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Adeline Rapon, influen­ceuse afro­fé­mi­niste option Antilles

Dévoilée par sa série pho­to ins­pi­rée de femmes créoles pen­dant le confi­ne­ment, Adeline Rapon conti­nue à faire infu­ser un pan négli­gé du fémi­nisme et de l’antiracisme sur les réseaux sociaux : les luttes en pro­ve­nance des Antilles.

Portrait confinement 11 © Adeline Rapon
Autoportrait dAdeline Rapon ins­pi­ré de Paulette Nardal.
« Femme de lettres et mili­tante mar­ti­ni­quaise,
elle est la pre­mière femme Noire à étu­dier
à la Sorbonne et a enta­mé le concept de la Négritude. »

Son visage fut celui de la chan­teuse guya­naise Édith Lefel, celui d’une migrante gua­de­lou­péenne des années 1910, de « Maria l'Antillaise » que l’on trouve sur un cli­ché de 1850 ou encore, celui d’une femme mar­ti­ni­quaise cro­quée par le peintre Matisse. Pendant le confi­ne­ment, vous êtes sur­ement tombé•es sur les auto­por­traits pho­to­gra­phiques d’Adeline Rapon. Une expo éphé­mère sur Instagram, ins­pi­rée de vieilles images de femmes antillaises – cartes pos­tales, pho­tos, pochette d’album… L’initiative lui a fait gagner en abonné•es et sur­tout, en média­ti­sa­tion (le site amé­ri­cain de Vogue lui a consa­cré un article). Elle l’a bap­ti­sée « Fanm’ fo » series. La série des « femmes fortes » en créole. « Cette expres­sion, détaille-​t-​elle, vient du mythe des "femmes poto­mi­tan", cen­sées être des piliers au centre de la case et faire tenir la socié­té. C’est sou­vent vu comme un com­pli­ment suprême, mais cette posi­tion a son revers : beau­coup de ces femmes étaient aus­si écra­sées. » L’une des femmes por­trai­tu­rée n’est autre que son arrière-​grand mère. Adeline Rapon, 30 ans, est d’origine mar­ti­ni­quaise par son père. « Elle a eu 13 enfants. J’ai posé beau­coup de ques­tions sur elle à ma tante, pour com­prendre sa vie. J’ai tra­vaillé pour me mettre dans la peau de cha­cune de ces femmes. C’est ma façon de leur rendre hom­mage. »

« Petite intro à l’afrofem »

Depuis la fin du confi­ne­ment, son compte Insta est repas­sé aux pho­tos de tenues, aux petits textes du quo­ti­dien voire aux tutos coif­fures. Une influen­ceuse pari­sienne un peu « life­style » comme on en trouve pas mal. Le tableau n’est pas radi­cal. Mais via son pro­fil, Adeline Rapon glisse à ses 68K abonné•es des réfé­rences cultu­relles créoles à l’envi agré­men­tées de « pistes de réflexion sur le métis­sage ». Un cré­neau encore peu exploi­té, dans le pay­sage des influenceur•euses fran­çais. On la voit tan­tôt com­men­ter une balade du Paris noir (ces sor­ties cultu­relles pour décou­vrir les luttes ultra­ma­rines dans la capi­tale), sug­gé­rer de la poé­sie enga­gée (Black Label, de l’écrivain d’origine guyano-​martiniquaise Léon Gontran Damas, « un homme tiraillé sur son mal être et une socié­té blanche qui le rejette », écrit-​elle), ou don­ner des conseils pour che­veux afro, sym­bole de lutte anti­ra­ciste. Tout ça en com­pa­gnie d’autres influen­ceuses fémi­nistes noires, comme Fatou N’Diaye, réfé­rence en matière de tips beau­té pour femmes noires, avec 151K abonné•es, ou Violette Tannenbaum, créa­trice du Podcast The Black Lemonade.

