turned-on flat screen television
© Glenn Carstens-Peters

Pape Byram : une exposition médiatique qui questionne notre responsabilité collective

Depuis la diffusion sur Twitter – juste après l’attentat terroriste et le meurtre de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie à Conflans-​Sainte-​Honorine – d’une vidéo montrant un garçon dénonçant l’atrocité de la mort de son professeur pour des caricatures, cet enfant de 12 ans a été interviewé par de nombreux médias. De quoi poser la question de la responsabilité des journalistes, ainsi que du professionnel l’ayant poussé à s’exposer de la sorte.

C’est une parole façon gardien du temple républicain, qui a ému et soulagé les Français·es face à l’horreur. Le 17 octobre, un garçon, dont on apprendra par la suite qu’il se nomme Pape Byram et qu’il a douze ans, répond avec éloquence au micro du journaliste indépendant Clément Lanot (lequel a depuis supprimé sa vidéo) des mots forts et justes face à l’horreur qu’il vient de vivre, de manière indirecte. Son professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, vient d’être assassiné par décapitation par un terroriste, le temps est celui de la sidération, et le jeune Pape Byram affirme qu’« il faut continuer à apprendre, sinon ils vont gagner. » Dans le même moment médiatique que le « ils ne passeront pas » du président Macron, les paroles du garçon électrisent autant qu’elles mettent du baume au cœur à des milliers d’internautes sur Twitter et Facebook, qui partagent massivement la vidéo dont il est le héros.

La machine médiatique s’emballe et de nombreux médias tentent d’obtenir, durant le week-​end, une interview du jeune homme. On le verra le lendemain, dimanche 18 octobre, dans l’émission C Politique de France 5, aux côtés de Caroline Fourest et d’autres adultes rompu·es à la parole médiatique. Le surlendemain, Pape Byram fait l’objet d’un portrait dans Libération, publié à 6 heures du matin. On réentend ensuite son courage, sa lucidité face à l’intégrisme religieux et sa soif d’apprendre à l’école de notre République à 7 h 50 dans la matinale de France Inter, interrogé par Léa Salamé. Il y révèle être conspué par d’autres enfants musulmans, lui qui se revendique athée. De nombreux journaux écrivent des articles louant sa parole. D’un coup d’un seul, dans l’instantanéité d’un week-​end de gueule de bois post-​attentat, la voix qui n’a pas encore mué du gamin, noir et placé dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance dans les Yvelines, devient à elle seule le symbole espéré et viral que tout n’est pas perdu dans notre société. Qu’il y a des branches d’espoir auxquelles raccrocher nos idéaux d’enseignement face à l’obscurantisme, de laïcité face aux fous de Dieu et, allons‑y, de vivre-​ensemble.

Les médias n’ont pas attendu la délivrance de l’autorisation parentale

Mais fallait-​il vraiment solliciter cet enfant, moins de deux jours après l’assassinat de son professeur, pour lui demander de s’exprimer sans filet sur le terrorisme dans la cour des grands ? Lyes Louffok, militant de la protection de l’enfance et membre du Conseil national de la protection de l’enfance, lui-​même placé en foyer dans sa jeunesse, n’en revient toujours pas de l’irresponsabilité des médias dans cette soudaine surexposition à la radio et sur les plateaux de télévision. Il sonne l’alarme dans un Tweet, supprimé depuis, afin de laisser retomber le soufflet médiatique. Contacté par Causette, il s’indigne : « Je sais que ce n’est pas mal intentionné et que ce gamin est exceptionnel, mais l’attitude des journalistes en la matière a été complètement irresponsable. Si cet enfant a été placé, c’est parce qu’il a été reconnu en danger et qu’il a encore besoin d’être protégé, ce qui ne correspond pas du tout au traitement médiatique qu’il a connu. »

Même stupéfaction chez Sandra Lavantureux, directrice de la Protection de l’enfance du département des Yvelines, qui explique que les médias qui ont interviewé Pape Byram Sy n’ont pas attendu l’obtention de l’autorisation parentale nécessaire pour mener, dans la précipitation du moment, leurs interviews. « L’Aide sociale à l’enfance n’a autorité sur l’enfant qu’en ce qui concerne les actes et démarches usuels, et je ne considère pas que ces interviews en font partie, explique-​t-​elle à Causette. Nous souhaitions prendre quelques jours de réflexion pour répondre aux sollicitations, en demandant à ses parents, mais les médias se sont assis sur cette exigence. Je ne comprends pas comment vos confrères ont pu oublier qu’il s’agissait d’un enfant de 12 ans. »

Comment cela a‑t-​il été possible ? C’est Éric Picard, le pédopsychiatre coresponsable de la structure où Pape Byram est accueilli dans les Yvelines, qui a accepté – en accord avec l’enfant précise-​t-​il à Causette – de répondre favorablement à ces interviews. « Pour Pape Byram, justifie Éric Picard, c’était important, à travers ces passages dans les médias, d’être reconnu en tant qu’être humain capable de communiquer une parole qui a fait plaisir à beaucoup de monde et donc peut être apprécié pour ses pensées. Un enfant placé peut se sentir mal-​aimé, voire monstrueux, et être regardé de la sorte peut donc lui faire du bien. » 

