fbpx
capture decran 2021 10 25 a 12.15.43
EPCC French Lines & Compagnies, Fourni par l'auteur

Marginales mais éman­ci­pées, les femmes au ser­vice des trans­at­lan­tiques dans les années 1930

Causette s'associe au site The Conversation, qui regroupe des articles de chercheur·euses de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et per­met à des médias de repu­blier les textes. Nous vous pro­po­sons aujourd'hui celui de l'historien François Drémeaux qui s'est inté­res­sé à la main d'oeuvre fémi­nine sur les paque­bots dans l'entre-deux-guerres.

François Drémeaux, Université d'Angers


Il est rare­ment ques­tion des femmes dans la marine mar­chande. Récemment encore, elles ne repré­sen­taient qu’une toute petite par­tie des effec­tifs navi­gants. Sur les paque­bots tou­te­fois, la main‑d’œuvre fémi­nine se déve­loppe dès le XIXe siècle, d’abord comme une néces­si­té sociale pour enca­drer les migrantes, puis comme une exi­gence com­mer­ciale afin d'attirer et de ras­su­rer la clien­tèle aisée. L’historiographie bri­tan­nique a ouvert de riches pers­pec­tives dans le domaine, mais le point de vue fran­çais sur le rôle et la place des navi­gantes reste à découvrir.

Au cours de l’entre-deux-guerres, les trans­gres­sions de genre sont rares de la part des femmes dans l’univers mari­time. Elles occupent des emplois de ser­vice qui leur sont tra­di­tion­nel­le­ment réser­vés à terre. Leur situa­tion n’en est pas moins ori­gi­nale : elles doivent s’adapter à un monde mari­time confi­né, régi et codé par des hommes ; indis­pen­sables au ser­vice com­mer­cial de la com­pa­gnie, elles sont recru­tées avec dif­fi­cul­té pour la varié­té et la com­plé­men­ta­ri­té de leurs com­pé­tences ; de retour à terre, leur sta­tut social est chan­gé par cette expé­rience pro­fes­sion­nelle. Ces par­cours ont pu être recons­ti­tués grâce à des archives des années 1930.

file 20211005 20 1uopy95.png?ixlib=rb 1.1
Vue de Manhattan depuis la poupe de Normandie. En bas à droite de l'image, une femme de chambre est accou­dée au bas­tin­gage. Cliché ano­nyme, 1936. Collection Arnaud Gaudry, Fourni par l'auteur

Deux car­tons… sur dix mille

Au Havre, l’établissement public French Lines & Compagnies conserve plus de 30 000 objets et cinq kilo­mètres linéaires d’archives. Un fonds unique en Europe pour l’histoire des com­pa­gnies mari­times de 1851 aux années 1990.

En 2019, j’étais en mis­sion pour son­der les docu­ments non clas­sés du site, l’équivalent de plus de 10 000 boîtes d’archives qui dorment encore sur les rayon­nages sans que leur conte­nu ne soit iden­ti­fié. Avec cet accès pri­vi­lé­gié, j’ai pu entre­prendre quelques dépouille­ments explo­ra­toires sur des thèmes encore peu pra­ti­qués, en par­ti­cu­lier en his­toire sociale.

Les dos­siers du per­son­nels navi­gant repré­sentent une manne pré­cieuse et j’envisageais de tra­vailler sur les marins de la ligne d’Extrême-Orient. Ces car­tons contiennent des che­mises de 10 à 100 pages, retra­çant des car­rières par­fois longues et mou­ve­men­tées. Mais c’est une absence qui m’a intri­gué : pas une femme !

En cher­chant dans la base de don­nées de l’établissement, seule­ment deux car­tons évo­quaient des pré­sences fémi­nines. Deux maigres boites, conte­nant 214 fiches indi­vi­duelles. Ces docu­ments étaient phy­si­que­ment sépa­rés des autres per­son­nels et seule une page réca­pi­tu­la­tive a été conser­vée pour chaque employée. Cette indi­gence docu­men­taire m’a convain­cu de creu­ser un peu plus ce sujet. En par­tant des hommes sur les mers d’Asie orien­tale, je suis donc arri­vé aux femmes au ser­vice des paque­bots trans­at­lan­tiques… Un grand écart qui repré­sente, en soi, une émo­tion pour le cher­cheur. Depuis trois ans, mes tra­vaux explorent les inter­ac­tions sociales au sein de la marine mar­chande, et la pré­sence du per­son­nel fémi­nin était déjà par­mi les ques­tion­ne­ments, mais je suis ravi qu’elle se soit impo­sée d’elle-même, comme un rouage incon­tour­nable de cette socio­his­toire mari­time en construction.