Son compte est pen­sé, dit-​elle, comme « une petite intro­duc­tion à l’afroféminisme ». Mais, précise-​t-​elle d’emblée, « de mon point de vue uni­que­ment. Un point de vue de pri­vi­lé­giée, déjà, qui prend en compte la ques­tion du colo­risme ». Il s’agit de l’ampleur des dis­cri­mi­na­tions en fonc­tion de la cou­leur de peau, sup­po­sé­ment moins vio­lente plus la peau est claire. « C’est très impor­tant. Car j’ai conscience qu’en tant que métisse, je n’ai pas le même vécu que les femmes noires. » Pour y aller à fond, en octobre, elle lâche­ra son job d’artisane joaillère et se consa­cre­ra entiè­re­ment à la réflexion poli­tique, ses acti­vi­tés web et, pour­quoi pas, l’écriture d’un essai dans quelques temps. C’est d’ailleurs de là qu’elle vient : elle a été l’une des pre­mières à être recon­nue comme « blo­gueuse », terme nou­veau à la fin des années 2000, après son bac. Sur Myspace puis Lookbook et Instagram. Les codes des réseaux sociaux, ça la connait.

Exit l’exotisme

Tout cela vient d’un constat : « la culture créole est soit igno­rée, soit vue de manière exo­tique. » En témoigne la Rhumerie, le bar où elle nous a don­né rendez-​vous. « L’un des seuls bars lié aux Antilles à Paris » dont on sent clai­re­ment « le côté colo­nial ». Il n’y a qu’à voir la déco tro­pi­cale (à base de pal­miers), le fond sonore Alpha Blondy (un groupe de reg­gae non pas créole mais ivoi­rien) et les ser­veurs (blancs). En plein sillage des manifs Black Lives Matter, depuis la mort de Georges Floyd, et à quelques jours de la pro­chaine marche Adama [le 18 juillet, ndlr] le constat l’attriste. « Ce contexte m’épuise. Ce que j’ai res­sen­ti au moment des mani­fes­ta­tions était très violent. Quand je vois mes potes blancs décou­vrir tout ça, je me dis "c’est ce que je me tue à vous dire depuis des décen­nies, c’est ce qui nous a valu des engueu­lades où j’ai fini en pleurs, qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?"»

Culturez-​vous

Alors, quand on n’a jamais été familiarisé•es aux cultures antillaises, par où com­men­cer pour repla­cer cet héri­tage à sa juste valeur ? Par la musique, vous répon­drait Adeline, « meilleur moyen de dif­fu­ser la culture ». C’est pour ça qu’elle par­tage de très nom­breux mor­ceaux antillais sur sa page Insta, accom­pa­gnés d’une petite his­toire ou expli­ca­tion de texte. Ses connais­sances viennent, et il faut le sou­li­gner, de sa mère, qui était pour­tant d’origine cor­ré­zienne. Elle lui fai­sait écou­ter des airs créoles. Un acte conscient et mili­tant, raconte Adeline, pour culti­ver la part d’héritage pater­nelle que lui, père plu­tôt absent, n’a pas trans­mise. Et notam­ment, la langue. « Comme beau­coup d’Antillais en métro­pole, je ne parle pas créole. J’ai pris des cours mais il n’y a pas de règles fixes comme en Français, on ne peut l’apprendre qu’en pra­ti­quant. » Elle nous ren­voie alors vers le pod­cast Le Tchip, de François Oulac, qui détaille la dimen­sion poli­tique de ce qu’est la pra­tique du créole, et la quête intime qu’elle peut deve­nir.

