de drague et [son] pro­ces­sus par lequel [il] aborde les jeunes filles », nous rap­porte l'avocate de Karine. Après trois années d’enquête réunis­sant plus de 500 pièces, dont des plaintes pour agres­sions sexuelles d'une dou­zaine d'autres vic­times qui ne sont pas consti­tuées par­tie civile, la date du pro­cès en cour d’assises est éta­blie au ven­dre­di 24 juin. Durant l'audience, l’avocat géné­ral requiert douze ans d’emprisonnement. Le 29 juin, le ver­dict est ren­du : ce sera six ans de pri­son, dont deux fermes, mais aménageables. 

Pour l'avocate et sa cliente, « c'était un mon­sieur qui n'avait pas res­pec­té les déci­sions de jus­tice qui avait été ren­dues aupa­ra­vant et qui avait un casier judi­ciaire. Pour nous, […] c'était obli­ga­toi­re­ment une longue peine d'emprisonnement qui l'attendait, sur­tout qu'il était réci­di­viste pour l'agression sexuelle. Donc c'était incom­pré­hen­sible qu'il n'ait pas un seul jour de pri­son à effec­tuer », explique Sonia El Midouli. 

Un ver­dict incom­pré­hen­sible pour les victimes

Karine est anéan­tie, désem­pa­rée. « Sur le moment, je res­sens un mélange d’immense décep­tion, de beau­coup de tris­tesse et d’incompréhension. Parce qu’être recon­nu cou­pable mais avec une peine légère, qu’est-ce que ça veut dire ? », se remémore-​t-​elle avec émo­tion. Après, il y a eu la colère. « Il disait qu'il était un dra­gueur com­pul­sif, un gros cochon obs­cène. Ce sont ses propres mots. Donc je me suis deman­dé si c'est parce qu'il a avoué avoir eu des actes de péné­tra­tion sexuelle sur deux des vic­times que la cour s'est dit "faute avouée, à moi­tié par­don­née" ? », tente de rai­son­ner son avo­cate. « Quand je vois toutes les réac­tions qu'a sus­ci­té ce ver­dict, que ce soit dans la presse, auprès de mes confrères ou dans les asso­cia­tions, je me dis que je ne suis pas la seule à être cho­quée de cette déci­sion que je trouve par­ti­cu­liè­re­ment clé­mente », ajoute Sonia El Midouli. 

Un coup de mas­sue pour l’étudiante qui tente péni­ble­ment de se recons­truire depuis six ans. « J’ai vécu une grosse période de dépres­sion avant, puis je me suis dit que ça fai­sait des années donc qu’il fal­lait se reprendre en main, raconte-​t-​elle. Je ne m’estime pas bri­sée car ça vou­drait dire qu’il est impos­sible de recol­ler les mor­ceaux. J’estime plu­tôt qu’on m’a enle­vé quelque chose et qu’on m’a rajou­té un poids, un far­deau, avec lequel je dois vivre. Mais une fois que j’aurais appris à vivre avec, ça ira mieux. »

Karine se sou­vient du sen­ti­ment d’injustice qu’elle a vécu en consta­tant la sta­bi­li­té de vie mise en avant par son vio­leur au pro­cès. « Il m’a fait bien rigo­ler quand il a dit qu’il avait une vie stable avec des enfants. Je me suis dit : "Bah c’est cool, moi je n’arrive à trou­ver per­sonne parce que je suis trop instable émo­tion­nel­le­ment, et lui on le salue parce qu’il a réus­si à trou­ver un équi­libre." J’avais l’impression que sa belle petite vie ser­vait comme un argu­ment en sa faveur. Mais à aucun moment notre vie de merde, à nous, a été un argu­ment pour nous. », s’indigne-t-elle. Aujourd’hui, Bamdad A. est tou­jours ges­tion­naire de sa socié­té de taxi.

« Un moment de soro­ri­té magni­fique » entre Karine et Samantha

Au cœur de cette affaire effroyable, un lien sin­gu­lier s’est mal­gré tout construit entre les deux vic­times consti­tuées en par­tie civile, Karine et Samantha, qui ne se connais­saient pas avant le ven­dre­di 24 juin. « Le ven­dre­di du pro­cès, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Je pen­sais qu’on serait juste cor­diales, puis fina­le­ment, dès qu’on s’est vues, on s’est tout de suite recon­nues », témoigne-​t-​elle avec affec­tion. La jeune femme dépeint un « moment de soro­ri­té magni­fique ». « Pendant quatre jours, on est là, on ne se connaît pas et pour­tant on a vécu le pire évé­ne­ment de notre vie ensemble. Elle pleu­rait quand on par­lait des consé­quences que ça a lais­sé sur moi. Moi je pleu­rais quand j’entendais sa famille la décrire comme si joyeuse avant. Je pense qu’on s’identifiait beau­coup l’une à l’autre, parce qu’on a vrai­ment le même pro­fil. On s’est dit le pre­mier jour "on est ensemble". Et au moment du ver­dict, on se tenait fort la main… »

Après le ver­dict, tout s’accélère entre elles. Karine et Samantha se mettent à par­ta­ger la parole dans les médias, à s’appeler tous les jours, et à tout vivre ensemble. « Je ne sais pas si on peut nous appe­ler des amies, mais en tout cas, on a un lien qui est unique et qui va se déve­lop­per au-​delà de tout ça. » Le der­nier jour, les deux jeunes femmes s’offrent des cadeaux de sou­tien. « Elle m’a offert une pierre pour la confiance en soi car elle avait enten­du dans le ren­du de l’expert psy­cho­lo­gique une chose qui l’a beau­coup émue : "Malgré son appa­rente confiance en elle, Karine Sanzalone souffre tel­le­ment et a une si faible opi­nion d’elle-même, qu’elle se sent res­pon­sable de tout ce qui la touche". Moi je lui avais offert un sty­lo car elle veut être archi­tecte, et je lui ai dit "tu signe­ras tes contrats avec" », relate-​elle en rete­nant ses sanglots.

« J’aimerais que cette his­toire change la vision qu’on a du viol »

Pour l’heure, Karine Sanzalone ne connaît pas le date d’appel à la cour d’assises de l’Essonne. Malgré tout, la ving­te­naire garde de très hautes attentes vis-​à-​vis de la jus­tice, pour qu’elle « répare ses erreurs ». Quand on lui demande pour­quoi mobi­li­ser les médias lui tenait à cœur, Karine est claire : « Je vou­lais juste qu’on nous offre l’opportunité d’être enten­dues dans notre dou­leur. Je n’avais pas l’impression que notre avis avait été pris en compte et je me sen­tais humi­liée par le ver­dict. » Surtout, elle attend une date rapide en appel. « J’espère vrai­ment que le fait qu’on nous entende per­met­tra à la jus­tice de voir le visage de vic­times, de voir com­ment ça se passe quand on doit attendre six mois, deux ans, cinq ans, avant de se faire réexa­mi­ner pièce par pièce, et miette par miette. »

Karine désire aus­si mon­trer que mal­gré le mou­ve­ment #MeToo et la libé­ra­tion de la parole des vic­times, des juge­ments comme le sien per­durent tou­jours. « J’aimerais aus­si que cette his­toire per­mette de chan­ger, au moins un peu, la vision qu’on a du viol et de son trai­te­ment judi­ciaire, pour mieux faire com­prendre la réa­li­té de la pro­cé­dure à tra­ver­ser, et de quoi il s’agit réel­le­ment », conclut-​elle avec fermeté.

Karine Sanzalone est joi­gnable sur Twitter, au nom de @Karine_contact

Partager
Articles liés

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.