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© Stephen Andrews

« Elle était contente de me savoir vivante » : les dan­gers de la réten­tion pla­cen­taire après l'accouchement

De rares accouchements peuvent se terminer en « rétention placentaire », lorsque le placenta n'est pas entièrement expulsé ou que des morceaux de ce dernier restent dans l'utérus. Des saignements, parfois abondants et inquiétants, peuvent alors apparaître plusieurs jours après la naissance.

Deux semaines après son accouchement, en août dernier, Fanny souffre encore de nombreux saignements. La sage-femme qui lui fait une visite de contrôle lui conseille alors de réaliser une échographie, car cela ne lui semble pas normal. La jeune femme de 29 ans en fait une première, où on lui dit voir « une boule » dans son utérus. Il s'agit d'un fibrome, selon la personne qui a réalisé le scanner, soit une tumeur bénigne constituée de tissu musculaire et fibreux qui peut provoquer des saignements. Après un passage aux urgences à côté de chez elle, le médecin qu'elle voit réfute l'hypothèse d'un fibrome, mais envisage la possibilité d'une rétention placentaire. Une nouvelle échographie et une prise de sang plus tard, le verdict tombe : il s'agit bien d'une rétention placentaire.

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Après chaque accouchement intervient, au bout de trente minutes, la phase dite de délivrance, au cours de laquelle une femme expulse naturellement son placenta. Dans certains cas, l'organe ne vient pas. Il s'agit alors d'une rétention placentaire. Elle peut être complète, c'est-à-dire que le placenta n'a pas du tout été évacué. Ou partielle, ce qui signifie que des bouts de ce dernier sont encore présents dans la paroi utérine. Entraînant, alors, des saignements s'ils n'ont pas été repérés et enlevés. A terme, les fragments placentaires peuvent engendrer des difficultés à tomber enceinte à nouveau.

« Entre 0,5 à 3% des naissances sont concernées chaque année en France par une rétention placentaire », indique à Causette Sandrine Brame, vice-présidente du Conseil national de l'Ordre des sages-femmes, s'appuyant sur la littérature scientifique connue. Un phénomène plutôt rare donc, dont les causes ne sont pas toujours évidentes. Cela peut résulter d'anomalies dans l'insertion du placenta, d'anomalies de l'utérus ou de cicatrices utérines... « Parfois l'accouchement se passe normalement et ça arrive. Les rétentions placentaires sont un peu aléatoires », estime la professionnelle de santé.

Transfusions

Si les rétentions placentaires interviennent rarement et aléatoirement, celles qui provoquent des hémorragies sont « rarissimes », estime Cyril Huissoud, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) pour les questions d'obstétrique. Sur la vingtaine de témoignages reçues par Causette à ce sujet, beaucoup de femmes regrettent cependant que ce sujet ne soit pas assez abordé dans la société, et certaines décrivent même des situations de grandes difficultés.

Soasig, aujourd'hui âgée de 49 ans, a vécu une rétention placentaire partielle lors de son deuxième accouchement, en juillet 2004. Dix jours après la naissance de son enfant, elle fait une grave hémorragie chez elle. Lorsqu'elle appelle le SAMU, on lui répond qu'il est « normal » de perdre du sang après avoir donné naissance et qu'il n'y a pas à avoir d'« inquiétudes ». Les pertes sont si importantes qu'elle s'évanouit. Son conjoint, heureusement présent, rappelle les urgences qui envoient alors immédiatement une ambulance. « Au téléphone, j'avais l'impression d'être la gourde qui ne savait pas ce qui se passait après un accouchement. Le fait que mon conjoint les appelle paniqué a dû jouer dans leur rapidité ensuite », se souvient-elle. Transportée à l'hôpital, elle est transfusée et placée sous anesthésie générale afin de réaliser un nettoyage de l'utérus. « Les médecins m'ont prise au sérieux à l'hôpital. Ils étaient très inquiets. Le lendemain, l'anesthésiste m'a carrément dit qu'elle était contente de me savoir vivante. »

