IMG 3140 “pastel struggle”
© K. Khachaturov (Série Pastel Struggle)

Marcel et les madeleines

Après un été pas­sé à cher­cher Tonton Marcel qui n’en finit pas de se perdre, dans sa tête, sa mai­son, son quar­tier, et à conso­ler Tata Josiane épui­sée, la déci­sion est prise : Tonton va faire sa ren­trée. À la mai­son de retraite.

Quand j’arrive dans leur pavillon de ban­lieue pour les conduire à une « pré » visite, Josiane a le nez rouge et les lunettes fumées et Marcel, en cos­tume de gala, le che­veu rare et gomi­né, répète inlas­sa­ble­ment que c’est son père qui va l’accompagner à l’école. Nous mon­tons dans ma Titine, Tonton à la place du mort, et Tata, à l’arrière, râle, raconte qu’il lui en aura fait baver pen­dant plus de soixante ans le gri­gou, que pour sau­ter sur tout ce qui por­tait nichons il était cham­pion, mais main­te­nant qu’il s’agissait de jouer au Scrabble avec bobonne, v’la qu’il avait le cer­veau en bouillie ! 

Marcel, le regard fixé sur le pare-​brise, chan­tonne en che­vro­tant « Maréchal, nous voi­là », rémi­nis­cence de ses années d’école primaire. 

Je mets la radio.

À la mai­son de retraite nous sommes accueilli·es par trois dames tout sou­rire, la direc­trice, la res­pon­sable de l’animation et la psy­cho­logue. Elles nous vantent com­ment Marcel sera dor­lo­té, nour­ri, cou­ché, lavé pour la modique somme de sa retraite, plus la moi­tié de celle de Tata, et parient que très vite, Tata, jalouse de tant de com­mo­di­tés, vien­dra elle aus­si par­ta­ger les couches de son mari. Josiane rétorque que pour l’instant elle compte bien pro­fi­ter de sa vie de célibataire.

Elles nous guident à l’étage de l’unité spé­cia­li­sée dans les troubles mémo­riels de la vieillesse, où nous attendent, dans la salle de détente, une ving­taine de dames endi­man­chées, aux che­veux blancs, gris, vio­lets, un seul mon­sieur et trois aides-​soignantes qui essaient tant bien que mal de main­te­nir ce vieux monde autour d’un goûter.

Une mamie se lève et demande à quelle heure on arrête de tra­vailler, une autre, le den­tier en goguette, émiette conscien­cieu­se­ment sa made­leine dans son café en fixant Tonton. Sa voi­sine, le sour­cil des­si­né et la lèvre car­min, me confie tout fort : « Toutes ces vieilles sont vrai­ment vilaines, vous ne trou­vez pas ? » Le petit vieux roupille. 

Avec Tata, nous posons des mil­liers de ques­tions. La direc­trice nous explique le fonc­tion­ne­ment. Tonton sera à l’abri, il aura sa chambre, des acti­vi­tés tous les jours, l’étage est sécu­ri­sé, les ascen­seurs ver­rouillés et…

Tonton a dis­pa­ru. Le per­son­nel s’agite en scan­dant : « Il ne peut pas être bien loin. »

C’est Tata qui le retrouve. Dans la chambre de la petite vieille aux made­leines émiet­tées, assis au bord du lit médi­ca­li­sé. Il chante « Dans la troupe, y a pas d’jambe de bois » devant sa nou­velle conquête, qui l’applaudit. 

Nous sommes donc reparti·es plus vite que pré­vu, Marcel à l’arrière, des miettes de made­leines plein le cos­tume, qui chan­tonne « elle avait de tout petits tétons, Valentine » et Tata très éner­vée, à l’avant, m’expliquant que jamais son Marcel n’irait dans ce lupa­nar avec ces agui­cheuses. Tant qu’à y lais­ser leurs retraites, elle allait prendre UN aide-​­soignant, UN infir­mier, UN homme de ménage, UN ser­ru­rier pour les ver­rous. Et un stock de madeleines.

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