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Mais où repose la reine Bérengère de Navarre ? Retour sur une enquête pluriséculaire

Causette s'associe au site The Conversation, qui regroupe des articles de chercheur·euses de dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et per­met à des médias de repu­blier les textes. Nous vous pro­po­sons ci-​après celui de l'archéologue Jean-​Yves Langlois, nous plon­geant dans la pas­sion­nante recherche de la dépouille de Bérengère de Navarre, veuve de Richard Cœur de Lion.

Jean-​Yves Langlois, Institut natio­nal de recherches archéo­lo­giques pré­ven­tives (INRAP)

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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science, qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métro­pole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-​mer et à l’international, et dont The Conversation France est par­te­naire. Cette nou­velle édi­tion a pour thème : « Eureka ! L’émotion de la décou­verte ». Retrouvez tous les évé­ne­ments de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


C’est une belle jour­née d’automne 2020 à l’abbaye cis­ter­cienne royale de l’Epau. Ce monas­tère d’hommes, situé dans la proche péri­phé­rie du Mans, et fon­dé en 1229 par la reine Bérengère de Navarre, veuve du roi d’Angleterre et Duc de Normandie Richard Cœur de Lion, est abri­té dans une oasis de ver­dure et de quiétude.

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Vue en détail du pied du gisant pen­dant sa res­tau­ra­tion. L’absence de bor­dures au pied du chien et du lion montre que le monu­ment a été dimi­nué en lon­gueur, alors que celles-​ci sont pré­sentes sur les longs côtés, même si elles ont subi elles aus­si des retouches impor­tantes. Les angles rabat­tus sont ceux que l’on voit sur l’aquarelle de Gaignières. Cl. de Mecquenem/​Inrap, Fourni par l'auteur

Dans la salle du cha­pitre, cepen­dant, c’est l’effervescence : une entre­prise spé­cia­li­sée dans les tra­vaux de Monuments his­to­riques est char­gée de dépla­cer le gisant de la fon­da­trice pour l’installer au milieu du chœur de l’église. À cette occa­sion, l’ensemble des opé­ra­tions fait l’objet d’une étude archéo­lo­gique pres­crite par la direc­tion régio­nale des affaires cultu­relles (SRA) des Pays de la Loire et confiée par le CD 72 à l’Inrap.

L’instant est solen­nel : on n’entend plus que le cli­que­tis des chaînes sur les palans sou­le­vant la lourde pierre, avant de la pla­cer sur un cha­riot pour être net­toyée, étu­diée et res­tau­rée. Instantanément, dans le socle en pierres sup­por­tant la dalle, appa­raît le coffre en plomb recon­nu quelques semaines plus tôt lors d’un son­dage préa­lable. Longue de 1,10 m, large de 0,40 m, pour une hau­teur de 0,23 m, et occu­pant pra­ti­que­ment tout le volume inté­rieur, nous allons enfin savoir ce que cache cette « cap­sule tem­po­relle ». En effet, la seule infor­ma­tion dont on dis­pose est que le coffre a été dépo­sé en 1988 lors de l’installation du gisant dans cette salle. Bien que l’on soit dans une civi­li­sa­tion de l’écrit, et que la période contem­po­raine ne soit pas avare en docu­ments, cette fois-​ci, les sources sont muettes.

Le coffre conte­nait une boîte en bois contre­pla­qué de mêmes dimen­sions. Une fois enle­vé le cou­vercle vis­sé, nous avons retrou­vé un sac plas­tique conte­nant des os humains, des frag­ments de tis­sus, ain­si qu’un mélange de terre et de reste végé­taux, et plus loin une enve­loppe au logo du Conseil géné­ral. Le tout repo­sait sur un drap plié qui pro­té­geait les restes osseux d’un sque­lette humain ran­gés par ordre anatomique.

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Ouverture du coffre en bois contre­pla­qué pro­té­gé par le coffre en plomb. Vue des osse­ments du sque­lette de la salle du cha­pitre. Il conte­nait aus­si les os du cof­fret dépo­sé en 1672 lors du dépla­ce­ment du gisant dans le chœur de l’église. J.-Y. Langlois/​Inrap, Fourni par l'auteur

Nous avions donc retrou­vé l’ensemble des osse­ments attri­bués à la reine Bérengère et dis­pa­rus depuis une tren­taine d’années. Nous allions pou­voir réexa­mi­ner ce dos­sier à la lueur des méthodes et des tech­niques scien­ti­fiques actuelles et ten­ter de répondre à cette ques­tion : Bérengère figure-​t-​elle par­mi ces restes appar­te­nant à plu­sieurs sque­lettes ? Et pourrons-​nous, sinon résoudre cette énigme, du moins écar­ter cer­tains « prétendants » ?

