Before Prom Getting Ready Outside
© "Before the prom", S.Davey

Graines de fémi­nistes en terre catho

Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote intervient depuis une vingtaine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage d’Île-de-France comme « animateur de prévention ». Il rencontre des dizaines de jeunes avec lesquel·les il échange sur la sexualité et les conduites addictives.

« Les règles, pourquoi ça reste tabou alors que c’est aussi naturel que le nez qui coule ? » Même si Instagram et Internet croulent sous les comptes et les podcasts génitalement libérés, les espaces de parole IRL 1 sur le sujet restent peu nombreux pour les ados. Cette question et bien d’autres sont pourtant abordées dans l’atelier Graine de femme, « consororité » qui fait figure d’Alien dans un environnement d’ordinaire frileux sur le sujet : les bahuts cathos sous contrat. La fondatrice d’Isha, organisme « d’inspiration chrétienne », Claire de Saint Lager, a créé ce programme en 2012 pour le patronage du Bon Conseil à Paris 2. Construit sur la base d’une quinzaine de séances, son format a été ensuite adapté aux collèges et lycées.

C’est à l’occasion d’une ­journée « portes ouvertes » que j’ai rencontré ces jeunes collégiennes bénéficiaires de ces ateliers et qui se sont présentées crânement comme « un collectif non mixte de réflexion sur la féminité ». En expliquant aux visiteurs et visiteuses comment elles apprenaient à choisir des vêtements qui leur seyaient, à se mettre en valeur avec du ­maquillage, à sélectionner les bonnes couleurs, elles se sont heurtées à la vindicte de deux professeures qui ont jugé ces injonctions à la beauté bien futiles. Au-delà du manque évident de sororité, les ados, très remontées, ont pointé l’ignorance de ces adultes. « Elles ne savent rien de notre problématique d’acceptation de nous-mêmes. Le maquillage, c’est un détail dans le projet. On apprend à se valoriser, à accepter les transformations de notre corps pour mieux vivre avec. En plus, stupidement, elles pensent que la non-mixité est une preuve de faiblesse », m’a lâché, à juste titre, l’une d’entre elles.

Pour leur remonter le moral devant le manque d’engouement interne, j’ai proposé de relayer leurs voix. Le jour de notre seconde rencontre, elles étaient six filles de 14 à 16 ans, hyper motivées, accompagnées par leur CPE adjointe, elle aussi nommée Claire, formée par Isha pour animer ces ateliers. J’avais lu auparavant, sur son site, la « vision » de Claire de Saint Lager : « Notre société valorise principalement des modèles de réussite et d’épanouissement reposant sur les codes du masculin. […] Notre mission est de libérer le féminin et de permettre à chaque femme de retrouver l’unité et de rayonner. » 

Honnêtement, je craignais un peu l’enfumage céleste, mais à l’écoute du groupe, j’ai vite capté qu’on jouait plus dans la cour des princesses libérées que dans celle des grenouilles de bénitier. Toutefois, un article de Famille chrétienne sur le projet Graine de femme avait un peu entamé mon enthousiasme : « Oser être femme, c’est aussi ne pas se conformer aux diktats qu’impose la société. Sex-symbol, working girl, discours féministes, dictature de la maigreur. » Il y avait là un léger paradoxe à souhaiter « libérer le féminin » tout en s’inquiétant des discours féministes et des femmes entreprenantes. Soit Isha libérait la femme pour qu’elle papillonne gaiement de sa cuisine à son salon, soit Famille chrétienne avait arrondi les angles et les genres pour soigner son lectorat qui défile, le dimanche, en rose et bleu. La seconde hypothèse me paraît aujourd’hui plus plausible.

L’appétence de Claire, la CPE, pour les questions d’appropriation du corps en non-mixité vient de ses « origines orientales » : « J’ai été marquée par ces femmes qui prennent soin les unes des autres au hammam. C’est un vrai espace d’échanges et de liberté autour du corps. » Sans avoir le même vécu, je la rejoins pleinement sur la nécessité de temps non mixtes propices à l’épanouissement de chacun·e.

Les jeunes adolescentes se sont révélées bien dans leurs peaux, réconciliées avec la puberté et en harmonie avec leur environnement. Jeanne m’a expliqué que l’atelier l’accompagnait dans son développement personnel, qu’elle avait plus foi en l’avenir. En ce sens, le pari était gagnant.

J’ai eu envie d’approfondir cette histoire de non-mixité, tant ce sujet électrise la sphère publique, générant les pires fantasmes de « sexisme ou racisme inversé ». J’ai vite repéré que les filles me parlaient plutôt d’« hommes » que de « garçons », l’atelier les préparant à leur future vie d’adulte. Pourtant, elles montraient une légère culpabilité à se retrouver dans un entre-soi genré. « Après on pourra se dévoiler face à eux plus facilement si on l’a déjà fait entre nous », souligna Adèle, comme si tout ce travail d’appropriation du corps ne trouvait sa raison d’être que dans leurs futures relations avec les garçons. « On ne peut pas se construire en tant que femmes sans connaître leur avis », me soufflera même l’une d’elles. Je leur ai rappelé qu’elles passaient la majorité de leur temps en mixité, sous le regard des mecs et qu’une heure, tous les quinze jours, sans eux, n’allait pas désaxer ­l’humanité. D’autant plus que les garçons, eux, ne s’en privaient pas. 

Claire a explicité le travail réalisé sur la dépendance affective pour échapper au fameux male gaze (le regard masculin) : « Je suis moi, je réfléchis par moi-même. Rien ne m’oblige à aller dans le sens de l’autre quand il me fait une demande. J’écoute mes émotions. »

C’est le moment que j’ai choisi pour sortir la carte « féminisme » en leur demandant leur avis. « On ne parle pas d’égalité tout de suite. La priorité, c’est qui suis-je et où ai-je ma place pour trouver le juste équilibre », a pondéré Claire, par crainte de s’aventurer sur un terrain jugé trop militant. 

« Et vous, les filles, vous êtes féministes ? » ai-je balancé, juste avant la sonnerie de reprise des cours. « Graine de femme m’a donné envie de me battre pour mes droits. Mais pas féministes extrémistes, comme celles qui font du sexisme inversé. » Comme je réclamais des exemples, Dalva a reconnu avoir juste survolé la question sur les réseaux sociaux.

« On stigmatise les féministes comme des femmes qui ne pensent qu’à taper sur les hommes. Moi, je refuse qu’on pense que la femme soit inférieure. Je veux l’égalité et le respect mutuel », a conclu Linda tout en se levant. Ce type d’atelier pourrait être un bon complément à nos animations. En travaillant sur l’estime de soi, Claire fait pousser de la bonne graine de féministe sans en avoir l’air et, pour l’avenir, c’est plutôt salutaire.

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1. In real life.

2. Le patronage de la paroisse du Bon Conseil, à Paris, a été créé en 1894 pour donner aux enfants une éducation d’inspiration chrétienne. Il propose des activités sportives, culturelles, des camps de vacances, du scoutisme…

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