113 ufologies ∏ Gregoire Gicquel pour Causette
© Grégoire Gicquel pour Causette

Journée mon­diale des ovnis : Le che­min de croix des ufologues

Le 2 juillet, c’est la Journée mon­diale des ovnis, l’occasion d’interroger Manuel Wiroth, auteur de la thèse Ovnis sur la France, des années 1940 à nos jours. Aujourd’hui pro­fes­seur dans le secon­daire, le cher­cheur retrace l’histoire de l’ufologie (l’étude des ovnis) et démontre qu’en dépit d’une démarche sérieuse, les ufo­logues n’ont pas (encore ?) obte­nu de résul­tats probants.

Causette : Vous racon­tez que ce sont les armées qui, les pre­mières, auraient mené des enquêtes sur le phé­no­mène des ovnis (objets volants non iden­ti­fiés). Et que cer­taines envi­sagent sérieu­se­ment l’hypothèse extra­ter­restre.
Manuel Wiroth : Vers la fin de la Seconde Guerre mon­diale, des pilotes mili­taires rap­portent des obser­va­tions d’objets inso­lites volant au-​dessus de théâtres d’opérations. En 1946, à la suite de nom­breux témoi­gnages d’objets non iden­ti­fiés sur­vo­lant la Scandinavie, l’Europe de l’Ouest et la Grèce, les ­ser­vices diplo­ma­tiques et consu­laires fran­çais mènent ­l’enquête. Les prin­ci­pales armées alliées leur emboîtent le pas. De hauts gra­dés amé­ri­cains, qui pen­saient au départ que ces objets volants pou­vaient avoir été fabri­qués par les nazis et les Soviétiques, com­mencent à dou­ter. L’hypothèse extra­ter­restre se des­sine alors dans les milieux mili­taires américains.

Vous démon­trez dans votre thèse qu’une par­tie de l’ufologie repose sur une démarche véri­ta­ble­ment scien­ti­fique. Pourtant, les cher­cheurs n’ont jamais obte­nu les résul­tats espé­rés. Pourquoi ?
M. W. : Malgré l’implication de nom­breux scien­ti­fiques, d’ingénieurs, etc., l’ufologie n’a pas pu accé­der au sta­tut de science. Il n’y a jamais vrai­ment eu de labo­ra­toires pour ana­ly­ser les don­nées col­lec­tées, par exemple. Et ce sta­tut de « para­science » dis­cré­dite rapi­de­ment les cher­cheurs impli­qués, aus­si sérieux soient-​ils. Nous n’avons donc pas encore de réponses aux ques­tions que posent ces phé­no­mènes incon­nus. En revanche, il est très pos­sible que les mili­taires amé­ri­cains en sachent plus.

Sur quels élé­ments vous fondez-​vous pour affir­mer cela ?
M. W. : Sur des témoi­gnages de gens très sérieux ! En 1999, un groupe d’ingé­nieurs et d’anciens audi­teurs de l’IHEDN [Institut des hautes études de défense natio­nale, ndlr] fait un point sur le sujet des ovnis. C’est le rap­port Cometa (Comité d’études appro­fon­dies). Les auteurs y évoquent notam­ment une « poli­tique de secret et de dés­in­for­ma­tion » des États-​Unis. En 1969, l’armée amé­ri­caine avait décla­ré qu’elle met­tait fin au ­pro­jet Blue Book, une com­mis­sion qui étu­diait les ovnis. Or, en 2017, l’armée de l’air a recon­nu qu’elle avait finan­cé, dix ans plus tôt, un pro­gramme de recherche à hau­teur de 22 mil­lions de dol­lars. Les États-​Unis étu­dient très cer­tai­ne­ment le phé­no­mène sans inter­rup­tion depuis 1947, année durant laquelle le pays a été tou­ché par une vague d’événements, dont le crash sup­po­sé de Roswell*.

