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© Camille Besse

Crise des voca­tions : recherche prof désespérément

Les stats sont plus qu’éloquentes : depuis dix ou vingt ans, les aspirant·es profs du pri­maire et du secon­daire ne sont plus légion. N’en déplaise au minis­tère, on dirait bien qu’on assiste à une vraie crise des vocations. 

Il parle d’humanisme et cite Léonard de Vinci pour jus­ti­fier son pro­jet pro : « Plus on connaît, plus on aime. » À 21 ans, en vaillant idéa­liste à la petite mous­tache et aux che­veux longs, Pierre rêve de deve­nir ins­ti­tu­teur. L’écouter par­ler des futurs ate­liers éco­los et de « l’entraide entre gamins » qu’il compte ins­tau­rer dans ses classes donne le sou­rire. Cette année, pre­mière ten­ta­tive pour lui au Concours de recru­te­ment de pro­fes­seurs des écoles (CRPE), à Bourges (Cher). « Il y avait deux salles pour pas­ser les écrits, rap­porte le jeune homme. Mais si peu de can­di­dats se sont pré­sen­tés qu’on a été regrou­pés dans une seule pièce. Et le deuxième jour, on n’était même pas assez pour la rem­plir. » Question d’organisation, d’abord, pour celles et ceux qui décident au der­nier moment de pas­ser le concours ailleurs. Mais pas uni­que­ment. Serait-​on face à cette fameuse « crise des voca­tions » qui titille l’Éducation natio­nale depuis des années ? 

Le recours aux contractuel·les

Un tiers de candidat·es en moins aux épreuves d’admissibilité « externe » du Certificat ­d’aptitude au pro­fes­so­rat de l’enseignement du second degré (Capes) pour ensei­gner au lycée entre 2008 et 2018. Même topo pour le pri­maire, dans le public, avec une baisse des candidat·es de 30 % en dix ans, en dépit de très ponc­tuelles remon­ta­das. Et si l’on regarde plus loin, le creux est abys­sal. Alors que plus de 100 000 candidat·es se pres­saient aux écrits pour deve­nir prof du secon­daire à la fin des années 1990, ils et elles sont aujourd’hui moins de 40 000 (tous concours confon­dus), selon une étude du Conseil natio­nal d’évaluation du sys­tème sco­laire (Cnesco). Aïe. Une baisse telle que des postes res­tent non pour­vus. À l’issue des concours externes pour la ren­trée 2019, il man­quait encore 865 ins­tits, pré­cise Francette Popineau, direc­trice du syn­di­cat ensei­gnant SNUipp. Dans le secon­daire, il man­quait 924 professeur·es, prin­ci­pa­le­ment dans les matières scien­ti­fiques et en alle­mand. Et les carences s’aggravent. Du coup, l’Éducation natio­nale doit de plus en plus recou­rir à des contractuel·les, ces profs engagé·es par rap­port à leur par­cours sans avoir pas­sé le concours. Jusqu’à 28 000 embauches de ce type chaque année, pré­cise à Causette Édouard Geffray, direc­teur géné­ral des res­sources humaines au minis­tère. Il est par­fois si dif­fi­cile d’en trou­ver que certain·es sont recruté·es sur des sites de petites annonces du type Le Bon Coin, comme l’a révé­lé une enquête de France 2. Propulsé·es devant une classe du jour au len­de­main, ils et elles sont payé·es un peu plus du Smic.

Une image dégra­dée du métier 

« La rému­né­ra­tion », jus­te­ment. C’est la rai­son prin­ci­pale de la crise, mar­tèle Francette Popineau. « Les ensei­gnants fran­çais sont répu­tés mal payés par rap­port à leurs homo­logues euro­péens. Commencer à 1 400 euros net alors qu’on demande main­te­nant d’être diplô­mé d’un bac+5, on peut espé­rer mieux. » Le socio­logue de l’éducation François Dubet pour­suit : « Autrefois, deve­nir ensei­gnant était un choix pré­coce. On recru­tait les ins­ti­tu­teurs dès 16 ans pour qu’ils fassent l’École nor­male. Aujourd’hui, les can­di­dats ont le temps d’entrevoir d’autres car­rières. » Et puis, évi­dem­ment, il y a aus­si l’image dégra­dée du métier. « Il y a cin­quante ans, ajoute François Dubet, quand quelqu’un disait qu’il était prof de phi­lo, on consi­dé­rait qu’il était phi­lo­sophe. » Pas pareil de nos jours, déplore Francette Popineau : « Quand on se fait moquer à l’apéro, avec des remarques du style “tu finis à 16 h 30, tu as tou­jours le temps !” » Ou avec « les attentes accrues des parents, pré­cise François Dubet, car plus diplô­més que dans le pas­sé ». Sans oublier les condi­tions de tra­vail, avec la mas­si­fi­ca­tion scolaire. 