Qui étaient ces femmes ?

La com­pi­la­tion des infor­ma­tions conte­nues dans ces fiches, de l’état civil aux états de ser­vice en pas­sant par les com­men­taires des contre­maîtres, a per­mis de consti­tuer une base de don­nées ins­truc­tive. Les employées au ser­vice de la Compagnie Générale Transatlantique (CGT) sont avant tout femmes de chambre (70 %), puis blan­chis­seuses (12 %), infir­mières (8 %) et nour­rices (6 %). Elles tra­vaillent loin des espaces publics des navires et dans l’intimité des pas­sa­gers, et vivent à l’écart des per­son­nels mas­cu­lins. Les 4 % res­tants sont ven­deuses ou manu­cures, les seules à dis­po­ser d’un accès direct aux communs.

file 20211005 16 d7prko.png?ixlib=rb 1.1
Les infir­mières pos­sèdent des com­pé­tences recher­chées, a for­tio­ri si elles ont pra­ti­qué dans le sys­tème de san­té amé­ri­cain. Cliché Byron à bord de Normandie, 1935. Collection Arnaud Gaudry, Fourni par l'auteur

Ces femmes sont glo­ba­le­ment céli­ba­taires et expé­ri­men­tées ; 76 % d’entre elles sont veuves, divor­cées ou n’ont jamais été mariées au moment de leur pre­mier enga­ge­ment, alors que celui-​ci inter­vient à un âge rela­ti­ve­ment mûr (34 ans en moyenne). Contrairement aux lignes bri­tan­niques, les veuves sont bien moins nom­breuses, au pro­fit des divor­cées (inexis­tantes sur les navires d’outre-Manche) et des céli­ba­taires endur­cies. Ce recru­te­ment ébauche un pro­fil par­ti­cu­lier et donne une idée du tem­pé­ra­ment affran­chi de ces employées. C’est aus­si un confort pour l’employeur, car le mariage est source d’instabilité. Les épouses ont des car­rières plus courtes et il n’est pas rare que l’autorisation de tra­vailler soit reti­rée par le mari.

L’appel de l’aventure

Par-​delà ces consi­dé­ra­tions, c’est une autre décou­verte qui m’a ému. Alors que j’interrogeai des forums de col­lec­tion­neurs sur les réseaux sociaux pour obte­nir des docu­ments au sujet de ces femmes, un ami m’a confié une pho­to­gra­phie ano­nyme de 1936. Depuis la poupe du paque­bot Normandie, New York s’éloigne sous le regard des pas­sa­gers de pre­mière classe. Dans le coin infé­rieur droit de ce cli­ché, une femme de chambre est accou­dée au bas­tin­gage et contemple la scène. Ces employées issues de milieux modestes pou­vaient donc accé­der à l’un des plus impres­sion­nants spec­tacles du monde contemporain.


À lire aus­si : Comment écou­ter les pod­casts de The Conversation ?


Ce constat a des impli­ca­tions impor­tantes : il inter­roge les moti­va­tions pro­fondes de ces femmes qui occupent un emploi exi­geant loin de chez elles, mais aus­si le sta­tut que leur confère ce tra­vail une fois de retour à terre. L’aspect finan­cier n’est pas déter­mi­nant. Les femmes de chambre ou les infir­mières sont mieux payées en mer, certes, mais seule la petite élite qui côtoie les pre­mières classes des plus pres­ti­gieux paque­bots peut espé­rer tri­pler ses émo­lu­ments grâce aux géné­reux pour­boires américains.

Les fiches indi­vi­duelles des­sinent les vies pas­sées de ces femmes : Odette Blomme a pas­sé deux ans comme ser­veuse à Londres, Marthe Dufour est impa­lu­dée suite à un pas­sage sous les tro­piques, Juliette Heininot a vécu deux ans aux États-​Unis et quinze ans en Amérique du Sud, Marceline Hue sept ans aux États-​Unis et a « beau­coup voya­gé », Céline Lemarchand 26 ans en Amérique, Ernestine Mathieu 17 ans au Canada, et ain­si de suite, dans une grande varié­té d’expériences et de durées.

file 20211005 19 1f0anea.png?ixlib=rb 1.1
Dépliant publi­ci­taire de la CGT à l'attention du public amé­ri­cain, fin des années 1930. Le per­son­nel fémi­nin est désor­mais mis en valeur. Collection Arnaud Gaudry, Fourni par l'auteur

Même sans de loin­taines expé­riences, ces navi­gantes sont habi­tuées à se dépla­cer en France. Le lieu de nais­sance, de domi­cile et de l’emploi pré­cé­dent sont fré­quem­ment dif­fé­rents. Sans néces­sai­re­ment cal­quer l’image de la New Woman des années 1920, il est pro­bable que la volon­té de fuir, la curio­si­té pour l’étranger, l’appel de l’aventure et le désir d’émancipation soient de puis­sants moteurs.