La recherche du corps de la fon­da­trice mêle rai­son­ne­ments et émo­tions. Et ce, depuis au moins la fin du XVIIe siècle.

Qui était Bérengère ?

Pour bien com­prendre la situa­tion actuelle, il nous faut retour­ner à l’origine de cette abbaye, et donc de la vie de Bérengère de Navarre.

Richard Cœur de Lion, Roi d’Angleterre, duc de Normandie, duc d’Aquitaine, comte de Poitiers, du Maine et d’Anjou, et fils d’Aliénor d’Aquitaine, est marié en 1191, pour des rai­sons géo­po­li­tiques à Bérengère, fille du roi de Navarre Sanche VI. Sur leurs presque huit ans de mariage, les deux époux ont vécu peu de temps ensemble. Un an après leurs noces, Richard est fait pri­son­nier au cours de la troi­sième croi­sade. Libéré deux ans après, il se rend sans Bérengère en Angleterre pour pré­pa­rer la guerre contre le roi de France Philippe-​Auguste. Il meurt sans héri­tier en 1199, lors du siège de Chalus.

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Étude repré­sen­tant le gisant de la reine Bérengère, dans l’ouvrage de Charles-​Alfred Stothard inti­tu­lé The Monumental Effigies of Great Britain, 1817. British Library

Bérengère ne sera pas recon­nue comme reine régnante. En 1204, après la prise de la Normandie et du Maine par Philippe-​Auguste, elle obtient la pos­ses­sion du Mans et de ses alen­tours. Ne pou­vant se faire inhu­mer près de son mari à l’abbaye de Fontevraud, nécro­pole des Plantagenêt, elle choi­sit de fon­der l’abbaye de l’Epau, et d’y élire sa sépulture.

Un tom­beau déplacé

Le temps entre l’acte de fon­da­tion de l’abbaye, 1229, et la date de son décès, le 23 décembre 1230, appa­raît trop court pour que l’église soit ache­vée pour accueillir son corps. La ques­tion sur le pre­mier empla­ce­ment de la sépul­ture de Bérengère ren­contre un grand consen­sus chez les his­to­riens du XIXe et du XXe siècle.

À la fin du XVIIe siècle, le tom­beau royal, ain­si qu’une plaque de cuivre com­mé­mo­ra­tive appo­sée sur un mur, sont décrits dans le chœur de l’abbatiale. Fixée sur le monu­ment, une ardoise sti­pule qu’ont été dépla­cés en 1672 dans cet espace, le gisant, son socle, et des osse­ments attri­bués à la reine, que le tom­beau a été res­tau­ré, et que son empla­ce­ment pré­cé­dent n’était pas digne d’une reine. Raison pour laquelle le tom­beau a été dépla­cé dans le chœur.

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Assemblage à blanc du grand côté et d’un des petits côtés du socle du gisant. On aper­çoit net­te­ment la liai­son dis­gra­cieuse entre les deux élé­ments, illus­trant la réfec­tion de ce monu­ment au XIXᵉ siècle à par­tir des quelques élé­ments retrou­vés dans l’église abba­tiale. J.-Y. Langlois/​Inrap, Fourni par l'auteur

Cette situa­tion est magni­fi­que­ment illus­trée par un des­sin de 1695 pro­ve­nant de la Collection Gaignières, un col­lec­tion­neur d’Antiquités contem­po­rain de Louis XIV.

Il faut attendre les années 1816 et 1817 pour avoir plus de pré­ci­sions sur le conte­nu du tom­beau. C. A. Stothard, un anti­quaire anglais a retrou­vé les dif­fé­rents élé­ments du tom­beau dis­per­sés dans le chœur de l’église, dont les osse­ments attri­bués à la Reine Bérengère et des tis­sus. Quatre os longs ont été récu­pé­rés : trois fémurs et un tibia, qui impliquent les restes d’au moins deux per­sonnes, et au maxi­mum de quatre. À par­tir de cette date, le tom­beau, les restes osseux et les tis­sus vont connaître plu­sieurs trans­la­tions. À la fois dans la cathé­drale du Mans, puis à par­tir des années 1970 dans l’abbaye.