L’Éducation natio­nale, for­cé­ment, voit le verre à moi­tié plein. Elle se targue de res­ter le pre­mier employeur public de France. Et, s’enthousiasme Édouard Geffray, « dans chaque géné­ra­tion, en moyenne une per­sonne sur six passe un concours de l’enseignement. À part pour cer­taines dis­ci­plines comme l’allemand ou les maths – où le vivier est trop faible –, l’idée d’une crise des voca­tions est un pré­ju­gé ». Il attri­bue les baisses suc­ces­sives de candidat·es aux « arte­facts démo­gra­phiques » ou aux réformes du recru­te­ment, comme la « mas­te­ri­sa­tion » en 2013–2014, qui a recu­lé d’un an l’accès aux concours. 

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© Camille Besse
La magie du déclic 

Rassurons-​nous : quelques irré­duc­tibles y croient encore et décident d’embrasser le métier mal­gré tout. D’après l’étude du Cnesco, 60 % des étudiant·es envi­sa­geant de deve­nir enseignant·es ont fait ce choix avant même de pas­ser le bac. Comme Anaïs, 24 ans, rare spé­ci­men, puisqu’elle est agré­gée de mathé­ma­tiques (matière en grande pénu­rie de profs). « Quand tu es en fac de maths, il y a tel­le­ment de débou­chés mieux payés dans la finance ou l’ingénierie que les étu­diants renoncent à deve­nir profs ou n’y pensent même pas. » Garder le cap requiert donc une bonne dose de convic­tion. La preuve : alors qu’elle a failli aban­don­ner au milieu de son année de stage, Anaïs part quand même ensei­gner « de force » dans l’académie de Créteil (Val-​de-​Marne), lais­sant son mec et sa famille dans son Sud natal. « Est-​ce que j’ai peur ? Énormément. Devant trente-​cinq élèves, ça peut dérailler au moindre grain de sable. Certains m’ont déjà tutoyée ou se sont bat­tus en classe pen­dant mon stage… Sur une tren­taine de cama­rades, trois ont démis­sion­né à cause de ça. » Elle garde le sou­rire. « Toute petite, je vou­lais déjà être maî­tresse, expli­quer aux autres ce que j’ai com­pris. Voir le petit déclic dans les yeux d’un élève qui a com­pris, il n’y a rien de plus magique. » Ce fameux « déclic », ce sont des dizaines de professeur·es qui l’ont décrit comme la prin­ci­pale source de leur engagement.

Pour eux, deve­nir enseignant·e est une forme de com­bat pour la jus­tice, pour une socié­té meilleure. C’est pour ça que Solal a déci­dé de lâcher son job de ven­deur et de reprendre la fac à 30 ans. « En licence d’anglais, pour aider les p’tits jeunes à décryp­ter le monde. » C’est moins la langue qui le fait vibrer que la pos­si­bi­li­té d’éveiller la pen­sée de ses élèves. « Les sen­si­bi­li­ser au prin­cipe du secret des sources pour pro­té­ger la presse, leur apprendre à bien lire les docu­ments et à faire gaffe à tout, même les petits asté­risques sur les contrats ban­caires… c’est ça que je veux faire. Leur don­ner des armes pour ne pas se faire avoir. C’est lut­ter contre l’injustice à ma petite échelle. » 

Dans la cam­pagne ren­naise (Ille-​et-​Vilaine), Stéphanie, elle, est pas­sée des rats de labo­ra­toire – elle était tes­teuse ani­ma­lière dans l’industrie phar­ma­ceu­tique – aux « p’tits lou­lous » dans les cours de récré de mater­nelle. « J’ai envie d’être un maillon dans la vie de cer­tains enfants, qui n’ont pas tou­jours une édu­ca­tion bien­veillante à la mai­son. » Pour ça, elle regorge de pro­jets, qu’elle fré­tille de par­ta­ger : « Inviter des parents étran­gers à racon­ter des contes dans leur langue mater­nelle devant la classe, faire un éle­vage d’escargots pour les sen­si­bi­li­ser à l’écologie… » Elle est si moti­vée qu’elle a débour­sé plus de 200 euros sur ses deniers per­son­nels en maté­riel de classe, pour pré­pa­rer la ren­trée. Car tous l’affirment : la ques­tion des reve­nus est secon­daire. « Je pré­fère ne pas pen­ser au salaire, confie Pierre, le jeune can­di­dat de Bourges. Si c’est vrai­ment une voca­tion, tu trou­ve­ras tou­jours un moyen de te débrouiller en gagnant à peine plus que le Smic. »

Derrière chaque jeune professeur·e – et c’est peut-​être là l’espoir le plus beau –, il y a aus­si une gra­ti­tude envers l’École, l’institution. « Je viens d’une famille d’ouvriers. Grâce à l’école, raconte Anaïs, j’ai gra­vi les éche­lons de la socié­té. » Solal cite avec nos­tal­gie « Monsieur Abdaloff », son prof d’anglais en seconde : « J’arrivais qua­si tout le temps en retard. Il me lais­sait entrer en classe à condi­tion que je donne une excuse en anglais. Du coup, chaque jour, sur le che­min, j’en inven­tais une plus far­fe­lue que la veille. Au final, ça me fai­sait tra­vailler spon­ta­né­ment et j’ai pro­gres­sé. Depuis, mon niveau d’anglais m’a per­mis de voya­ger à l’étranger et de faire de belles ren­contres. » Comme beau­coup par­mi les plus de 800 000 enseignant·es en France, il a des chances, lui aus­si, de trans­mettre le flambeau.

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