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La Sieste, de Gerda Wegener. Lili, la femme de l'artiste, lit Les Liaisons dangereuses de Chloderlos de Laclos.

1922, la série d'été : com­ment les femmes peintres ont par­ti­ci­pé à la libé­ra­tion des mœurs durant les années folles

Série d'été : Il y a un siècle, les femmes 3/4

Dans la peinture des années 20, des artistes femmes osent montrer une maternité désacralisée et d'intrigants personnages au genre plus que flou. Visite guidée de l'expo Pionnières avec sa commissaire Camille Morineau.

Elles peignaient des choses nouvelles, qu'elles soient rattachées au mouvement cubiste, à l'art nouveau ou à l'art déco. Elles ont été célébrées, ont même pu vivre de leur art mais la plupart d'entre elles sont aujourd'hui quasi oubliées. Il y a un siècle, dans un certain milieu urbain d'avant-garde, de talentueuses peintres ont participé activement à la grande liberté artistique de l'entre-deux-guerres, comme s'est attachée à le rappeler la formidable exposition Pionnières, artistes dans le Paris des années folles qui s'est terminée le 10 juillet au musée du Luxembourg à Paris.

Pour sa commissaire d'exposition, la conservatrice du patrimoine et directrice de l'association Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) Camille Morineau, Pionnières a été conçue comme un hommage - un femmage ? - aux artistes femmes qui, installées à un moment ou à un autre à Paris, ont fait battre le palpitant de ces années folles. On y a croisé des rescapées de la mémoire collective, telles que la photographe Claude Cahun, les peintres Tamara de Lempicka et Marie Laurencin ou encore l'artiste pluridisciplinaire Joséphine Baker. Mais surtout, Pionnières a été l'occasion de rencontrer une multitude de méconnues : la sculptrice Chana Orloff, la peintre Romaine Brooks, l'écrivaine Jeanne Galzy ou la cinéaste Germaine Dulac... « Les années folles sont un moment de bouillonnement culturel, et les œuvres parfois osées des femmes qui contribuent à cette avant-garde ne font pas scandale », observe Camille Morineau, qui revient pour Causette sur son exposition.

1922, plus libre que 2022 ?

Ce female gaze d'alors s'inscrit dans une époque « plus libre, peut-être, que celle actuelle, comme si en 2022, on avait pris du retard », ajoute la commissaire, tout en précisant : « Bien sûr, cette liberté de ton est circonscrite. Les traces qui nous restent aujourd'hui proviennent de milieux qui s'autoreprésentent, ceux de l'intelligentsia bourgeoise ou artistique des grandes capitales occidentales. »

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Maternité, Maria Blanchard, 1922
Association des Amis du Petit Palais, Genève /
Studio Monique Bernaz, Genève

Maria Blanchard fait partie de celles qui bousculent les représentations classiques. En 1922, elle peint une de ses Maternités dont elle a le secret. Chez Blanchard, Espagnole débarquée à Paris en 1909 grâce à une bourse d'étude pour poursuivre sa formation en peinture, pas question de représenter une maternité béate et fantasmée. Loin des vierges à l'enfant auréolées de gloire par l'entremise de la conception, les mères de Maria Blanchard sont d'extraction populaire, lasses et fatiguées de leur tâche auprès du nouveau-né. « Sur ce tableau, on voit une chaise d'allaitement, qui a la particularité d'être très basse pour pouvoir réchauffer l'enfant près du feu, commente Camille Morineau. C'est un mobilier commun à l'époque et une belle invention dont on ne peut que déplorer la disparition ! (rires). Maria Blanchard s'attache ici à représenter le quotidien et l'intérieur du foyer, dans un souci de réalisme, sans fard. » Une sensibilité au sort des femmes ordinaires, qu'on retrouvera dans d'autres peintures de l'artiste souvent associée au mouvement cubiste.

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Maternité, Maria Blanchard, 1921

Ainsi de cette autre Maternité, peinte en 1921, où le nourrisson porte un capuchon d'époque. À moins qu'il ne s'agisse d'une couronne et que l'artiste souhaite faire passer un message critique sur le sacrifice face à l'enfant roi qui est attendu des mères de famille, tant le regard de la femme semble appeler le spectateur à l'aide. « Pourquoi pas », sourit Camille Morineau. Ce qui est sûr, c'est que la peinture sociale de Maria Blanchard est novatrice - jusque là, peu de peintres se sont intéressés à la maternité des anonymes des classes sociales défavorisées - et que cela séduit. Ainsi, certain·es critiques d'art considèrent que son œuvre ait pu influencer celle de Pablo Picasso.

Flou dans le genre
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Les Deux amies, Tamara de Lempicka, 1923

Les femmes peintres installées à Paris immortalisent également les amours saphiques, dans un moment d'effervescence où, s'amuse Camille Morineau, la maxime dit « Paris lesbos, Berlin sodome ». « Les "deux amies" est un thème filé de l'histoire de la peinture, qu'on peut voir quelques années auparavant chez Courbet ou Toulouse-Lautrec, façon odalisques, précise Camille Morineau. Mais de nombreuses peintres, qu'elles soient lesbiennes ou bisexuelles, renouvellent le genre avec un point de vue personnel, et non plus un peu voyeur comme peut l'être celui des hommes peintres qui les fantasment. L'érotisme des Deux amies de Lempicka vous saute aux yeux, avec ces corps très féminins portant des visages androgynes. On ressent le désir des personnages, avec ces lèvres gonflées, ces tétons fermes et cette main sur la cuisse qui esquisse un geste masturbatoire. »

Si la Russo-polonaise Tamara de Lempicka attise le regard de ses contemporains avec ses femmes frontales, voluptueuses et chamarrées, une autre artiste, cette fois Danoise, en élargit les horizons avec des personnages aux couleurs plus pastel et des airs mystérieux. Il s'agit de Gerda Wegener, dont le biopic The Danish girl de Tom Hooper en 2015 a raconté la folle aventure artistique et amoureuse. Car le sujet de prédilection de Gerda, c'était son amoureuse Lili, la première femme transgenre à avoir subi une opération chirurgicale de réassignation de genre en 1930. Cette opération est d'ailleurs financée par Gerda, preuve de son aisance financière et donc du succès de sa peinture, qui brouille les pistes du genre depuis le début des années 10. En 1912, le couple s'installe à Paris pour profiter du bouillonnement culturel favorable aux amours lesbiens et aux contestations du genre établi.

Lire aussi : 1922, la série d'été : "La Garçonne", le sulfureux roman féministe dont les féministes se seraient bien passées

Sous le pinceau de Gerda, l'androgynéité de Lili devient matière à une fête ininterrompue, parée d'accessoires de l'éternel féminin tels que des fleurs, des éventails et autres plumes d'autruche. Il y a un siècle précisément, Gerda peint Lili dans La Sieste (voir tableau en tête de l'article). Une sieste à la fois active et lascive puisque Lili tient à la main le sulfureux Les Liaisons dangereuses de Pierre Chloderlos de Laclos. « Le clin d'œil à ce roman, emprunt d'humour, dévoile l'ambiance libérée dans laquelle baigne le couple, remarque Camille Morineau. Écrit au XVIIIème siècle, il est comme prémonitoire de la fluidité de la vie sexuelle qui interviendra au XXème siècle. Gerda Wegener saisit ici une sorte de particularisme français, un marivaudage du nom d'un autre auteur qui, lui aussi, joue beaucoup sur cette fluidité. »

Pour aller plus loin sur ces artistes méconnues, vous pouvez vous procurer le catalogue d'exposition de Pionnières, artistes dans le Paris des années folles par ici.

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