Le coup du « bon client »

D’après Éric Picard, de nombreux·euses journalistes ont obtenu le numéro de portable de Pape Byram et l’ont appelé pour lui demander des interviews. « Pape Byram m’a sollicité pour que je l’aide à gérer, car il avait envie de soutenir son discours dans les médias, et le droit à l’expression est un droit fondamental de l’enfant, inscrit dans la Convention internationale des droits de l’enfant. » C’est cette même Convention qui est « la boussole » de Lyes Louffok, qui l’interprète pourtant dans ce cas très différemment. « Bien sûr que les enfants ont le droit à l’expression, et que nous avons donc le devoir de les écouter. Mais pas de la sorte, pas lorsque des journalistes se ruent sur un gamin qu’ils estiment être un bon client. Les adultes qui entourent Pape Byram et l’ont accompagné sur ces plateaux sont irresponsables. »

Éric Picard, lui, ne regrette rien. « Notre boulot, c’est d’accompagner l’enfant dans une situation délicate, pas de le protéger d’une situation délicate », affirme-​t-​il avec aplomb. Quand on lui demande, comment, en sa qualité de pédopsychiatre, il a accompagné Pape Byram sous les feux des projecteurs médiatiques, alors que le moment n’était clairement pas au training media, il répond : « C’est un travail de deux ans et demi. Quand il est arrivé chez nous, Pape Byram n’était pas dans une situation où il pouvait maîtriser son discours. Nous devons tisser un lien avec des enfants extrêmement secoués par la vie, cela demande de l’attention et de la constance. La préparation, elle est là. »

Au cours de notre échange, le pédopsychiatre tiendra à faire un lien étrange entre la situation de Pape Byram Sy et… le terrorisme. « Vous connaissez les chiffres de l’ASE [Aide sociale à l’enfance, ndlr], commence-​t-​il. Un enfant sur quatre ayant été placé deviendra SDF. Mais un autre chiffre est interpellant : le nombre de terroristes qui sortent de l’ASE est énorme. Cela veut dire que la mission éducative de l’ASE n’a pas empêché leur endoctrinement et leur passage à l’acte. » Sous-​entendu : le système est défaillant, j’ai personnellement bien fait mon travail.

Pédopsychiatre suspendu

Selon nos informations, le pédopsychiatre a été jusqu’à pousser à ce que l’enfant réponde présent à l’invitation de Cyril Hanouna pour une émission en fin de semaine. L’homme, qui se dit « consterné que la parole de Pape Byram soit écrasée par une sorte de moralisme », a vu le contrat de collaboration qui le lie au département des Yvelines suspendu suite à l’affaire. Il n’est donc plus en charge, à cette heure, de la structure où vit le garçon et affirme ne plus avoir de contact avec lui, en ajoutant que le téléphone de Pape Byram lui a été retiré. 

Reste qu’inviter un enfant à s’exprimer à chaud sur un tel événement traumatique peut avoir des conséquences bien réelles sur sa vie à court terme. « Lorsque la médiatisation va retomber et que Pape Byram aura dit à la France entière son parcours, ses blessures, ses souffrances à la radio et à Libé, comment on va l’accompagner et comment on va gérer ça ?, questionne Lyes Louffok. On n’a rien prévu du tout parce que ça s’est fait de manière brutale et soudaine. » « Cette médiatisation a placé cet enfant dans une position singulière qui va demander encore plus de vigilance de l’ASE lors de la rentrée scolaire, mais dès aujourd’hui au sein de son foyer, renchérit Sandra Laventureux. Je ne sais pas comment sa prise de parole, qui est belle, peut être accueillie par les enfants de son âge, cela me paraît terriblement exposant. » Sans parler des risques de représailles qui pèsent désormais sur ses épaules.

Partager

Cet article vous a plu ? Et si vous vous abonniez ?

Chaque jour, nous explorons l’actualité pour vous apporter des expertises et des clés d’analyse. Notre mission est de vous proposer une information de qualité, engagée sur les sujets qui vous tiennent à cœur (féminismes, droits des femmes, justice sociale, écologie...), dans des formats multiples : reportages inédits, enquêtes exclusives, témoignages percutants, débats d’idées… 
Pour profiter de l’intégralité de nos contenus et faire vivre la presse engagée, abonnez-vous dès maintenant !  

Une autre manière de nous soutenir…. le don !

Afin de continuer à vous offrir un journalisme indépendant et de qualité, votre soutien financier nous permet de continuer à enquêter, à démêler et à interroger.
C’est aussi une grande aide pour le développement de notre transition digitale.
Chaque contribution, qu'elle soit grande ou petite, est précieuse. Vous pouvez soutenir Causette.fr en donnant à partir de 1 € .

Articles liés
Découvrer notre calendrier de l'avent quichesque