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Portrait confi­ne­ment 35. J’ai une mau­vaise nou­velle à vous annon­cer : je vous pré­sente mon avant der­nier por­trait. Pourquoi je vous l’expliquerai demain, car place à cette dame qui vaut bien un roman à elle seule – et ça tombe bien, il y en a un. Stéphanie Saint-​Clair, sur­nom­mée Queenie ou Madame Saint-​Clair, était une chef d’un gang de Harlem dans les années 1920. Née en Martinique (ou en Guadeloupe, les dis­cours varient selon les sources), on ne sait pas grand chose d’avant son arri­vée à New-​York. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a quit­té le port de Marseille pour un aller simple direc­tion les US en 1911. Et là tout s’enchaîne, elle sort avec un petit truand qui veut la pros­ti­tuer et en terme de défense, quoi de mieux que de cre­ver un oeil à ce mac impro­vi­sé ? Fuyant les lieux, elle se retrouve dans un bus atta­qué par le Klu Klux Klan. La plu­part des pas­sa­gers seront assas­si­nés et elle ne sur­vi­vra qu’au prix d’une tour­nante atroce. Loin de se lais­ser som­brer, Stéphanie décide de se lan­cer dans le « num­bers racket » (une sorte de lote­rie), qui consti­tue à l’époque de la ségré­ga­tion une mon­naie alter­na­tive pour les Noirs de New-​York. Elle fera rapi­de­ment for­tune et son sta­tut de femme, rare dans ce busi­ness, lui don­ne­ra une place toute par­ti­cu­lière. Je zappe pas mal de choses parce que sinon on n’est plus sur Instagram, mais il est impor­tant de mettre l’accent sur ses enga­ge­ments, assez pré­cur­seurs de l’Afro-Féminisme. Elle défen­dra toute sa vie la place des Noirs et d’autant plus des femmes Noires, notam­ment via des encarts qu’elle se paye dans la presse (voir slide 3), pour infor­mer la popu­la­tion de ses droits et pos­si­bi­li­tés de reven­di­ca­tion. Et moi, dès que les librai­ries rouvrent leurs portes, je me pré­ci­pi­te­rai sur le roman « Madame Saint-​Clair, reine de Harlem » de Raphael Confiant, d’où j’ai tiré cette mer­veilleuse pho­to. #fanm­fo­se­ries #ste­pha­niest­clair

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La culture, donc. Mais est-​ce que glis­ser des réfé­rences au gré de jolies pho­tos est suf­fi­sant ? « Un article de Vice à ce sujet m’a mar­quée récem­ment, il posait la ques­tion : "Le confi­ne­ment va-​t-​il enter­rer les influen­ceurs ?" Ça résume par­fai­te­ment le pro­blème de ce monde par­ti­cu­lier. » Comprendre : un monde riche et décon­nec­té des pro­blèmes de tous les jours de mil­lions de Français, encore plus criants avec la crise sani­taire. « Il faut avoir conscience de ce que tu par­tages et com­prendre que t’as une res­pon­sa­bi­li­té à prendre la parole », déclare-​t-​elle. Tout ren­voie à un dilemme de fond : la néces­si­té de plaire, de faire de la com’ pour se payer, ver­sus l’envie concrète d’agir. On sent qu’elle aime­rait par­ler plus du far­deau agri­cole qui pèse sur les habitant•es des Antilles, en rai­son des pri­vi­lèges accor­dés à la métro­pole, du prix exor­bi­tant de cer­tains pro­duits, dus au long tra­jet pour les impor­ter ou à « l’octroi de mer »*. Adeline tient pour l’instant la voie « du milieu ». Celle des posts softs. Et puis, stra­té­gi­que­ment par­lant, quoi de mieux que de plan­ter des graines de savoir dans un for­mat popu­laire, qui se dif­fuse faci­le­ment ? On com­prend. Et on en pro­fi­te­rait donc bien pour reprendre une louche de sug­ges­tions pour la route.

Un essai ? « Tous ceux de bell hooks. Mais il faut les lire en se débar­ras­sant de la culpa­bi­li­té d’être blanc, un côté qui me gêne dans ses tra­vaux. » Un roman ? « Le Chant de Salomon, de Toni Morisson. Pour moi c’est comme lire du jazz. » Et en musique ? « Il faut abso­lu­ment que tout le monde connaisse La Perfecta ! C’est un groupe mar­ti­ni­quais de la fin des années 1970. Une sorte de dis­co pop jazz de la géné­ra­tion qui a débar­qué à Paris à ce moment-​là. C’est excep­tion­nel. » Un film ? « C’est un clas­sique, mais La Rue Case-​Nègre. Ça raconte l’histoire d’une case dans les années 1930 du point de vue d’un petit gar­çon. » Pour la vie d'une jeune femme d'origine mar­ti­ni­quaise à Paris en 2020, il y a, enfin et tout sim­ple­ment, son compte Instagram.

* Une taxe d’imposition propre aux dépar­te­ments d’Outre mer, « dont l’origine est très ancienne puisqu’elle était per­çue dès 1670 dans la colo­nie de Martinique », rap­pelle le Sénat.

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