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A Paris le 10 septembre 2021 © A.T.

Prostitution : l'asso Zéromacho sai­sit la jus­tice au sujet des salons de mas­sage chi­nois de Paris

L'association Zéromacho a mené une enquête en ligne et sur le terrain au sujet des salons de massage chinois qui proposent des actes sexuels sous couvert de bien-être. Dans l'angle mort de la lutte contre le proxénétisme, ils seraient au nombre de 300 dans la capitale.

« Toute la prestation est comprise dans le prix, qui est assez cher (100E), commente l'internaute Lacazette 111, comme on le ferait d'un restaurant sur TripAdvisor. Les masseuses sont bien celles sur les photos, le massage lui n'est pas génial, mais ce n'est pas pour ça qu'on va dans ce salon. » Ce genre de messages sans équivoque pullulent sur les sites des établissements qui se présentent comme des salons de massage et abritent des passes.

Pendant tout l'été, ces avis ont été recensés par l'association Zéromacho, qui a également visité quelque 188 établissements de massage asiatiques sur 300 existant à Paris et vient de publier une synthèse au sujet de ces maisons closes qui ne disent pas leur nom. Systématiquement, les six bénévoles (trois femmes, trois hommes), ont constaté que les femmes (à 85% Chinoises et environ 14% Thaïlandaises) qui officiaient dans ces salons refusaient les clientes femmes et proposaient aux hommes des fameux massages « avec finition ».

L'association, qui s'inquiète de l'isolement de ces personnes âgées d'environ 20 ans à 55 ans qui parlent très peu français et sont souvent seules à tenir leur boutique, vient d'adresser un signalement au procureur de la république de Paris. Interview de l'un des hommes qui a participé à l'enquête, Frédéric Robert.

Causette : Pourquoi vous être saisis de ces salons de massage chinois à Paris ?
Frédéric Robert :
Zéromacho, qui est une association féministe créée par des hommes, fête ses dix ans cette année. Lorsque nous avons démarré, nous avons choisi la lutte contre le système prostitutionnel comme combat principal parce que c'est un sujet qui fait moins consensus que la lutte contre le viol ou pour l'égalité salariale. Pour nous, tant qu'il y aura de la prostitution, il n'y aura pas d'égalité et personne ne veut s'intéresser aux salons de massage asiatiques. Or, nous avons de forts soupçons nous laissant penser qu'ils ne sont qu'une autre forme de traite des femmes et de trafic d'êtres humains que le proxénétisme visible de la rue. Il nous a paru important de rappeler la réalité avec cet exemple : dans tous les pays occidentaux, la très grande majorité des personnes prostituées sont des étrangères sans papier, victimes de réseaux.

Votre enquête montre que les femmes qui travaillent dans ces salons sont particulièrement isolées, notamment à cause de la langue qu'elles ne maîtrisent pas. Avez-vous pu en apprendre un peu plus sur leurs conditions de vie ?
F.R. :
Non, précisément à cause de la barrière de la langue. Mais nous pensons que pour les 85% de Chinoises qui travaillent dans ces établissements, ce sont les mêmes profils que celles qui officient dans la rue, notamment dans le quartier de Belleville : des femmes de la campagne du Nord-Est du pays, le Liaoning, qui ont parfois des enfants en Chine et qui partent en France pour nourrir leur famille. Elles croient pouvoir travailler décemment et tombent sous la coupe de proxénètes, vivent en vase-clos dans leur communauté, dorment dans des dortoirs loués par des marchands de sommeil. J'espère que personne ne croira que ces femmes traversent le monde entier pour finir dans des salons de massage.

Comment expliquez-vous que malgré le secret de Polichinelle pour toutes et tous sur le fait que ces établissements abritent de la prostitution contrainte, ils soient tolérés ?
F.R. :
La chose qui les rend possible, c’est le racisme anti-asiatiques très particulier en France, qui se traduit par des agressions contre cette communauté mais aussi une indifférence pour leur sort. Ces femmes sont victimes d’une superposition de racisme, de dédain de classe et de misogynie. Il y a dans la tête des gens cette éternelle figure de la femme asiatique soumise et douce, façon geisha, qui prend plaisir à satisfaire les désirs masculins.
Le salon de massage est donc à la croisée de toutes ces oppressions. Ce qui est fascinant, c'est qu'il a pignon sur rue dans un pays abolitionniste. Ces établissements paient des loyers dans des quartiers plutôt chics, des impôts, prennent les cartes bleues, font de la publicité [ils sont référencés sur internet et distribuent des flyers sur les capots des voitures, ndlr]. C'est assez dingue, personne ne s'y intéresse, on ferme les yeux alors qu'on sait très bien que derrière ces façades qui se ressemblent toutes avec leurs autocollants opaques, il y a des femmes aux regards tristes qui vous accueillent en nuisette.

"Ces salons sont des maisons closes invisibles et on peut passer devant sans se départir de notre petit confort bourgeois"

En deux mois de travail, vous avez pu assembler de nombreuses preuves montrant que ces salons offrent des services sexuels. Comment expliquez-vous que la police laisse faire ?
F.R. :
Ponctuellement, une ou deux fois par an, les policiers font une descente dans un établissement et le font fermer. Mais de ce qui nous a été dit de bonne source, tant qu'il n'y a pas de plainte de la part des riverains, ces salons ne sont clairement pas une priorité pour la police. Nous avons interrogé des commerçants du quartier, des voisins, qui disent en substance : elles ne dérangent pas donc on s'en fout. C'est la grosse différence avec la prostitution de rue qui, elle, est visible, donc qui suscite des plaintes.
En fait, ces salons sont des maisons closes invisibles et on peut passer devant sans se départir de notre petit confort bourgeois. J'ai ouvert la discussion sur le sujet devant une école du XIème arrondissement à proximité de l'un de ces salons. Les parents m'ont dit que l'établissement plaisait aux enfants parce qu'il a sur sa façade des lumières qui clignotent. On viole sous nos fenêtres et tout le monde s'en fout.
C'est exactement pour ces raisons qu'au-delà de notre signalement, nous invitons nos membres à écrire en masse au procureur en espérant qu'enfin, la justice se saisisse du sujet.

Dans votre enquête, vous avez tenu à faire la lumière sur les clients.
F.R. :
Oui, car il faut donner à voir ces hommes qui ne sont pas dérangés de se faire faire des fellations par des femmes qui vivent des situations crève-coeur. Comment peuvent-ils y trouver du plaisir ? Les clients, c’est monsieur tout le monde, riches ou pauvres, qui ont un sentiment de puissance et d'impunité suffisamment fort pour oser donner des avis sur internet sans parfois même prendre de pseudonyme.

De quelle manière envisagez-vous de poursuivre ce combat ?
F.R. :
Nous aimerions nous rapprocher des représentants de la communauté chinoise à Paris pour voir s'il serait possible de travailler ensemble sur le sujet et entendons poursuivre nos investigations dans d'autres villes françaises où ces salons existent aussi.

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