Ce que les zom­bies disent de nous

Chaque mois, un cher­cheur, une cher­cheuse, nous raconte sa thèse sans jar­gon­ner. Quand on a vu qu’un fes­ti­val de phi­lo­so­phie sur la Zombie Theory* était orga­ni­sé cet automne, on n’a pas résis­té à l’envie d’interroger l’un des par­ti­ci­pants, Karim Charredib. Sa thèse en arts plas­tiques porte sur les zom­bies au ciné­ma. Où l’on apprend que leurs corps alté­rés portent des mes­sages poli­tiques sur les crises de la socié­té moderne.

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© Placide Babilon pour Causette

Causette : D’où viennent les zom­bies ?
Karim Charredib :
La figure du zom­bie est appa­rue en Afrique de l’Ouest, puis s’est déve­lop­pée en Haïti au XVe siècle. Christophe Colomb et ses suc­ces­seurs y avaient dépor­té des esclaves. Là-​bas, ils ont syn­thé­ti­sé leurs reli­gions, ce qui a don­né le vau­dou et, notam­ment, les zom­bies. Le mythe vou­lait qu’il s’agisse de per­sonnes que l’on empoi­son­nait avec un pro­duit des­ti­né à ralen­tir les fonc­tions du corps. Les vic­times étaient décla­rées mortes, enter­rées, puis déter­rées en secret, pour être main­te­nues dans cet état pas­sif et ser­vir d’esclaves dans les champs. Cette image exprime la condi­tion d’esclave. Car le drame du zom­bie, c’est de devoir conti­nuer à tri­mer, sans pou­voir mou­rir.
C’est d’abord une allé­go­rie, mais il existe aus­si un vrai témoi­gnage de zom­bisme : celui d’un cer­tain Clairvius Narcisse. Il dit avoir été vic­time de cette pra­tique, avant de sor­tir de sa tor­peur au bout de quelques années.

Les zom­bies du début du ciné­ma ressemblaient-​ils à leur figure d’origine haï­tienne ?
K. C. :
L’un des pre­miers films du genre, Les Morts-​vivants [de Victor Halperin, ndlr], en 1932, met effec­ti­ve­ment en scène des per­son­nages noirs qui ont été empoi­son­nés puis rame­nés à la vie sous une forme très ralen­tie, sou­mis aux ordres d’un maître sor­cier. Le film de Jacques Tourneur, Vaudou (1943), marque un tour­nant. Il les asso­cie à des som­nam­bules au regard vide, assou­pi. On y voit à la fois un zom­bie haï­tien, mais aus­si une jeune zom­bie blanche. C’est à par­tir de là que la tra­di­tion vau­dou dis­pa­raît. La figure de créa­ture obéis­sante s’émancipe tota­le­ment dans les années 1970. Dans le ciné­ma de George Romero, avec La Nuit des morts-​vivants (1968) et Zombie (1978), les zom­bies font vrai­ment par­tie de la socié­té occi­den­ta­li­sée, prin­ci­pa­le­ment blanche.

En quoi ces chan­ge­ments portent-​ils un mes­sage poli­tique ? 
K. C. : Je sou­tiens que les zom­bies sont la repré­sen­ta­tion des dys­fonc­tion­ne­ments de la socié­té. Dans les films de Romero, quand un héros devient zom­bie, on voit qu’il est dif­fi­cile pour les autres de lui tirer des­sus, car ils refusent de voir son alté­ri­té. Cela nous rap­pelle que le mons­trueux peut sur­gir par­tout. C’est une répro­ba­tion de la bana­li­té du mal dans le quo­ti­dien de la socié­té occi­den­tale, que l’on com­men­çait à cri­ti­quer au début des années 1970. C’est jus­te­ment à ce moment-​là que l’on enter­rait le ciné­ma de pro­pa­gande, qui met­tait en avant le triomphe du self-​made-​man, pour pas­ser à un modèle d’action dys­fonc­tion­nel, où les héros étaient ralen­tis et démo­ti­vés. Comme les zombies.

