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« Lettre à un enfant que je n'aurai jamais »

Causette est par­te­naire de Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives.
Dans ce second épi­sode, Jeanne, 20 ans, de Besançon dans le Doubs, a choi­si d’écrire à l'enfant qu'elle n'aura jamais.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d'une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !

footprints on brown sand

“Je n'ai jamais su choi­sir. J'incarne typi­que­ment la caté­go­rie des indé­cis, des haus­seurs d'épaule, des sans avis et des ama­teurs du « comme tu veux ». Prendre une déci­sion sur des choix mineurs a tou­jours été une sorte de micro cal­vaire social, une chose un peu ennuyante de l'ordre de l'oubli du sucre après avoir fini les courses, ou des petites peaux qui poussent et qui piquent sur le côté des ongles.

Pourtant, il en est une pour laquelle je n'ai pas d'incertitude. Une déci­sion, de celles que l'on ne prend géné­ra­le­ment qu'après des années, de celles qui dérangent l'opinion publique, de celles qui attirent les fron­ce­ments de sour­cils, les sou­rires équi­voques et les « Tu ver­ras dans cinq ans, dans dix, dans quinze, peut-​être vingt ». De celles qui créent les insom­nies. 

J'ai choi­si de te pri­ver du jour, de te lais­ser aveugle, sourd, muet, sans muscles ni chair, sans rire ni sang, sans âme ni larmes. Te lais­sant rien alors que tu pour­rais être. J'ai choi­si de sup­pri­mer d'avance tout sou­ve­nir, bon comme mau­vais. D'éviter les albums pho­tos qui font rire et pleu­rer, les repas de famille bar­bants, la décou­verte des beau­tés et des fra­gi­li­tés de la pla­nète. J'ai choi­si d'arracher tes pan­se­ments, de cou­per court à tes colères, d'empêcher tes chutes dans les gra­viers tran­chants, d'abréger toutes tes souf­frances avant même qu'elles ne paraissent. Avant même que je ne te les donne. 

Je ne sais si je dois m'excuser de ces pen­sées assas­sines, ou au contraire me féli­ci­ter de cette pré­sence d'esprit. Seuls les vision­naires sau­raient tran­cher. Les vision­naires ou les pes­si­mistes. Ou sim­ple­ment les réa­listes ? Dans tous les cas, le futur semble avoir un calen­drier bien char­gé d'événements pour le moins bar­bants qui ne pré­sagent rien de bon pour qui que ce soit, comme si la Terre avait déjà pla­ni­fié ses rendez-​vous chez le den­tiste pour les cin­quante années à venir. 

Est-​ce la peur qui guide ce choix ? La peur de ce qui nous déchire déjà un peu, à part le den­tiste, et qui conti­nue­ra de nous déchi­rer, devant les conflits qui se ter­minent et qui recom­mencent tou­jours, les cata­clysmes qui font naître des nau­fra­gés, des orphe­lins, des sans-​abris et des mal­heu­reux, les pan­dé­mies qui isolent, déciment dans le silence ou le fra­cas, la mort par intoxi­ca­tion de l'eau, de la nour­ri­ture, des sols, de l'air. Autant d'horreurs qu'il serait mal­ve­nu d'imposer à qui que ce soit de si pur. 

Parfois, pen­ser à cette réa­li­té, c'est comme entre­voir des semaines de pluie bat­tante entre­cou­pées de rares rayons de soleil ; il ne nous reste plus qu'à lou­voyer entre les gouttes. 

Nous avons au fond de nous un besoin, un ins­tinct, et même un devoir de pro­tec­tion envers nous-​mêmes. Mais n'avons-nous pas aus­si un devoir de pro­tec­tion de ce qui nous dépasse, au-​delà de notre indi­vi­dua­li­té un peu égoïste ? On vou­drait être mères du monde, et exé­cu­ter ce devoir de pro­tec­tion envers ceux qui s'endorment chaque soir, qui suent, qui boivent, qui crient, qui tremblent. Envers les forêts, les bou­leaux et les chênes, les trèfles et les œillets, les coyotes et les che­vreuils. Envers ceux qui vivent déjà, et ceux qui pren­dront une déci­sion autre que la mienne. Envers tous ces gens trop nom­breux, dont la mul­ti­pli­ca­tion ne ralen­tit d'ailleurs pas, vers une sur­po­pu­la­tion déme­su­rée et un peu sui­ci­daire. Décider de ton sort, c'est aus­si ten­ter de rééqui­li­brer les choses et de faire vivre les vivants au-​delà de la sur­vie. 

Aimer la vie, ce n'est pas seule­ment vou­loir la mul­ti­plier : c'est la rendre sup­por­table. Pour vivre, il faut déjà que la vie elle-​même suive son cours, tu ne crois pas ? Cela doit te paraître bien pré­ten­tieux, je le conçois, puisque com­ment ima­gi­ner faire repo­ser l'issue de l'humanité sur un seul être ? La seule réponse que je peux te don­ner, c'est que j'espère que d'autres fassent le même che­min de pen­sée. 

Car je sais que je ne suis pas la seule. Cette déci­sion concerne d'autres tor­tu­rés du futur, d'autres angois­sés du des­tin, qui voient en cet acte comme une pous­sière de révo­lu­tion, une miette libé­ra­trice, un grain de sable en moins dans le sablier. 

Comment ? Qu'est-ce que tu dis ? Oui, c'est vrai que tu aurais bien le droit de m'en vou­loir, car si je te sous­trais à toutes les peines, je t'anesthésie éga­le­ment des plai­sirs et des joies que la vie peut offrir : la sen­sa­tion des pieds nus dans l'herbe, la lumière du soleil qui réchauffe la peau et la brûle un peu, l'eau gla­cée des rivières qui serre les mol­lets, les bras qui enlacent, ceux qui guident, ceux qui pro­tègent. Et puis le goût des bai­sers, celui des larmes, les dou­leurs de l'amour qui pincent le cœur, et qui ne sont par­fois pas vrai­ment des dou­leurs. Les sou­rires et leurs infi­nies nuances : des incon­nus ou des fami­liers ; ceux par­fois gen­tils, par­fois méfiants, des pas­sants dont on croise le regard dans la rue ; le doux sou­rire de la vieille dame dont on a ramas­sé le sac, ceux pro­tec­teurs et pleins d'amour des parents qui veulent nous dire « fais atten­tion », même si cela nous ennuie un peu, et tous les autres qui forment les strophes d'un grand poème humain. Mais il y a aus­si tant de choses pour les­quelles tu ne sau­rais m'en vou­loir, des choses qui effacent les sou­rires, des choses que je ne sau­rais même pas décrire. C'est comme un drôle d'instinct mater­nel à contre­sens qui se meut et qui s'émeut au fond de moi. 

J'ai choi­si de te dému­nir de l'existence. De te comp­ter dès à pré­sent par­mi les morts, ou devrais-​je dire par­mi les non-​vivants, car com­ment appe­ler ceux qui ne naî­tront jamais ? 

Pourtant, alors que je finis cette lettre, j'ai déjà l'impression de m'être tra­hie, car par ces mots déjà je te fais vivre, le temps d'un souffle, le temps de ces para­graphes qui atter­rissent moins vite que ma pen­sée. 

Pardonne-​moi, mon enfant, de ne pas t'accepter. Je te laisse exis­ter dans les mots.”

Jeanne, 20 ans, Besançon

Lettres d'une géné­ra­tion, épi­sode 1 : « Je n’ai rien oublié de ma grande-​tante, même si son image devient de plus en plus floue »

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