Ce moment de panique, Peggy, 45 ans, l'a elle aussi vécu de la même façon. Dix jours après son deuxième accouchement, en avril 2012, elle remarque qu'elle saigne anormalement aux alentours de 2h du matin. Quand cela devient incontrôlable, elle contacte immédiatement le SAMU, qui lui répond envoyer une équipe. Une heure après, personne. Nouveau coup de téléphone, nouvelle promesse d'une intervention. « J’ai commencé à me sentir très mal, se souvient-elle. J’étais dans la baignoire, on n'arrivait plus à endiguer le sang. Mon mari a appelé une troisième fois les secours. Ils avaient l’air agacés au téléphone. Une ambulance privée est finalement arrivée, au bout de plusieurs heures, avec un fauteuil roulant. Je me souviens que les gens me disaient de me lever, de faire un effort, pour me mettre sur le fauteuil. Je ne le sentais pas. Quand j'ai essayé de me lever, je suis tombée dans les pommes. Ils se sont enfin rendu compte que c’était sérieux et que je n'étais pas juste une femme "hystérique", comme ils pouvaient le penser. » Les pompiers sont alors contactés en renfort. À l'hôpital, Peggy est transfusée, comme Soasig. Elle y restera plusieurs jours.

Maternité et SAMU en faute ?

Les deux femmes, comme l'ensemble de celles qui ont témoigné auprès de Causette, se demandent comment une telle situation peut arriver. Peggy s'est rendue à l'hôpital où elle avait accouché pour confronter le chef de la maternité. Ce dernier lui a affirmé qu'il n'existait aucune preuve d'une rétention placentaire, malgré ce que lui avaient dit les médecins l'ayant prise en charge et leur compte-rendu, qu'elle lui avait amené. « Le rendez-vous n'était pas agréable, se rappelle-t-elle. Il a remis en question le volume de sang perdu, m’a assuré que si j’en avais vraiment perdu autant, je serais morte et disait que le compte-rendu était mal rédigé. Je lui ai dit que je comptais écrire à l’Agence régionale de santé (ARS). Il m'a répondu qu'il y siégeait et m’a fait comprendre que ça n’aurait pas d’effets... J'ai préféré laisser tomber. »

La prise en charge par les urgences pose également question. Peggy a envoyé un courrier au SAMU, une fois sortie de l'hôpital. Le 15 l'a très vite rappelée : « Ils m’ont dit avoir réécouté les bandes des appels. Ils ont reconnu avoir effectué une erreur d’appréciation. Selon eux, j'avais l’air trop calme. C'est donc pour ça qu’ils ne m’avaient pas prise au sérieux et avaient cru à un retour de couche [les premières règles après un accouchement, ndlr]. »

« Très difficile de s'en rendre compte »

Les professionnel·les de santé interrogé·es par Causette affirment qu'il n'est pas possible de rejeter la faute sur quiconque lors d'une rétention placentaire. « Il est parfois très difficile de s'en rendre compte, assure Cyril Huissoud du CNGOF. Certains morceaux de placenta peuvent être minuscules. Des fragments peuvent se retrouver dans le muscle de l'utérus et ne pas dépasser. Les membranes ne font pas toutes la même taille... Malgré toutes les précautions, on peut se rendre compte de rien en examinant ou en passant la main. » Selon le chef du service de Gynécologie Obstétrique de l'hôpital Femme Mère Enfant (HFME) de Lyon, il est cependant « indispensable », s'il y a un doute, de réaliser une révision utérine, l'acte médical visant à vérifier que le placenta a bien été expulsé. « Autrement, ce serait une faute professionnelle », reconnaît-il.

Sandrine Brame, vice-présidente du Conseil national de l'Ordre des sages-femmes, martèle que des vérifications sont faites 2 heures après l'accouchement, puis pendant plusieurs jours à l'hôpital. « Si on a fait un examen, que la rétraction utérine est bonne et qu'il n'y a pas de saignements, on n'a aucun doute sur le fait qu'aucune membrane du placenta n'est présente dans l'utérus », affirme-t-elle.

Fanny, la jeune maman de 29 ans, devait se faire opérer il y a quelques semaines pour enlever les derniers morceaux de placenta encore présents dans son utérus. Mais, miracle, son gynécologue s'est aperçu la veille de l'opération qu'ils étaient tous partis naturellement. Soulagée, cette dernière ne compte pas essayer de savoir si sa rétention est le fruit du hasard ou d'une négligence. Elle va cependant envoyer une lettre à l'hôpital où elle a accouché pour leur expliquer tout son parcours post-accouchement et les difficultés qu'elle a pu rencontrer pour expliquer ses saignements : « J'ai l'impression d'avoir dû faire beaucoup de choses seule, d'avoir dû m'auto-diagnostiquer à de nombreuses reprises. En fait, il faut vraiment que les soignants et les secours, en général, écoutent les femmes quand elles disent qu'il y a un truc qui ne va pas avec leur corps. »

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