112 kpote ∏Laura Lafon et Martin Gallone
© Laura Lafon et Martin Gallone

Si les ados devaient diri­ger un minis­tère (A.M.E.R.) du Sexe

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote inter­vient depuis une ving­taine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexua­li­té et les conduites addictives.

À Causette, on est bien pla­cé pour ­affir­mer que l’Égalité, seconde valeur de notre devise natio­nale, est une belle illus­tra­tion de fake news répu­bli­caine. Mais avec les attes­ta­tions de ­dépla­ce­ment, le confi­ne­ment impo­sé, les drones qui causent et la ten­ta­tion du tra­çage numé­rique, c’est désor­mais à la Liberté qu’on demande d’aller se rhabiller. 

Sans pré­sa­ger de cette dérive orwel­lienne, j’avais lan­cé, en début d’année, un test gran­deur nature de démo­cra­tie popu­laire avec les jeunes. Ils devaient inté­grer un uto­pique « minis­tère de l’Amour et du Sexe » et ima­gi­ner, à défaut de pro­gramme, les déci­sions qu’ils pren­draient une fois aux affaires. J’avais même créé un logo offi­ciel pour ce nou­veau corps d’État réga­lien, qui allait, je ­l’espérais, nous régaler.

Ma pro­po­si­tion démo­cra­tique a été reçue avec un bel enthou­siasme, sur l’esplanade d’un lycée du Val-​de-​Marne devant lequel nous avions ins­tal­lé un bar­num de pré­ven­tion. Un jeune a tout de suite tenu le per­choir et a solen­nel­le­ment décla­mé : « Si je suis ministre du Sexe, je deman­de­rai que, tous les ven­dre­dis, on m’amène trois filles ! »

Déjà habi­té par le réflexe gré­gaire du poli­ti­card, le fillo­nesque gamin confon­dait inté­rêt géné­ral et petites affaires pri­vées. Il fai­sait fi du « grand soir » pour flir­ter avec des Nuits debout à se faire sucer. On lui a fait remar­quer que c’était une excel­lente ini­tia­tive pour finir en @TopTweet du week-​end et affron­ter la contes­ta­tion sociale dès le début de son man­dat. Pour apai­ser son peuple, il s’est vou­lu plus par­ta­geur : « J’ouvre plein de sex shops, et en arrière-​boutique je pro­pose des meufs pour les mecs. » Vu son appé­tence pour la chose, je lui ai pré­dit un des­tin à la Félix Faure, pré­sident de la IIIe République, mort en after-coït d’une over­dose d’aphrodisiaques. Et puis un ministre qui pense un peu trop avec sa bite risque un retrait pré­coce, dit « syn­drome Griveaux ».

Cette affaire de maî­tresses a ins­pi­ré un autre groupe qui nous avait rejoints. L’un d’eux a mis la pros­ti­tu­tion sur le tapis : « Moi, je léga­lise la pros­ti­tu­tion. Après tout c’est un métier. Les mecs qui font de la finance ou qui vendent des meubles, per­sonne ne les empêche de bos­ser, eux. » Vu sa sta­ture, le type devait être en ter­mi­nale ou BTS et s’était peut-​être déjà essayé aux rela­tions tari­fées. Perso, à part le banc pour fes­sées ou la balan­celle à chaînes, je ne voyais pas trop le rap­port avec les maga­sins de meubles. Une fille a quand même ajou­té que la léga­li­sa­tion ne devait pas se faire à proxi­mi­té des lieux fré­quen­tés par les enfants. J’ai rétor­qué que ça allait être com­pli­qué vu que les gosses, ça cou­rait les rues ! Ils ont donc déci­dé d’officialiser la réou­ver­ture des mai­sons closes. Un des gar­çons pro­po­sait même d’agencer une bou­tique de sou­ve­nirs au rez-​de-​chaussée du bor­del pour appâ­ter le tou­riste. Ils y ven­draient « des minia­tures des putes genre figu­rines Manga, des pré­ser­va­tifs en forme de Tour Eiffel » et tout un tas de goo­dies à la gloire du tra­vail sexuel. Quand je les ai ques­tion­nés sur les divi­dendes, ils m’ont assu­ré que les concerné·es ne seraient pas oublié·es.