Vies mar­gi­nales

Les com­pa­gnies mari­times res­tent des lieux d’emprise mas­cu­line et ne sont pas des struc­tures qui favo­risent le chan­ge­ment de la condi­tion fémi­nine. Les paque­bots accueillent des femmes qui vivent en dehors de la norme de leur époque, offrant ain­si un espace pro­fes­sion­nel à leur mesure. Les pos­si­bi­li­tés d’évolution de car­rière sont néan­moins minces, voire inexis­tantes. Le tra­vail est sou­mis à des cadences haras­santes, sous l’étroite sur­veillance de chefs de ser­vice – tou­jours des hommes contrai­re­ment aux lignes bri­tan­niques – qui imposent une dis­ci­pline mili­taire. L’intempérance n’est pas tolé­rée et toute forme de socia­li­sa­tion est sus­pecte. La sexua­li­té est un enjeu dis­cret mais fré­quent. Lorsqu’Eugénie Fiquet est mise à l’index pour son com­por­te­ment inap­pro­prié avec un pas­sa­ger, son chef demande à ce qu’elle soit rem­pla­cée par une « ancienne autant que pos­sible ». À tra­vers la syn­taxe et des ter­mi­no­lo­gies rudes, les femmes sont sys­té­ma­ti­que­ment res­pon­sables des ten­ta­tions, tou­jours ini­tia­trices des relations.

file 20211005 26 1brig1r.png?ixlib=rb 1.1
La com­mu­ni­ca­tion à l'attention de la clien­tèle amé­ri­caine insiste sur le luxe et le confort, et notam­ment la prise en charge des enfants par des nour­rices compétentes. Collection Arnaud Gaudry, Fourni par l'auteur

La CGT doit pour­tant com­po­ser avec pré­cau­tion. Ces employées sont rares, d’autant plus que la com­pa­gnie fran­çaise exige qu’elles parlent anglais a mini­ma, soient élé­gantes dans le ser­vice et puissent être poly­va­lentes. Des com­pé­tences qui ne sont pas néces­sai­re­ment mieux rému­né­rées qu’ailleurs. Outre le goût du voyage, il reste le pres­tige du sta­tut comme moti­va­tion. Certaines femmes de chambre demandent spé­ci­fi­que­ment tel paque­bot ou telle classe, car les affec­ta­tions, dans un port comme Le Havre, influent sur les repré­sen­ta­tions sociales.

La plus belle émo­tion de la décou­verte repose ici : par­ve­nir, sans pré­mé­di­ta­tion ni inten­tion ini­tiale, à exhu­mer ces tranches de vie mar­gi­nales, obli­té­rées dans un uni­vers mari­time mas­cu­lin, et com­prendre les rai­sons et les choix de ces femmes.

François Drémeaux, Enseignant-​chercheur en his­toire contem­po­raine, Université d'Angers

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article ori­gi­nal.

Partager

Cet article vous a plu ? Et si vous vous abonniez ?

Chaque jour, nous explorons l’actualité pour vous apporter des expertises et des clés d’analyse. Notre mission est de vous proposer une information de qualité, engagée sur les sujets qui vous tiennent à cœur (féminismes, droits des femmes, justice sociale, écologie...), dans des formats multiples : reportages inédits, enquêtes exclusives, témoignages percutants, débats d’idées… 
Pour profiter de l’intégralité de nos contenus et faire vivre la presse engagée, abonnez-vous dès maintenant !  

 

Une autre manière de nous soutenir…. le don !

Afin de continuer à vous offrir un journalisme indépendant et de qualité, votre soutien financier nous permet de continuer à enquêter, à démêler et à interroger.
C’est aussi une grande aide pour le développement de notre transition digitale.
Chaque contribution, qu'elle soit grande ou petite, est précieuse. Vous pouvez soutenir Causette.fr en donnant à partir de 1 € .

Articles liés
98 harcelement Crous Benjamin Courtault pour Causette

Harcèlement : enquête en Crous

Deux plaintes. Trois mains courantes. Et l’ouverture d’une enquête préliminaire de police… Des étudiantes dénoncent, depuis plus d’un an, le comportement abusif d’un agent du Crous, logé dans leur résidence.

Découvrer notre calendrier de l'avent quichesque