Que signi­fie alors le zom­bie can­ni­bale, boi­teux et san­gui­nolent, comme on en a aujourd’hui l’image incons­ciente ?
K. C. : C’est le ciné­ma gore qui a ren­du les zom­bies anthro­po­phages. Cet aspect car­ni­vore agit comme une méta­phore des valeurs car­nas­sières du sys­tème capi­ta­liste. Les corps abî­més des zom­bies expriment une forme de cor­rup­tion. La cor­rup­tion ins­ti­tu­tion­nelle du monde, la crise du corps social, qui se maté­ria­lise dans leur chair. Enfin, le film 28 Jours plus tard (2003) [de Danny Boyle] a inven­té des zom­bies qui accé­lèrent. Ils déam­bulent, puis se mettent à sprin­ter. Cette folie de la course répond aus­si à l’accélération du monde : en matière de tech­no­lo­gie et de com­mu­ni­ca­tion, mais aus­si poli­tique, avec l’enchaînement de réformes en continu… 

En quoi le zom­bie serait plus poli­tique que d’autres monstres du ciné­ma ? 
K. C. : À l’inverse des méchants de films – comme le chef mili­taire ou le savant fou, qui veulent nuire –, les zom­bies sont des corps faibles qui avancent sans aucun but. Mais ils sont unis. Dans le film sud-​coréen Dernier Train pour Busan (2016) [de Sang-​Ho Yeon], les zom­bies attaquent un TGV. On les voit pas­ser par toutes les classes du train, notam­ment les classes riches, pour détruire le décor. C’est une mise en scène de la lutte des classes. 
Les zom­bies sont sou­vent repré­sen­ta­tifs de la popu­la­tion dans toute sa diver­si­té, contrai­re­ment à d’autres monstres comme les vam­pires ou les loups-​garous. Malgré la dégra­da­tion de leur appa­rence, on arrive tou­jours à dis­tin­guer les caté­go­ries sociales : il existe des zom­bies clowns, hommes d’affaires, enfants, en situa­tion de han­di­cap… Pour tour­ner ses films, George Romero recru­tait d’ailleurs des habi­tants sur les lieux de tour­nage, qu’il payait en lunch box. Cela rejoint encore l’idée que le zom­bie, ça peut être tout le monde. 
Il y a aus­si une séquence magis­trale dans le film World War Z (2013) [de Marc Forster], qui porte cette idée de masse démo­cra­tique. Face à l’invasion zom­bie, les humains se sont retran­chés der­rière les murs d’une immense for­te­resse. Pour pas­ser, les zom­bies s’entassent devant le mur et forment peu à peu une pyra­mide de corps qui leur per­met de fran­chir la bar­rière. La for­te­resse est un symp­tôme du monde contem­po­rain : les élites qui pro­tègent leurs res­sources dans un espace déli­mi­té. Les zom­bies, eux, repré­sentent ceux qui sont prêts à bri­ser leur corps pour lais­ser les autres passer.

Comment inter­pré­ter le retour à la mode des zom­bies depuis quelques années ?
K. C. :
Les jeux vidéo ont remis les zom­bies à la mode dans les années 1990. On peut y voir un lien, cette fois, avec la figure de l’avatar. Elle rap­pelle celle du zom­bie : un être de soli­tude, ano­nyme, un peu apa­thique, mais en grand nombre, der­rière l’écran. Or la mode dépasse ce cadre-​là. Il existe aus­si les « Zombie Walks ». Ce sont des marches ludiques en dégui­se­ment de ­zom­bie. Pour avoir par­ti­ci­pé à cer­taines d’entre elles, notam­ment à Paris, je peux vous dire qu’on ne sait pas tou­jours si l’on est dans une fête ou dans une révolte ! On voyait ces zom­bies frap­per les vitres des maga­sins. Les gens ne savaient plus trop s’il fal­lait rire ou fer­mer à clé… Les zom­bies sont deve­nus une figure contes­ta­taire mal­gré eux. U

  • *La Semaine de la pop phi­lo­so­phie a lieu à Marseille (13) du 2 au 7 novembre. Elle porte
    sur le thème « Zombie Theory. Une clé de lec­ture des grands enjeux de notre temps. Philosophie, éco­no­mie, sciences, anthropologie…
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