La France a‑t-​elle son affaire Roswell ?
M. W. : Nous n’avons pas d’affaires aus­si média­ti­sées et spec­ta­cu­laires que celle-​ci. Mais en France – nous nous sommes aper­çus plus tard que cela tou­chait en réa­li­té le monde entier –, de très nom­breux ­phé­no­mènes ont été obser­vés durant l’été et l’automne 1954. Les deux pre­mières semaines ­d’octobre, une dizaine de cas étaient rap­por­tés quo­ti­dien­ne­ment dans les jour­naux ! Un phé­no­mène étrange a notam­ment eu lieu à Madagascar, qui était à cette époque une colo­nie fran­çaise. Le 16 août 1954, un ovni aurait sur­vo­lé la capi­tale Tananarive. Certaines sources font état de vingt mille témoins poten­tiels ! Parmi eux, Edmond Campagnac, poly­tech­ni­cien, pilote pro­fes­sion­nel et chef des ser­vices tech­niques d’Air France dans la capi­tale mal­gache à l’époque, qui a témoi­gné quelques années plus tard. Au pas­sage de cet engin, les lumières de la ville se seraient éteintes et des zébus, qui se trou­vaient en des­sous, auraient été pris de panique. L’armée de l’air a ordon­né une enquête et aurait inter­ro­gé près de cinq mille per­sonnes. Impossible aujourd’hui d’en retrou­ver la trace dans les archives militaires…

Dans le monde scien­ti­fique, quelle est la part de gens qui croient en ces phé­no­mènes ?
M. W. : « Un scien­ti­fique a deux facettes, une publique et une pri­vée, m’avait dit l’un des membres du jury de thèse. En public, ses décla­ra­tions sont très pru­dentes. En pri­vé, c’est dif­fé­rent. » Par exemple, l’astrophysicien Peter Sturrock a réa­li­sé, en 1973, une enquête au sein de l’Institut amé­ri­cain d’aéronautique et d’astronautique. Il a deman­dé à ses confrères, répu­tés très silen­cieux publi­que­ment sur ces thèmes-​là, s’ils avaient déjà été témoins d’un phé­no­mène qu’ils n’avaient pu iden­ti­fier et qui aurait pu être lié aux ovnis. Plus de 1 300 astro­phy­si­ciens ont répon­du de façon ano­nyme. Environ 5 % ont dit oui.

Quelles thèses les plus lou­foques ont été avan­cées par les ufo­logues ?
M. W. : John Lear, un ancien pilote amé­ri­cain, a, par exemple, expli­qué que les États-​Unis auraient pas­sé un pacte avec des extra­ter­restres : en échange des tech­no­lo­gies avan­cées des aliens, le pays leur four­ni­rait ce qu’ils veulent. Il y a aus­si « l’hypothèse du zoo »,théo­ri­sée par John Ball, un ancien astro­nome du MIT (Massachusetts Institute of Technology), en 1973. Selon lui, nous serions dans une sorte de zoo. Comme nous le fai­sons, nous, avec des ani­maux en cage, les aliens obser­ve­raient, eux, notre acti­vi­té, mais n’auraient pas l’intention d’entrer en contact avec nous. D’où le fait que nous ne les ayons jamais ren­con­trés ! Certains pensent que les sou­coupes volantes seraient vivantes, d’autres qu’elles vien­draient d’un uni­vers paral­lèle où se trou­ve­rait le siège de l’« intel­li­gence ». Carl Jung lui-​même a déve­lop­pé une hypo­thèse selon laquelle nos obser­va­tions seraient des pro­jec­tions de notre incons­cient ­col­lec­tif. Des gens très sérieux se sont pen­chés sur la ques­tion pour ten­ter d’expliquer les per­for­mances de ces objets, impos­sibles à com­prendre pour nous, humains.

Qui sont les ufo­logues ?
M. W. : Nous n’avons pas d’étude très com­plète sur les ufo­logues fran­çais. À l’étranger, ce genre de tra­vail a pu être mené. Selon une étude anglaise, par exemple, les ufo­logues appar­tiennent plu­tôt aux classes moyennes. Ils ont une pro­fes­sion stable, sont bien inté­grés et ont un niveau d’éducation supé­rieur à la moyenne. Ils sont en très grande majo­ri­té de sexe mas­cu­lin, assez jeunes. Beaucoup sont inté­res­sés par l’espace et la science-fiction.

* L’écrasement au sol, au Nouveau-​Mexique, le 4 juillet 1947, de ce qui est pré­sen­té, selon les ver­sions, comme un ballon-​sonde ou comme un objet volant non iden­ti­fié (ovni). 

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