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© Vincent van Zalinge

Lettre à un blai­reau que je n’ai pas pu sau­ver

Causette est par­te­naire de Lettres d’une géné­ra­tion, un site sur lequel les adolescent·es et jeunes adultes fran­co­phones sont invité·es à écrire une lettre à un des­ti­na­taire qui ne peut pas répondre. Toutes les deux semaines, Causette publie l’une de ces mis­sives.
Dans ce 17e épi­sode, Rachel, qui vit en Irlande, écrit à un blai­reau bles­sé par un piège humain.

Vous avez entre 15 et 25 ans et sou­hai­tez par­ti­ci­per au pro­jet Lettres d’une géné­ra­tion ? Écrivez-​leur par là !

"Il fai­sait tel­le­ment beau ce matin. Des champs, des fermes et des col­lines à perte de vue. J’ai eu envie d’aller cou­rir. J’ai sui­vi la route près de la mai­son. J’ai vu un sen­tier, j’ai bifur­qué… et je tombe sur ton arrière-​train brun, flot­tant en plein air, au milieu de la route. Tu as bon­di mais sans aller nulle part. Je me suis appro­chée. Tu étais accro­ché par le cou, du fer coin­cé dans ta peau ensan­glan­tée, atta­ché par un fil de métal à une bar­rière. Tu te balan­çais d’un côté et de l’autre, pani­qué. Tu for­çais de plus en plus.

À ma vue, tu t’es bien sûr bra­qué davan­tage. Le fil de fer était bien trop solide pour que je puisse le cas­ser. C’est un ins­tru­ment conçu pour empri­son­ner, pour faire mal. J’ai cou­ru vers la mai­son le plus vite pos­sible, les yeux et les pou­mons brû­lants. Pour la pre­mière fois de ma vie, je cou­rais pour sau­ver une vie. J’ai essayé de trou­ver un outil pour te libé­rer. On m’a dit « C’est trop ris­qué, ils peuvent mordre et grif­fer. Ils ont la tuber­cu­lose. »

On a appe­lé une asso­cia­tion de pro­tec­tion des ani­maux. On nous a dit qu’ils seraient en che­min bien­tôt, qu’il fal­lait appe­ler la police. Car tu es une espèce pro­té­gée ici. Ce pays abrite 25% de la popu­la­tion mon­diale de ton espèce. C’est donc un crime fau­nique de vous faire du mal. Mais la tuber­cu­lose se pro­page par­mi vous depuis les années 70, et vous la trans­met­tez aux vaches des fer­miers. Un pro­gramme natio­nal existe pour vous attra­per sans vous faire de mal et vous vac­ci­ner contre cette mala­die. Mais cer­tains n’ont pas de patience. Pourtant les vaches ne sont même pas encore dehors en cette sai­son…

Ils sont arri­vés au bout d’une heure et demie Ils n’arrivaient pas à te trou­ver. J’ai cou­ru encore, pour leur mon­trer le che­min. Plus j’avançais sur le sen­tier, plus je me deman­dais si j’avais bien pris la bonne route. Je ten­dais l’oreille mais aucun bruit. Puis je t’ai vu. Tu ne te balan­çais plus. C’était trop tard. Cette image, je ne pour­rai jamais l’oublier.

Ton petit corps inerte, sai­gné par le fil de fer, me har­ce­lait de ques­tions : com­ment l’humain peut-​il conce­voir des ins­tru­ments pour infli­ger autant de dou­leurs à un être vivant ? Au nom de quelle logique peut-​on déci­der d’éliminer avec autant de cruau­té cer­tains êtres vivants atteints d’une mala­die qui se pro­page, alors que pour nous, on fait tout pour soi­gner et sau­ver des vies ? Et si, mal­gré votre sta­tut d’espèce pro­té­gée, votre épi­dé­mie à vous s’appelait encore “Homme” ?

Il fai­sait tel­le­ment beau ce matin…"

Rachel, Hillsborough, Irlande du Nord

Lettres d’une géné­ra­tion, épi­sode 16 l Lettre à l’anorexie : « Tes griffes ont été les paroles de sa mère, lui disant qu’une femme ronde n’est pas belle »

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