Avec le recul, leur sou­hait de léga­li­ser le tra­vail du sexe a pris tout son sens à l’heure du Covid-​19, qui a mis à jour l’immense pré­ca­ri­té de ces femmes et hommes sans droits, pou­vant perdre du jour au len­de­main la tota­li­té de leurs reve­nus sans assu­rance chô­mage ni contre­par­tie de l’État (lire Le Lance-​flammes d’Océan, p. 8). Ces jeunes étaient dans l’anticipation, bien plus que Macron.

J’ai recon­duit l’exercice minis­té­riel dans un lycée en Seine-​Saint-​Denis. Les jeunes vou­laient pondre un décret auto­ri­sant la créa­tion de zones gra­tuites et pri­va­tives pour « faire du sexe » ! Comme je m’interrogeais sur les moti­va­tions d’une telle déci­sion, ils m’ont rap­pe­lé que, à leur âge, les endroits pour « se mettre bien » à l’abri des parents, n’étaient pas légion. D’autant plus qu’en seconde, on n’a pas vrai­ment l’oseille pour squat­ter à l’hôtel. Quant à la maté­ria­li­sa­tion de ces « fans zones » du coït, ils étaient par­ta­gés entre par­kings géants pri­va­ti­sés avec box d’intimité démon­tables – genre « bai­so­drome devant le Carouf » – et salles de sport réqui­si­tion­nées pour pro­fi­ter des tapis de sol.

Je dois dire que j’étais bluf­fé. Ces jeunes mon­traient de l’ambition dans la quête de leur bien-​être, mais la nation était-​elle prête à accep­ter ces espaces offi­ciels de concu­pis­cence ado­les­cente ? Je sou­le­vai quand même la ques­tion sani­taire. Sachant que les mor­pions se repro­duisent beau­coup plus vite que les pan­go­lins, ils allaient devoir orga­ni­ser un véri­table épan­dage aérien pour ­pro­té­ger leurs poils pubiens.

Pour le volet « pré­ven­tion », ils ont pro­po­sé que, dès le CM1, des cours sur le consen­te­ment, les iden­ti­tés de genre et la sexua­li­té soient orga­nisés. Ils comp­taient aus­si mettre la pres­sion sur l’Assemblée pour que la série Sex Education soit mise à la dis­po­si­tion de tous et toutes par les chaînes publiques. Ça sen­tait le 49–3 pour ­impo­ser du 69 au 20 Heures. C’est cer­tain, on n’allait pas s’embarrasser avec des chiffres, au minis­tère du Sexe. Que Bercy se démerde !

Et puisqu’on par­lait lové [argent, ndlr], seules les filles ont reven­di­qué la mise en place de la gra­tui­té de la contra­ception, des ser­viettes ­hygié­niques et des tests de gros­sesse. L’une d’elles a assu­ré qu’une fois ministre, elle ­met­trait grave la pres­sion sur les autres pays pour qu’ils léga­lisent l’avortement. Avec une ministre du Sexe aux Affaires étran­gères, les agents Frontex auraient d’autres chats à fouet­ter et lâche­raient un peu la grappe aux migrants.

Cet échange a débou­ché sur la créa­tion d’un « fémi­nis­tère » œuvrant pour les droits des femmes, et dont la pre­mière mesure était l’organi­sation d’une grande semaine de pro­mo­tion du plai­sir ­fé­minin, avec réduc­tion ­impo­sée sur les sex-​toys ! Le parte­nariat ­privé-​public ne les embar­ras­sait pas vrai­ment, même si j’ai poin­té le risque d’une dérive mar­chande dans les affaires de l’État. En tout cas, elles ima­gi­naient le monde d’après, orgas­mique comme jamais. Vivement la nou­velle République du cul sans zones rouges ou vertes, juste des zones érogènes !

Partager
Articles liés

Inverted wid­get

Turn on the "Inverted back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.

Accent wid­get

Turn on the "Accent back­ground" option for any wid­get, to get an alter­na­tive sty­ling like this.