Une décou­verte for­tuite va com­plè­te­ment relan­cer l’affaire en 1960. Une tombe, maçon­née, est mise au jour dans le cha­pitre. Elle abrite un sque­lette fémi­nin dont le crâne porte une large bles­sure en forme d’étoile.

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Vue géné­rale de la cuve maçon­née dans laquelle le sque­lette trou­vé en 1960 a été inter­pré­té comme celui de la reine Bérengère. J.-Y. Langlois/​Inrap, Fourni par l'auteur

Trois taches d’oxyde de cuivre, inter­pré­tées comme la récu­pé­ra­tion d’une cou­ronne, sont visibles sur le pour­tour du crâne. La déter­mi­na­tion de l’âge – entre 60 et 65 ans – effec­tuée en 1963 par J. Dastugue, méde­cin légiste à la facul­té de méde­cine de Caen, cor­res­pond à la four­chette d’âge men­tion­née par les his­to­riens. Ces dif­fé­rents élé­ments incitent l’archéologue man­ceau Pierre Térouanne à recon­naître ces restes comme étant ceux de Bérengère. Elle aurait été inhu­mée dans le cha­pitre dont la construc­tion aurait pu être ache­vée avant celle de l’église. Si les pla­nètes semblent être ali­gnées pour iden­ti­fier ce sque­lette comme celui de la reine, il fal­lut attendre l’année 1988 pour que le gisant soit pla­cé dans le cha­pitre, au-​dessus de la tombe.

Le mys­tère s’épaissit

En 2019, la relec­ture du pro­ces­sus de fon­da­tion et l’étude archi­tec­tu­rale de l’église remet en cause la data­tion de l’église, qui pour­rait remon­ter aux années 1225. Soit quelques années avant l’acte de fon­da­tion de l’abbatiale. La venue des moines cis­ter­ciens en 1230 pour­rait accré­di­ter cette hypo­thèse. Dès lors, l’hypothèse que le pre­mier empla­ce­ment de la sépul­ture de Bérengère ait pu être dans l’église revient au pre­mier plan. Mais où ?

Ce coup de théâtre n’est pas sans consé­quence sur l’attribution des osse­ments humains. Bérengère est-​elle bien par­mi les deux à cinq pré­ten­dants ? Et quels sont les moyens en notre pos­ses­sion pour répondre à cette question ?

De Bérengère, nous connais­sons la date de son décès, 1230, son âge, autour de 65 ans, ses ori­gines géo­gra­phiques, nais­sance et vie jusqu’à son mariage en Navarre, et ensuite prin­ci­pa­le­ment dans la pro­vince du Maine.

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Réception et pre­mier exa­men rapide des os au labo­ra­toire d’anthropologie de l’Université de Caen – Centre Michel de Boüard, Craham (UMR 6273 CNRS-​Unicaen Université de Caen Normandie). J.-Y. Langlois, Inrap, Fourni par l'auteur

Les moyens actuels sont l’anthropologie phy­sique pour la déter­mi­na­tion sexuelle, l’âge, notam­ment par l’étude du cément den­taire – la déter­mi­na­tion de l’âge, telle que pra­ti­quée dans les années 1960 étant recon­nue peu fiable actuel­le­ment –, la data­tion par le radio­car­bone (C14), la recherche d’isotopes pou­vant déter­mi­ner des aires géo­gra­phiques et la géné­tique, par les liens fami­liaux, mais aus­si éven­tuel­le­ment là aus­si par des ori­gines géographiques.

Nous ne savons pas si le mys­tère plu­ri­sé­cu­laire de l’identification des restes de la reine Bérengère pour­ra être réso­lu par cette enquête plu­ri­dis­ci­pli­naire qui est en cours. En tout état de cause, la pos­si­bi­li­té de pou­voir retra­vailler avec des méthodes et des tech­no­lo­gies actuelles sur ces os retrou­vés offre une belle oppor­tu­ni­té pour pou­voir réac­tua­li­ser ce dos­sier.

Jean-​Yves Langlois, Ingénieur char­gé de recherches, Institut natio­nal de recherches archéo­lo­giques pré­ven­tives (INRAP)

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article ori­gi­nal.

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